Obama, les drones et le contre-terrorisme

Dans un discours très attendu prononcé hier à la National Defense University, Barack Obama s’est prononcé pour la première fois sur l’ensemble de la stratégie des Etats-Unis contre Al-Qaïda et ses affiliés. Loin d’être le tournant annoncé par certains, sa déclaration semble surtout avoir été motivée par le désir de répondre aux interrogations et aux craintes suscitées par l’utilisation des drones dans des campagnes de décapitation.

 

Parmi ces contestations, il faut noter la crispation sur certains points: la pratique des « signature strikes » (tirs d’opportunité), la légalité de l’utilisation de la force sur des territoires d’Etats avec lesquels les Etats-Unis ne sont pas en guerre, le cadre légal de l’emploi des drones (et donc le statut des individus ciblés), la peur de conséquences contre-productives (aliénation des sociétés locales voire de leurs élites), la question de la transparence du processus de sélection des cibles et de la  mise en oeuvre des drones, enfin, la crainte de voir s’épanouir un dispositif global de surveillance et d’élimination, y compris contre des citoyens américains. Au-delà de ces interrogations légitimes, il peut être utile de se pencher sur ce discours et sur les modalités du recours aux drones armés par les Etats-Unis qu’il annonce, redéfinit et – d’une certaine manière – normalise.

L’Amérique à la croisée des chemins?

Le discours d’Obama doit d’abord se comprendre comme un exercice de style propre au président: une manière qu’il juge politiquement efficace de façonner les termes du débat et de faire savoir les nuances de son approche, loin de tout manichéisme. En second lieu, il s’inscrit dans un contexte de politisation croissante de la stratégie d’éliminations ciblées et de l’approche contre-terroriste adoptée par son administration. Qu’il s’agisse des objections formulées par le rapporteur spécial de l’ONU pour les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires, des critiques émanant d’universitaires ou encore d’activistes, voire de la tentative du sénateur Rand Paul de porter le débat sur la place publique, la question des targeted killings a pris une place croissante dans les débats au moins depuis la mort de Anouar Al-Aulaki, ce citoyen américain considéré comme un membre important d’Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQAP). Dit autrement, le discours d’Obama n’a pas pour seule fonction de répondre à ces critiques mais bien de modeler la perception de l’attitude passée, présente et future de l’administration.

Ainsi, le président américain fait-il remarquer que pas une seule frappe de drones n’a été soustraite à la connaissance des commissions ad hoc du Congrès. De la même manière, le président rappelle que le choix des individus ciblés et de l’exécution de la frappe répond à des considérations  concernant le risque que poserait une tentative de capture, l’imminence de la menace que l’individu représente pour les Etats-Unis ainsi que le manque de volonté ou de capacités des forces de sécurité locales. Il annonce son souhait de réduire le nombre de frappes en encadrant davantage encore l’utilisation des drones. Du reste, il semble que l’administration ait fait preuve de davantage de retenue ces derniers mois (à l’exception peut-être du Yémen), ce qui correspond à l’analyse donnée dans le discours: la technologie et l’efficacité tactique du drone ne doivent pas laisser croire qu’il soit sage de les utiliser en toutes circonstances. En d’autres termes, le président fait une analogie entre la nécessité de la retenue et le désengagement progressif d’Irak et d’Afghanistan qu’il a initié.

Au-delà, ce discours se veut d’abord l’occasion pour Obama de rappeler son attachement à l’Etat de droit et aux valeurs fondatrices de l’Amérique. C’est la raison pour laquelle il tend la main au Congrès concernant la révision (et l’abrogation éventuelle) de l’Authorization of the Use of Military Force (AUMF) ainsi que la mise en place de procédures de contrôle par la branche législative. Il réaffirme ainsi son souhait de ne pas laisser se développer un pouvoir présidentiel absolu dans la conduite du contre-terrorisme ainsi que sa volonté de respecter l’équilibre des pouvoirs. Enfin, il rappelle l’impératif formulée dès 2009 de fermer la prison de Guantanamo.

