Guerre et paix: adaptations tactiques et innovations organisationnelles

Les thèmes de l’innovation, de l’apprentissage et de l’adaptation des forces armées américaines en Irak sont de ceux dont je traite depuis les débuts de l’aventure doctorale.

Il est en effet intéressant de chercher à comprendre pourquoi et comment les militaires américains ont su adapter leurs tactiques, bien avant la publication du FM 3-24, et pourquoi cette dernière publication n’a pas donné lieu à de profondes réformes internes à l’Army et aux Marines.

La littérature académique sur ce thème s’est surtout intéressée à l’innovation organisationnelle en s’intéressant aux processus hiérarchiques (top down) qui en sont la cause:

  • pour Barry Posen, les décideurs politiques imposent le changement lorsqu’ils perçoivent une modification dans le contexte international (vrai si l’on prend en compte le contrôle étroit exercé par Rumsfeld et les documents qui demandent de s’adapter aux « défis irréguliers » après le 11/09 et l’invasion de l’Irak: DoD Directive 3000.05, QDR 2006, etc.)
  • Pour Déborah Avant, les décideurs politiques sont les « patrons » des institutions militaires qui dès lors imposent des changements internes pour « coller » aux demandes externes, notamment sous la forme d’incitations à suivre une carrière adaptée (système de promotion): plutôt faux si l’on considère la contre-insurrection, plutôt vrai si l’on considère la Transformation
  • Pour Stephen Rosen, les décideurs politiques peuvent imposer une pression, mais l’innovation organisationnelle est le résultat de luttes politiques internes aux institutions (plutôt vrai si l’on prend le processus doctrinal: tant le FM 3-24, que les manuels « opérations » et « stabilisation« , plutôt faux pour les réformes en profondeur que l’ajustement de l’Army et des Marines à la contre-insurrection aurait nécessité).

De fait, l’innovation organisationnelle n’est pas au rendez-vous, tandis que les adaptations tactiques sont indéniables. Il y a donc bien un processus indépendant qui s’est déroulé au sein des unités déployées en Irak. Ce processus a été organique et a été permis par les réseaux horizontaux de RETEX mais aussi grâce en partie aux débats qui ont agité la communauté de Défense des Etats-Unis depuis 2004.

Mon hypothèse est la suivante: innovation doctrinale et adaptation tactique ont été deux processus distincts (unis sans confusion, distincts sans être totalement séparés) qui ont opéré dans deux contextes différents.

  1. l’adaptation tactique est un processus de temps de guerre. Il a été rendu possible par la nécessité de « coller » au contexte et s’est déroulé en fonction d’interprétations données par les expériences collectives passées et par les débats propres à la communauté de Défense.
  2. l’innovation doctrinale est un processus de temps de paix. Il a fonctionné selon d’autres enjeux, essentiellement bureaucratiques et liés aux relations civilo-militaires.

Du coup, cela se comprend si on part du principe de cette distinction spatio-temporelle. Cela montre deux choses:

  1. l’Amérique n’a été en guerre que de manière rhétorique. Ou plutôt, comme il s’est agit d’une opération expéditionnaire aux marges de « l’Empire », la guerre menée n’a pas porté autant d’enjeux que ce qu’en disent les décideurs politiques. Les vrais enjeux étaient domestiques, et non liés à l’Irak.
  2. le rôle des médias et l’environnement informationnel est intéressant: plutôt que de rapprocher l’opinion domestique du théâtre, ces derniers l’ont bien plutôt éloigné. Les soldats américains faisaient la guerre, l’opinion publique américaine n’était pas en guerre.

On pourrait d’ailleurs élargir cette réflexion  à l’ensemble des guerres menées par les Etats-Unis depuis 1865 et considérer qu’à chaque fois, l’enjeu pour le décideur politique a été de pouvoir mobiliser la société en vue de mener la guerre « totale » qu’il décrivait….

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Où l’on discute de normes: la souveraineté

Lors d’un récent colloque durant lequel j’intervenais (un peu secoué par le vol de mon ordinateur quelques minutes auparavant), un éminent professeur spécialiste des Relations Internationales m’interpellait sur mon approche théorique.

