Une des prétentions de la contre-insurrection orthodoxe américaine est de pacifier les populations ou les situations politiques contre un insurgé considéré comme criminel et violent.
(publié simultanément sur AGS)

Pourtant, une analyse empirique de la situation en Irak nous montre qu’il est nécessaire de critiquer cette approche pour essayer de considérer ce qui est vraiment “pacificateur”.
Sur un plan discursif, les doctrines occidentales actuelles considèrent que l’une des tâches centrales des forces armées est de contribuer à la pacification des violences et à la protection des populations notamment dans le cadre de conflits qui sont de plus en plus définis comme des guerres civiles. Cela est surtout vrai pour l’Irak depuis 2006, mais également pour l’Afghanistan dès lors que le discours discriminant entre Taleban, Jihadistes et tribus devient dominant dans l’explication de l’origine des violences comme compétition politique interne attisée par des éléments étrangers (Al Qaeda).
Deux visions modernes:
Plus globalement, l’action militaire s’inscrit dans une opposition entre deux visions de ce type de guerre. La première considère que les parties en présence entretiennent une inimitié absolue du fait de leur altérité, source de leur divergence d’intérêts, voire de leur concurrence pour la survie. La solution est de s’interposer entre les factions. On peut ainsi comprendre le Plan de Sécurité de Bagdad ou la création des “communautés fermées” par les militaires américains en Irak. Bien entendu, la stratégie est plus complexe parce qu’elle reconnaît que des acteurs radicaux vont entretenir la violence d’une communauté contre une autre. Mais il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’avaliser une forme de partition géographique entre les ethnies. En dépit des recherches empiriques ayant invalidé cette vue, elle n’en reste pas moins prégnante dans l’imaginaire politique et sécuritaire américain.
L’autre conception s’appuie sur les présupposés constructivistes pour faire de l’altérité entre les acteurs le produit d’une construction identitaire contingente. A la limite, ces différences ne seraient qu’une illusion, dans la lignée des courants de pensée monistes. Dans ce cadre, on peut placer les tentatives évoquées par les spécialistes américains de la COIN de changer les identités, voire de les nier. Même si cette position est minoritaire, elle n’en reste pas moins opérationnelle en Irak, comme le démontrent par exemple les volontés de création de forces armées qui seraient le creuset de la nation irakienne refondée. A noter également que la volonté néoconservatrice de créer un Irak sur le modèle américain ressort de cette logique.
Dans un certain sens, s’opposeraient ainsi ceux qui “démodernisent” les sociétés irakiennes ou afghanes (notamment autour d’un concept strict et idéalisé de “tribus”) et ceux qui chercheraient à les “moderniser” en niant l’importance des communautés traditionnelles. Dans un cas comme dans l’autre, nous sommes bien en présence de la projection de nos catégories occidentales issues de la modernité libérale séculière. Ou, pour le dire encore autrement, il est possible de considérer les actions menées par les militaires comme calquées sur les “mythes” entourant la construction de l’Etat moderne pour ce qui concerne la gestion de la violence et de la force.
Or , il semble plus pertinent de se demander dans quelles conditions l’altérité est-elle construite comme inimitié. Bien souvent, c’est le fruit de la mobilisation de la violence ou de griefs réels ou perçus par des entrepreneurs politiques. Pour le dire rapidement, il est peu coûteux de s’appuyer sur le discours du ”nous contre eux”. Il faut également prendre en compte le rôle joué par les acteurs extérieurs, ici les Américains et les Iraniens, dans la définition des groupes ethnoconfessionnels. Ce rôle peut être discursif (les déclarations politiques, les compte-rendus militaires voire les doctrines et analyses) ou même performatif (les actions militaires et politiques entrent pratiquement toutes dans cette catégorie). Bref, l’altérité ethnique ne crée pas la violence. C’est bien plutôt la violence qui, auto-entretenue parfois sur le mode mimétique, aggrave les clivages.
De la même manière, il faut comprendre que les groupes ethniques et sociaux existent bien en tant que communautés. Certes, leurs contours sont d’ordinaires plutôt flous et la plupart de leurs membres partagent un sentiment d’identité avec d’autres groupes ou ensembles sociaux. Il n’en reste pas moins que des spécificités culturelles forment ces communautés, et qu’elles sont renforcées, transformées ou affaiblies par les relations entre les personnes qui les composent. Il faut donc absolument éviter les deux écueils réalistes et postmodernes qu’illustrent par exemple les errements de nos discours et actes visant à légitimer la présence et l’action militaire occidentale “au sein des populations”. En effet, nous pensons bien souvent que la légitimité va s’acquérir autour de la construction d’un consensus rassemblant des individus, alors qu’il faut également prendre en compte l’aspect des croyances politiques et de la médiation exercée par les communautés, que celles-ci soient hiérarchisées (comme c’est le cas en Irak) ou non (comme cela semble être plus le cas en Afghanistan).
Les pacificateurs:
Le terme de “pacification” ne doit pas être l’objet d’un contresens. Les actions militaires américaines et occidentales en Irak et en Afghanistan ne peuvent être assimilées aux destructions massives et aux punitions collectives entrevues dans d’autres conflits. On ne peut en effet dire que “l’ordre règne à Kaboul (ou à Bagdad)” de la même manière qu’il “régnait à Varsovie”.