Enfin, le président américain tient à rassurer ses concitoyens: à l’image de ses prédécesseurs, il ne souhaite pas conserver une posture de « guerre permanente » d’autant que la nature de la menace présentée par Al-Qaïda a changé. Selon lui en effet, les branches locales du mouvement sont davantage intéressées au niveau local et régional et ne présentent pas une menace directe pour les Etats-Unis, à l’exception d’AQAP. L’attentat de Boston lui donne l’occasion de réaffirmer la menace des homegrown terrorists et d’insister sur les trois dangers auxquels l’Amérique fait face: ces derniers, les attaques contre les intérêts américains, le fait qu’Al-Qaïda dispose encore de capacités même si l’organisation est moins létale. D’après lui, tout ceci s’apparente à la situation qui prévalait avant le 11 Septembre. Paradoxalement peut-être, ce constat prudent (mais modérément optimiste) justifie la poursuite des campagnes d’éliminations ciblées.

La logique du moindre mal?

La nécessité de se pencher sur les questions éthiques et légales ne répond pas seulement à des impératifs politiques internes. Nul doute que cela s’inscrit dans l’approche pragmatique d’un président qui a cherché à gérer l’héritage de son prédécesseur en donnant une nouvelle signification politique, stratégique et morale aux dispositifs mis en place par ce dernier.

L’utilisation des drones dans des campagnes d’éliminations ciblées doit se comprendre en effet comme une réponse élaborée par les organisations en charge de la lutte contre Al-Qaïda à la demande formulée par le président Bush après le 11 Septembre. Si ce dernier a demandé la mise en place d’une véritable chasse à l’homme globale, il n’a pas particulièrement pesé sur les choix stratégiques. Ceux-ci sont revenus à Donald Rumsfeld d’une part, aux directeurs successifs de la CIA (Georges Tenet, Porter Goss et Michael Hayden) d’autre part. Les drones sont progressivement devenus une arme de choix dès lors que le Pentagone a bâti une organisation capable d’opérations spéciales et de renseignement (le JSOC). Pour l’Agence, les réticences initiales de nombre de fonctionnaires ont été levées par les critiques internes portant sur le réseau de prisons secrètes et les « techniques d’interrogatoire avancées ». La dernière année de la présidence Bush voit ainsi s’accélérer le nombre de frappes dans les zones tribales pakistanaises, d’autant que la CIA a patiemment mis au point un réseau d’informateurs sur ce territoire de manière à pouvoir se passer de l’ISI.

Barack Obama renforce ce recours aux drones dès lors que se pose la question de la détention et qu’émergent des menaces croissantes au Yémen et en Somalie. Dans aucun de ces deux pays en effet, l’administration n’est désireuse (ni capable) de déployer des forces spéciales. Au Pakistan, la collaboration difficile avec les élites pakistanaises rend de plus en plus périlleux le déploiement de troupes au sol. En dépit de son succès, le raid sur Abbotabad aggrave encore la difficulté à planifier et à conduire ce type d’opérations. De ce fait, le recours aux drones apparaît bien comme la seule issue possible.

Enfin, dans un contexte où le président américain considère qu’une intervention massive et de longue durée est à exclure, les drones paraissent résoudre partiellement la quadrature du cercle, promettant une plus grande discrimination, des pertes nulles et des coûts politiques d’autant plus réduits qu’il s’agit d’une guerre menée dans l’ombre.