Le sujet de ma communication portait sur la qualification « coloniale » des pratiques et stratégies américaines en et vis à vis de l’Irak. Je postulais qu’il ne s’agissait pas d’une continuité historique, et que par ailleurs les Américains avaient un projet « impérial » plutôt que colonial dans ce pays. Selon moi, cette qualification ne pouvait résulter que d’une analogie historique, portant sur deux périodes (décolonisation et conquête coloniale) avec lesquelles les opérations en Irak avaient plusieurs similarités:

  • la construction ou le maintien d’un ordre interne mais imposé de l’extérieur
  • le fait que le belligérant « occidental » considérait son adversaire comme « irrégulier », c’est à dire « illégitime »
  • la dépolitisation des « populations », c’est à dire le fait de considérer que les individus pouvaient (et devaient) être manipulés dans leurs intérêts et leurs identités

Du coup, pour juger de la pertinence stratégique de la reprise des savoirs et savoir-faire « coloniaux » (et notamment la pacification) en Irak, je considérais qu’il fallait prendre en compte les différences de contexte. Je posais la question suivante: « peut-on stabiliser et pacifier au XXIème siècle? ». Et je répondais qu’on ne pouvait pas, voire qu’on ne voulait pas.

1) on ne peut pas: la raison en est l’intériorisation de la norme de souveraineté à la fois à l’échelle internationale et à l’échelle locale. « Pacifier » et « stabiliser » demanderaient ainsi:

  • une implication sur le long terme
  • des moyens plus conséquents
  • l’usage différencié de la violence (indiscriminée puis sélective)

2) donc, il y a fort à parier qu’on ne veuille pas: les coûts politiques seraient trop élevés. Ce qui mène au « dilemme de la stabilisation »:

  • on ne peut ni obtenir d’accord entre les belligérants (en cas de guerre civile) ni autoriser que l’un de ceux-ci monopolise les moyens de coercition à son profit
  • on cherche à imposer une solution locale à partir de principes que l’on considère comme « universels »
  • entrent en conflit les impératifs de court terme avec les objectifs de long terme

La question posée par ce professeur portait sur mon choix théorique: celui d’expliquer les relations politiques par les normes, les identités et les valeurs. Bref, j’étais trop constructiviste à ses yeux. Etrangement d’ailleurs, il reprenait cette vision à son compte pour me démontrer qu’il y avait plusieurs systèmes normatifs concurrents et que je ne pouvais pas arguer de l’intériorisation de la « souveraineté » (une norme ou une « institution » occidentale) pour expliquer l’impossibilité de la « pacification ».

Ma réponse a été la suivante: les normes n’expliquent pas tout, en revanche elle permettent de comprendre les références des acteurs. A mon sens, la souveraineté (et son corollaire le sentiment national) est aujourd’hui plus intériorisée (et en tout cas reconnue à tous) que durant la période de la conquête coloniale. (Petite parenthèse: ce qui signifie que, si on veut prendre l’analogie au sens strict, les opérations en Irak et en Afghanistan relèvent de la « conquête » pour ce qui est de leur modalité -construire un ordre interne imposé de l’extérieur- et de la « décolonisation » pour leur contexte -la reconnaissance du droit à la souveraineté pour tous les peuples depuis 1945).

En revanche, j’ajoutais que la norme de la souveraineté était elle-même disputée aujourd’hui: les normes sont l’objet d’interprétation éventuellement concurrentes qui donnent lieu à négociation entre acteurs. De fait, ceux-ci sont de plus en plus nombreux à pouvoir se faire entendre et avancer leur interprétation.

Pour faire court, on aurait:

  • l’interprétation défendue par les tenants de l’interventionnisme libéral: la souveraineté est conditionnelle, c’est à dire que l’on peut s’ingérer dans les affaires d’un Etat dans le cadre de la responsabilité de protéger (R2P)
  • l’interprétation défendue par les puissances émergentes et la diplomatie contestataire: la souveraineté est stricte, donc on ne peut s’ingérer dans les affaires d’un autre Etat.

Ce qui laisse en suspens l’autre aspect de la souveraineté: le sentiment de rejet des forces étrangères…

Le Jihad se fissure-t-il?

Excellent article par Thomas RID dans le dernier numéro du Wilson Quarterly sur les transformations actuelles de la « mouvance » islamiste jihadiste (pour autant que l’on puisse user de ces termes).