La séparation forcée ou négociée des parties, de même que la négation de ce qui peut éventuellement servir à les opposer, sont deux impasses. Rien ne dit en effet que la violence ne se nourrisse pas davantage d’une partition qui aura officialisé une différence vécue comme inamicale. D’autre part, le déni des communautés lorsqu’elles sont anciennement inscrites sur un territoire et dans une histoire ressemble autant à une “fausse paix”.
Il est bon ici de s’interroger sur les murs de sécurité mis en place dans la capitale irakienne dans le cadre de la stratégie des “communautés fermées” à compter de janvier 2007. La rationalité de ces mesures a été largement éclairée par ses acteurs et trouve son expression la plus achevée dans ce schéma de David Kilcullen, l’un de ses architectes.

- Source: David Kilcullen
Il s’agit donc de protéger les communautés ethnoconfessionnelles à la fois contre les radicaux de leur bord et contre ceux de l’ethnie adverse. Le problème est le suivant: alors que la géographie de Bagdad (plutôt mixe dans l’ensemble) a justement été modifiée par les “nettoyages ethniques” entrepris par Al Qaeda en Irak dans les “ceintures” (en 2005) et par les milices extrémistes chiites en 2006, cette stratégie vise à renforcer ce mouvement. Comme le montre la série de documentairesréalisés par Gaith Abdul Ahad, correspondant du Guardian en Irak, la construction des murs a crée de nouveaux quartiers en redécoupant la géographie humaine de la capitale. On peut donc dire que la baisse des violences dans la capitale est passée par une stratégie biopolitique consistant à poursuivre la partition de la capitale irakienne, dans la droite ligne des discours du Vice-Président BIDEN sur la tripartition de l’Irak entier.
Les militaires ont néanmoins la possibilité d’être des pacificateurs si ils s’inscrivent dans une voie exigeante mais pourtant nécessaires, notamment à l’échelon interpersonnel et local, celui de la confiance et de la coopération. En effet, ces deux attitudes permettent de construire des ponts entre des communautés et de restaurer une vision pacificatrice du sentiment identitaire (trop souvent réduit par une certaine vulgate à un “repli frileux”). Il s’agit pour cela de comprendre que les causes de la violence ne sont pas externes (c’est à dire liées à une inimitié éternelle entre “dominants” et “dominés” comme dans le cas des Chiites et des Sunnites par exemple) mais bien internes (la violence provient de la manière dont j’interprète l’attitude de l’autre comme hostile ou inamicale). Et que des facteurs extérieurs peuvent conditionner la manière dont cette violence va éclater et se manifester. A ce titre, les haines interconfessionnelles en Irak sont à mettre sur le compte de deux visions concurrentes du monde, celle des Américains pour qui il y a eu des “mauvais” Sunnites et des “bons” Chiites, et celle des jihadistes pour lesquels le “Perse” est l’ennemi héréditaire de l’Arabe. Le tout sur fond de vide du pouvoir, d’écroulement de la structure politique et de compétitions pour le pouvoir.
Ce qui signifie que la contre-insurrection orthodoxe américaine crée davantage d’opportunité de violence que d’opportunité de pacification, dès lors qu’elle voit l’insurrection comme un corps étranger et illégitime pour la population. A ce titre, l’asymétrie galulienne (l’insurgé détruit là où le contre-insurgé construit) vaut certainement le mimétisme de Trinquier (les deux concourent pour le “prix” du contrôle de la population).
Agir sur les causes de la violence impose donc non seulement de déconstruire les discours “sécuritaires” comme nous y invitent les tenants des principes “critiques” des études de sécurité (et donc de dénoncer les “entrepreneurs politiques” et autres “seigneurs de guerre”). Mais également d’agir pour préserver les communautés en tant qu’ensembles relationnels, sans les figer dans une configuration particulière. Et dans un deuxième temps, il est également nécessaire de bâtir des “ponts” entre les communautés, les groupes et les factions. Ce peut être fait autour de projets communs (la reconstruction des infrastructures, la réconciliation politique) mais surtout par les relations interpersonnelles.
C’est là que l’Irak et l’Afghanistan diffèrent. Si la “guerre civile” a été en quelque sorte une “divine surprise” pour les Américains en leur permettant de s’interposer et de réconcilier (même si cela est passé par la permanence d’un discours ethniciste) pour le premier cas, il n’est pas sur que la compétition entre Taleban et militaires occidentaux ne soient pas insurmontables. En effet, comment protéger et pacifier lorsque l’on est soi-même producteur de la menace ?
“Débarrassé de l’illusion de sa propre rationalité, il ne reste [à la modernité libérale] que le pouvoir brut, mais tout le pouvoir” (John MILBANK)
“Nous vivons dans les ruines des moralités passés (…) Dans les ténèbres qui nous entourent déjà” (Alasdair McINTHYRE)
“Le royaume pacifique (…) n”est pas fondé sur la reconnaissance de notre moralité humaine commune, mais sur notre fidélité à être la communauté pacifique qui ne craint pas nos différends” (Stanley HAUERWAS)