Contraintes et réalités du contre-terrorisme:

Si donc la politisation croissante entourant les drones et les éliminations ciblées est à l’origine du discours d’hier, il ne faut pas négliger l’impact des contraintes locales. Le choix d’une stratégie à l’empreinte légère (light-footprint strategy) nécessite en effet de s’appuyer sur des relais locaux, qu’il s’agisse de gouvernements ou d’agences de renseignement (comme au Yémen), d’informateurs (comme au Pakistan) ou bien de seigneurs de guerre ou de factions (comme en Somalie). Comme toute stratégie, celle-ci présente des risques importants: celui d’être instrumentalisés (d’autant que les gouvernements yéménites et pakistanais limitent l’accès à leur espace aérien, ce qui leur permet de faire intervenir les drones parfois à leur profit), celui de ne pas maîtriser les dynamiques politiques locales (le soutien aux seigneurs de guerre somaliens ayant abouti à renforcer davantage l’emprise des Shebabs), celui de s’aliéner les populations civiles ou les élites (comme c’est le cas au Pakistan). A terme, il est certainement de plus en plus difficile de mettre en oeuvre les plate-formes sans pilote – même si les Américains ont sécurisé des bases en Arabie Saoudite, à Djibouti et aux Seychelles – d’autant plus que l’adversaire s’adapte également. Si les drones sont efficaces en ce qu’ils maintiennent la pression sur les « militants », les forçant à se cacher et à ralentir leurs opérations, ils ne peuvent suffire en eux-mêmes à vaincre Al-Qaïda. Le président Obama le reconnaît sans peine lorsqu’il rappelle la nécessité de lier les frappes de drones à une stratégie globale visant à éradiquer les « racines » de la radicalisation, ou encore lorsqu’il précise que l’objectif est de dégrader l’organisation ou ses filiales, et non l’anéantir.

Ainsi, on constate que la stratégie et l’approche de l’administration ont lentement mûri. Notamment, Obama a progressivement fait basculer l’appareil de sécurité nationale d’une « guerre à la terreur » qu’il faut gagner à tout prix vers une gestion  de la menace visant à atténuer celle-ci. Dans cette évolution, les drones ont largement trouvé leur place mais nécessitent certainement une adaptation vers un usage plus retenu. Obama n’a pas déclaré que la guerre était terminée, ni même qu’elle pourrait être gagnée, mais simplement que les Américains devaient apprendre à vivre avec la menace.

Stéphane Taillat (posté également sur Alliance Géostratégique)

Bibliographie:

Mark Mazetti, The Way of the Knife: The CIA, a Secret Army and a War at the Ends of the Earth, New-York: Penguin Books, 2013.

Daniel Klaidman, Kill or Capture : The War on Terror and the Soul of the Obama Presidency, New-York : Houghton Mifflin, 2012.

Tom Shanker et Eric Schmitt, Counterstrike: The Untold Story of America’s Campaign Against Al-Qaeda, New-York: Times Book, 2011.

Gregory D. Johnsen, The Last Refuge: Yemen, Al Qaeda and America’s War in Arabia, New-York: Norton&Co., 2012.

Sources:

Données du Bureau of Investigative Journalism

Données du Long War Journal (PakistanYémen)

Données de la New America Foundation (PakistanYémen)

 

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L’internet social et la guerre 2.0

Publié simultanément sur AGS

L’interrogation sur les liens entre nouvelle conflictualité et Internet social est l’objet du livre de Thomas RID et Marc HECKER paru l’année dernière chez Praeger. Ils s’interrogent notamment sur la pertinence de l’idée selon laquelle le « web 2.0 » serait l’outil ultime des insurrections et de la contestation politique. 


 

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Le livre de Rid et Hecker est ainsi l’occasion d’une plongée au cœur des opérations de communication menées par les mouvements insurgés et terroristes en ce début du 21e siècle, dans une gradation entre le plus localement enraciné (Hezbollah) et le plus global (Al Qaeda), les Talibans étant pris entre le « jihad global » et une stratégie locale. Notamment, l’enquête montre comment la combinaison évoquée plus haut, qui ressort autant d’une réminiscence des guerres « de libération nationale » de la seconde moitié du 20e siècle que de la pensée organisationnelle alternative (notamment l’idée d’organisations décentralisées et prenant la forme de rhizomes), offre autant d’opportunités que de risques. 
 