L’argument est intéressant et particulièrement bien étayé: la force actuelle d’Al Qaeda, c’est à dire sa dispersion et la décentralisation croissante du recrutement, de la formation et de la préparation opérationnelle, est aussi sa principale faiblesse. Dans le livre que Thomas a co-écrit avec Marc HECKER (de l’IFRI, salut à toi Marc), WAR 2.0, l’argument est déjà présent. Les moyens techniques de communication (qui sont devenus des plate-formes après avoir été des cibles puis des armes) permettent de rendre viables les idéologies et les mouvements les plus extrémistes mais, dans le même temps, ils les condamnent à ne pas pouvoir s’inscrire dans une logique de légitimation politique efficace (c’est à dire s’appuyant sur des communautés humaines réelles). Bref, le Jihad ne vaincra jamais, mais ne peut pas non plus vraiment être vaincu.

Un autre élément capital concerne les éléments potentiellement radicalisables, notamment chez les nouveaux convertis des sociétés occidentales (qu’ils soient issus de minorités culturellement et sociologiquement musulmanes ou des groupes de population « souches »). Au fond, ces personnes sont autant des cibles potentielles du radicalisme que des éléments dangereux en puissance. Là git d’ailleurs toute l’ambiguité du discours contre-insurrectionnel/contre-terroriste: il oscille entre l’idée naïve qu’il suffit d’une meilleure gouvernance et de meilleurs services publics pour couper l’herbe sous le pied au processus de radicalisation et le discours victimisant certains groupes sociaux ou ethniques au motif de leur dangerosité supposée.

A mon sens, il faut absolument être conscient de deux faits solidement étayés par les recherches empiriques et la réflexion analytique:

1) il est dangereux et naïf de croire que la religion a un potentiel violent ou radicalisateur en soi. En réalité, les motivations des terroristes ressortent bien plus souvent d’une « confusion des genres » entre les motivations dites religieuses ( ou proclamées telles) et des causes sociologiques voire psychologiques plus complexes. Bref, le « radicalisme religieux » n’est pas du tout équivalent au « radicalisme politique ». Il paraît bien plus porteur de chercher dans quelles conditions les motifs religieux (ou l’appartenance à un groupe définissant son identité sur le mode religieux) donnent naissance à la radicalisation politique. C’est la cas tant dans la lutte « anti-terroriste » que dans la « contre-insurrection ».

2)il est nécessaire de prendre acte du processus décrit par Thomas. Peut-être la volonté absolue d’en finir avec Al Qaeda est-elle avant tout irréalisable et dangereuse? Peut-être faut-il plutôt gérer les coûts de ce risque de radicalisation?

Du pain sur la planche pour les chercheurs, les praticiens, les hommes politiques et les citoyens….

Bonne année à tous encore!

Irak, terre mercenaire

En guise d’annonce de fin d’année, et avant de souhaiter à chacun une sainte et heureuse année 2010, je signale la parution du premier ouvrage de Georges-Henri BRICET DES VALLONS (qui sera disponible à partir du 14 janvier 2010 notamment sur la FNAC et Amazon) portant sur une mise en perspective historique, économique, juridique et sociologique des Sociétés Militaires Privées au sein de l’appareil de Défense américain depuis la guerre en Irak.

Intitulé, Irak, terre mercenaire, cet ouvrage considère le processus de « dénationalisation » actuellement en cours au sein des forces armées. L’auteur renvoie dos à dos les partisans des SMP et leurs détracteurs « étatistes » en replaçant le phénomène dans un mouvement historique plus long, celui de la mainmise de l’Etat-Nation sur le monopole de la violence légitime, tout en reconnaissant les spécificités du contexte contemporain, largement informé par les choix et processus en cours au sein des forces armées américaines, et notamment l’externalisation des fonctions régaliennes (ou supposées telles) de l’usage de la force. Car en effet, le « néomercenariat » renvoie non à la limitation de la souveraineté de l’Etat mais aux choix stratégiques faits par ce dernier pour l’accroître, notamment l’appel au secteur privé ou para-privé dont l’amalgame avec le secteur militaire public américain est de plus en plus important, allant parfois jusqu’à « l’addiction ». Ainsi, l’appel au secteur privé n’illustre pas la globalisation économique ou la constitution fantasmée d’un secteur transnational de la guerre, mais plutôt un des modes de relation de l’Etat moderne avec les acteurs et les défis contemporains.