S’il est, en effet, possible de s’affranchir partiellement du « terrain humain » sur lequel vivent traditionnellement les insurrections tout autant que de limiter les risques liés à la diffusion physique des informations dès lors que celles-ci sont virtualisées, il est évident que se posent des problèmes de coordination et d’action. L’ouvrage aboutit ainsi, pour ce qui concerne les acteurs « irréguliers », à une conclusion paradoxale : le contexte informationnel issu de « l’Internet social » facilite la « démocratisation » de la doctrine et des savoir-faire extrémistes, permettant la constitution d’un réseau mondialisé de sympathisants, d’auxiliaires ou de « jihadistes », mais il rend improbable la victoire prochaine du « jihad » ainsi proclamé et entretenu. S’inspirant des conclusions des études de marketing sur l’impact de l’Internet interactif, les auteurs montrent que si le seuil de viabilité des mouvements politiques « marginaux » n’a cessé de baisser, il n’augmente pas pour autant leur chance de gagner un soutien populaire large et stable. Si l’insurrection « globale » est donc moins « populo-centrée » que ne le veut la théorie classique de la guerre populaire maoïste, elle est également plus marginale que jamais. 
 

Mais cette étude est également l’occasion de mesurer comment les armées conventionnelles s’adaptent à ces nouveaux défis. Nouveaux en tant qu’ils modifient les pratiques et les concepts plus que par la grâce de la nouveauté technique. Trois études de cas balaient les représentations, les opérations et les évolutions des trente dernières années dans les forces armées américaines, britanniques et israéliennes. Au-delà des adaptations effectuées du fait des opérations en Irak, en Afghanistan ou dans la bande de Gaza, il faut noter que perdurent des obstacles culturels et institutionnels. La double pression des guerres irrégulières et de l’Internet social conduit ainsi les institutions militaires occidentales à accentuer certaines de leurs tensions internes et externes. 
 

Les militaires américains se sont adaptés le plus rapidement et le plus précocement aux impératifs sociaux et culturels de la « guerre au sein des populations », mais sont également soumis aux exigences d’une culture technique de l’efficacité qui mesure mal de tels impératifs. 
 

L’armée britannique connaît un regain de tensions entre les décideurs politiques et militaires du fait de la mainmise des premiers sur la communication institutionnelle et des rapports étroits et officieux entre journalistes et officiers. Enfin, l’armée israélienne a certes réussi à démontrer sa capacité à rivaliser avec les organisations palestiniennes dans l’opération « plomb durci » de janvier 2009, montrant ainsi sa maîtrise des moyens de communication du Web 2.0, mais essentiellement à destination des opinions publiques occidentales ou israéliennes, aux dépens d’une véritable conquête des esprits et des cœurs des populations locales, selon l’impératif de la contre-insurrection classique. Le mouvement d’adaptation vers le pôle de la guerre 2.0 aboutit ainsi à contredire la spécialisation et la professionnalisation des forces armées occidentales, pourtant au cœur de leur évolution séculaire. 
 

Par ailleurs, l’accent mis sur la recherche de stratégies et de pratiques contre-insurrectionnelles est ambivalent. Il révèle certes la compréhension des ressorts de la guerre irrégulière « classique », à savoir l’appréhension et la maîtrise des conditions socioculturelles et politiques locales. Mais il démontre peut-être une incapacité à s’inscrire véritablement dans le nouveau paradigme. En effet, outre le caractère moins « populo-centrée» des insurrections contemporaines, celui-ci semblerait nécessiter davantage de décentralisation des responsabilités sous la forme d’une subsidiarité dans la décision militaire autant que dans la diffusion de l’information, à rebours du fonctionnement hiérarchique des forces armées. 
 

Dans une perspective de longue durée, l’évolution que le livre met en lumière concernant l’augmentation du contrôle social des militaires grâce aux changements technologiques est peut-être sur le point de s’infléchir. En effet, si le télégraphe permet le contrôle stratégique, le téléphone de campagne le contrôle opératif et la radio le contrôle tactique, Internet et le téléphone portable introduisent un élément potentiellement anarchique qu’illustre la prolifération des réseaux d’échange tactiques ou des blogs militaires.

Pacification?

Une des prétentions de la contre-insurrection orthodoxe américaine est de pacifier les populations ou les situations politiques contre un insurgé considéré comme criminel et violent.

(publié simultanément sur AGS)

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Pourtant, une analyse empirique de la situation en Irak nous montre qu’il est nécessaire de critiquer cette approche pour essayer de considérer ce qui est vraiment « pacificateur ».

Sur un plan discursif, les doctrines occidentales actuelles considèrent que l’une des tâches centrales des forces armées est de contribuer à la pacification des violences et  à la protection des populations notamment dans le cadre de conflits qui sont de plus en plus définis comme des guerres civiles. Cela est surtout vrai pour l’Irak depuis 2006, mais également pour l’Afghanistan dès lors que le discours discriminant entre Taleban, Jihadistes et tribus devient dominant dans l’explication de l’origine des violences comme compétition politique interne attisée par des éléments étrangers (Al Qaeda).

Deux visions modernes:

Plus globalement, l’action militaire s’inscrit dans une opposition entre deux visions de ce type de guerre. La première considère que les parties en présence entretiennent une inimitié absolue du fait de leur altérité, source de leur divergence d’intérêts, voire de leur concurrence pour la survie. La solution est de s’interposer entre les factions. On peut ainsi comprendre le Plan de Sécurité de Bagdad ou la création des « communautés fermées » par les militaires américains en Irak. Bien entendu, la stratégie est plus complexe parce qu’elle reconnaît que des acteurs radicaux vont entretenir la violence d’une communauté contre une autre. Mais il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’avaliser une forme de partition géographique entre les ethnies. En dépit des recherches empiriques ayant invalidé cette vue, elle n’en reste pas moins prégnante dans l’imaginaire politique et sécuritaire américain.

L’autre conception s’appuie sur les présupposés constructivistes pour faire de l’altérité entre les acteurs le produit d’une construction identitaire contingente. A la limite, ces différences ne seraient qu’une illusion, dans la lignée des courants de pensée monistes. Dans ce cadre, on peut placer les tentatives évoquées par les spécialistes américains de la COIN de changer les identités, voire de les nier. Même si cette position est minoritaire, elle n’en reste pas moins opérationnelle en Irak, comme le démontrent par exemple les volontés de création de forces armées qui seraient le creuset de la nation irakienne refondée. A noter également que la volonté néoconservatrice de créer un Irak sur le modèle américain ressort de cette logique.

Dans un certain sens, s’opposeraient ainsi ceux qui « démodernisent » les sociétés irakiennes ou afghanes (notamment autour d’un concept strict et idéalisé de « tribus ») et ceux qui chercheraient à les « moderniser » en niant l’importance des communautés traditionnelles. Dans un cas comme dans l’autre, nous sommes bien en présence de la projection de nos catégories occidentales issues de la modernité libérale séculière. Ou, pour le dire encore autrement, il est possible de considérer les actions menées par les militaires comme calquées sur les « mythes » entourant la construction de l’Etat moderne pour ce qui concerne la gestion de la violence et de la force.

Or , il semble plus pertinent de se demander dans quelles conditions l’altérité est-elle construite comme inimitié. Bien souvent, c’est le fruit de la mobilisation de la violence ou de griefs réels ou perçus par des entrepreneurs politiques. Pour le dire rapidement, il est peu coûteux de s’appuyer sur le discours du  « nous contre eux ». Il faut également prendre en compte le rôle joué par les acteurs extérieurs, ici les Américains et les Iraniens, dans la définition des groupes ethnoconfessionnels. Ce rôle peut être discursif (les déclarations politiques, les compte-rendus militaires voire les doctrines et analyses) ou même performatif (les actions militaires et politiques entrent pratiquement toutes dans cette catégorie). Bref, l’altérité ethnique ne crée pas la violence. C’est bien plutôt la violence qui, auto-entretenue parfois sur le mode mimétique, aggrave les clivages.