Préfacé par Jean-Philippe Immarigeon, qui rappelle que la privatisation de la guerre semble l’aboutissement logique d’une volonté américaine de pousser la guerre « au-dehors » (hors de l’île-continent comme hors de la société américaine), le livre se conclut par un constat d’affaiblissement de l’appareil de Défense américain, miné de l’intérieur par son appel au secteur privé et de l’extérieur par le rôle croissant des Fonds Souverains des pays émergents ou des pays pétroliers.

A lire d’urgence, car très bien informé et puissant analytiquement.

Bonus:

A lire également pour compléter l’approche de G-H Bricet des Vallons

-Jean-Jacques CECILE, Les chiens de guerre du Pentagone.

-Jeremy SCAHILL, Blackwater: l’ascension de l’armée privée la plus puissante du monde

Christian OLSSON, « Vrai procès et faux débats: perspectives critiques sur les argumentations de légitimation des entreprises de coercition para-privées », Cultures et Conflits, °52, hiver 2003

-le numéro 8 de Sécurité Globale.

Et à l’année prochaine!

La rationalité de la violence dans les conflits infraétatiques

Le dernier billet mérite quelques réflexions complémentaires qui forment un socle théorique dans l’étude des conflits intra- ou infra-étatiques. Le point de départ de la réflexion est celui d’une impression tenace d’irrationalité dans la violence, qu’elle soit terroriste (surtout dans le cas de « fanatiques religieux »), liée à la guerre civile (forcément irrationnelle), ou encore aux actions de l’adversaire asymétrique (l’IED de la part de l’insurgé, ou les frappes aériennes parfois indiscriminées de la part des militaires occidentaux). Le plus souvent, cette irrationalité est donnée au départ comme acquise une bonne fois par toutes à cause de plusieurs facteurs: la religion, la haine ethnique, l’asymétrie des moyens ou des objectifs, etc…

Or, je voudrais orienter la réflexion vers deux penseurs bien éloignés l’un de l’autre mais donnant des pistes fécondes pour comprendre ce phénomène d’une violence qui s’accroit et se diffuse (bien que parfois elle s’atténue aussi… d’où l’intérêt de sortir des explications simplistes et de l’explication par l’irrationnel).

Le premier est le chercheur grec Stathis Kalyvas, professeur à Yale, et profond contempteur de l’argument de l’irrationalité. Je renvoie à sa page personnelle pour ceux qui souhaiteraient lire ses articles et les chapitres d’ouvrages qu’il a pu écrire, dont certains en Français d’ailleurs. Je retiens deux idées centrales dans ses productions plus ou moins récentes. La première est que la violence possède sa logique propre et, loin d’être causée par des facteurs externes d’opposition idéologique ou politique voire de clivages ethniques, elle aggrave ces derniers. En termes théoriques, les clivages sont endogènes à la violence. Il en ressort une deuxième idée: on ne peut absolument pas prédire la violence par ces facteurs, mais comprendre au contraire comment ils sont instrumentalisés et manipulés par des acteurs politiques, entrepreneurs individuels ou collectifs, organisations militaires ou non. Bref, il s’agit de comprendre comment la violence évolue en fonction des dynamiques endogènes au conflit étudié. A noter d’ailleurs que cette analyse vaut aussi pour l’alignement sur l’un des camps d’une guerre civile: selon ses propres termes, la « collaboration » (avec un camp) est fonction du contrôle (politico-militaire) exercé par ce camp.

Le second est un théologien catholique américain du nom de William Cavanaugh. Son apport me parait essentiel en ce qu’il déconstruit le discours convenu sur la violence religieuse. J’ai commis autrefois une analyse plus poussée de sa thèse. Il reste que les sociologues des conflits ou des organisations réputées « violentes » (terroristes ou insurgées) semblent aller dans le sens du propos de Cavanaugh. Ainsi, il semble que la religion (mot moderne, c’est à dire inventé de toutes pièces au début de l’époque moderne) ne soit pratiquement jamais un facteur de violence: en témoignent par exemple les motivations relevées par la TF 134 chargée des « personnes capturées en opérations » en Irak. Elles sont davantage politiques, financières ou culturelles (elles renvoient à des intérêts perçus à travers le filtre culturel)….

Une réflexion à poursuivre quoiqu’il en soit pour comprendre aussi bien les stratégies des différents acteurs (mobiliser les griefs identitaires est souvent le moins couteux des moyens politiques pour amener la réalisation d’un agenda, cf. AQI en 2005-2007) que la pertinence des réflexions actuelles sur la contre-insurrection et sur les stratégies induites, notamment par l’intégration des impératifs liés à la « sécurité humaine »…

Le DoD a-t-il compris?