De la même manière, il faut comprendre que les groupes ethniques et sociaux existent bien en tant que communautés. Certes, leurs contours sont d’ordinaires plutôt flous et la plupart de leurs membres partagent un sentiment d’identité avec d’autres groupes ou ensembles sociaux. Il n’en reste pas moins que des spécificités culturelles forment ces communautés, et qu’elles sont renforcées, transformées ou affaiblies par les relations entre les personnes qui les composent. Il faut donc absolument éviter les deux écueils réalistes et postmodernes qu’illustrent par exemple les errements de nos discours et actes visant à légitimer la présence et l’action militaire occidentale « au sein des populations ». En effet, nous pensons bien souvent que la légitimité va s’acquérir autour de la construction d’un consensus rassemblant des individus, alors qu’il faut également prendre en compte l’aspect des croyances politiques et de la médiation exercée par les communautés, que celles-ci soient hiérarchisées (comme c’est le cas en Irak) ou non (comme cela semble être plus le cas en Afghanistan).

Les pacificateurs:

Le terme de « pacification » ne doit pas être l’objet d’un contresens. Les actions militaires américaines et occidentales en Irak et en Afghanistan ne peuvent être assimilées aux destructions massives et aux punitions collectives entrevues dans d’autres conflits. On ne peut en effet dire que « l’ordre règne à Kaboul (ou à Bagdad) » de la même manière qu’il « régnait à Varsovie ».

La séparation forcée ou négociée des parties, de même que la négation de ce qui peut éventuellement servir à les opposer, sont deux impasses. Rien ne dit en effet que la violence ne se nourrisse pas davantage d’une partition qui aura officialisé une différence vécue comme inamicale. D’autre part, le déni des communautés lorsqu’elles sont anciennement inscrites sur un territoire et dans une histoire ressemble autant à une « fausse paix ».

Il est bon ici de s’interroger sur les murs de sécurité mis en place dans la capitale irakienne dans le cadre de la stratégie des « communautés fermées » à compter de janvier 2007. La rationalité de ces mesures a été largement éclairée par ses acteurs et trouve son expression la plus achevée dans ce schéma de David Kilcullen, l’un de ses architectes.

Source: David Kilcullen
Source: David Kilcullen

Il s’agit donc de protéger les communautés ethnoconfessionnelles à la fois contre les radicaux de leur bord et contre ceux de l’ethnie adverse. Le problème est le suivant: alors que la géographie de Bagdad (plutôt mixe dans l’ensemble) a justement été modifiée par les « nettoyages ethniques » entrepris par Al Qaeda en Irak dans les « ceintures » (en 2005) et par les milices extrémistes chiites en 2006, cette stratégie vise à renforcer ce mouvement. Comme le montre la série de documentairesréalisés par Gaith Abdul Ahad, correspondant du Guardian en Irak, la construction des murs a crée de nouveaux quartiers en redécoupant la géographie humaine de la capitale. On peut donc dire que la baisse des violences dans la capitale est passée par une stratégie biopolitique consistant à poursuivre la partition de la capitale irakienne, dans la droite ligne des discours du Vice-Président BIDEN sur la tripartition de l’Irak entier.

Les militaires ont néanmoins la possibilité d’être des pacificateurs si ils s’inscrivent dans une voie exigeante mais pourtant nécessaires, notamment à l’échelon interpersonnel et local, celui de la confiance et de la coopération. En effet, ces deux attitudes permettent de construire des ponts entre des communautés et de restaurer une vision pacificatrice du sentiment identitaire (trop souvent réduit par une certaine vulgate à un « repli frileux »). Il s’agit pour cela de comprendre  que les causes de la violence ne sont pas externes (c’est à dire liées à une inimitié éternelle entre « dominants » et « dominés » comme dans le cas des Chiites et des Sunnites par exemple) mais bien internes (la violence provient de la manière dont j’interprète l’attitude de l’autre comme hostile ou inamicale). Et que des facteurs extérieurs peuvent conditionner la manière dont cette violence va éclater et se manifester. A ce titre, les haines interconfessionnelles en Irak sont à mettre sur le compte de deux visions concurrentes du monde, celle des Américains pour qui il y a eu des « mauvais » Sunnites et des « bons » Chiites, et celle des jihadistes pour lesquels le « Perse » est l’ennemi héréditaire de l’Arabe. Le tout sur fond de vide du pouvoir, d’écroulement de la structure politique et de compétitions pour le pouvoir.

Ce qui signifie que la contre-insurrection orthodoxe américaine crée davantage d’opportunité de violence que d’opportunité de pacification, dès lors qu’elle voit l’insurrection comme un corps étranger et illégitime pour la population. A ce titre, l’asymétrie galulienne (l’insurgé détruit là où le contre-insurgé construit) vaut certainement le mimétisme de Trinquier (les deux concourent pour le « prix » du contrôle de la population).

Agir sur les causes de la violence impose donc non seulement de déconstruire les discours « sécuritaires » comme nous y invitent les tenants des principes « critiques » des études de sécurité (et donc de dénoncer les « entrepreneurs politiques » et autres « seigneurs de guerre »). Mais également d’agir pour préserver les communautés en tant qu’ensembles relationnels, sans les figer dans une configuration particulière. Et dans un deuxième temps, il est également nécessaire de bâtir des « ponts » entre les communautés, les groupes et les factions. Ce peut être fait autour de projets communs (la reconstruction des infrastructures, la réconciliation politique) mais surtout par les relations interpersonnelles.

C’est là que l’Irak et l’Afghanistan diffèrent. Si la « guerre civile » a été en quelque sorte une « divine surprise » pour les Américains en leur permettant de s’interposer et de réconcilier (même si cela est passé par la permanence d’un discours ethniciste) pour le premier cas, il n’est pas sur que la compétition entre Taleban et militaires occidentaux ne soient pas insurmontables. En effet, comment protéger et pacifier lorsque l’on est soi-même producteur de la menace ?

« Débarrassé de l’illusion de sa propre rationalité, il ne reste [à la modernité libérale] que le pouvoir brut, mais tout le pouvoir » (John MILBANK)

« Nous vivons dans les ruines des moralités passés (…) Dans les ténèbres qui nous entourent déjà » (Alasdair McINTHYRE)

« Le royaume pacifique (…) n »est pas fondé sur la reconnaissance de notre moralité humaine commune, mais sur notre fidélité à être la communauté pacifique qui ne craint pas nos différends » (Stanley HAUERWAS)

Battle for Baghdad (2007)

Article cross-posté sur AGS.

 

Les villes peuvent parfois devenir le reflet d’autres évènements que ceux qui s’y déroulent. Ainsi, si l’infiltration des colonnes blindées de la 3ème division d’infanterie au coeur de la capitale irakienne en avril 2003 empruntent à Jénine ou à Naplouse (opération « Rempart » 2002), l’action menée dans le cadre du Plan de Sécurité de Bagdad à compter de février 2007 s’apparente plus au contrôle de la Casbah par les parachutistes de la 10DP en 1957. Pour autant, on ne saurait réduire les opérations militaires au coeur de la métropole tigréenne à une simple répétition du contrôle des populations. Quoiqu’il en soit, la comparaison entre 2003 et 2007/2008 illustre une autre réalité: le contrôle physique des points-clé de la cité a été complété dans l’imaginaire stratégique par la nécessité de contrôler sa population. Au terme, c’est bien la géographie totale de la ville qui en a été profondément modifiée.

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le thème du mois

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Chaque mois, Alliance Géostratégique proposera un thème sur lequel chacun des membres alliés posera une contribution. Ce mois-ci, l’OTAN est à l’honneur. J’interviendrai le 25 mars pour parler de la contre-insurrection (of course).

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