De manière presque inaperçue, le Département de la Défense des Etats-Unis a corrigé le 16 septembre 2009 par la plume de Michelle FLOURNOY, sous-secrétaire à la Défense chargée de définir la politique du ministère (n°3 du Pentagone), la fameuse directive 3000.5 sur le « soutien militaire aux opérations de sécurité, stabilité, transition et reconstruction » (SSTR) en date du 28 novembre 2005. Rappelons brièvement que cette directive appelait alors les différentes composantes du ministère (notamment les services ou forces armées) à « donner [aux opérations de stabilisation] une priorité comparable à celle des opérations de combat« . Il s’en était ensuivies des mesures plus ou moins concrètes, plus ou moins efficaces et plus ou moins sincères de la part desdits services pour exécuter la directive.

En dépit de son avancée rhétorique, la directive de novembre 2005 souffrait de nombreux défauts imputables autant aux obstacles et diversions bureaucratiques qu’à la précipitation relative dans laquelle le Département tentait de faire intérioriser les principes de la « guerre au sein des populations » par les forces armées américaines. Parmi ces défauts, il faut en noter trois:

  • Une définition plutôt vague de la mission: « les actions civiles et militaires conduites le long du spectre de la paix au conflit pour maintenir ou restaurer l’ordre dans des Etats ou des régions« . Autrement dit, les missions n’étaient pas forcément comprises comme du ressort des militaires d’une part. Et d’autre part, la focale du ministère s’établissait sur les problématiques politiques de maintien de l’ordre.
  • Un spectre plutôt restreint des domaines concernés. En effet, la directive stipulait que les missions exercées dans ce cadre concerneraient la réforme du secteur de la sécurité (RSS), la reconstruction des infrastructures économiques et le développement d’une « bonne gouvernance ».
  • Une relation ambigüe aux organismes civils. Le DoD prenait acte du fait que les militaires étaient chargés de ces tâches dès lors que « les civils sont dans l’incapacité de l’accomplir« , mais ne prenait pas la peine de détailler les mesures concrètes destinées à accroître la coordination. En d’autres termes: l’action « interagence » y apparaissait essentiellement comme une invocation rhétorique et non comme une réelle politique de synergie.

Le document de septembre 2009 apparaît comme une preuve supplémentaire que la version initiale était, pour reprendre l’expression de David Ucko (amical salut à toi David), le symptôme d’une apparence d’apprentissage.

En effet, plusieurs nouveautés sont à signaler qui démontrent une volonté d’éclaircissement conceptuel et de réformes organisationnelles.

  • Les opérations de stabilisation (il n’est plus question de « soutien militaire à la sécurité, stabilisation, transition et reconstruction ») sont définies comme « un terme global comprenant des missions, actions, tâches militaires variées conduites hors des EU en coordination avec d’autres instruments de la puissance nationale afin de maintenir et rétablir un environnement sur et sécurisé, de fournir les services publics essentiels, une reconstruction d’urgence des infrastructures  et l’aide humanitaire« . Foin de toute finasserie conceptuelle: il s’agit de reconnaître que ces missions sont par essence aussi des missions militaires.
  • La politique du ministère de la Défense américain est affirmée: il ne s’agit plus seulement de proclamer que « les opérations de stabilisation sont des missions de coeur de métier des forces armées des EU que celles-ci doivent se préparer à conduire et à supporter« , mais bien plutôt que « les opérations de stabilisation sont des missions de coeur de métier des forces armées que le Département de la Défense doit se préparer à conduire avec une compétence égale à celle des opérations de combat« . On se trouve bien devant un programme politique volontariste qui vise à inscrire les missions de stabilisation comme une mission propre des forces armées des EU. On mesure combien l’effort de clarification conceptuelle fourni ces 6 dernières années représente un basculement total de la « culture militaire » américaine.
  • L’éventail des missions conduite est beaucoup plus large: rétablissement du contrôle civil, restauration et fourniture des « services essentiels » (essentiellement l’électricité, l’eau, la collecte des ordures et la plupart des fonctions édilitaires et de service public), réparation des infrastructures critiques, et fourniture d’aide humanitaire. Il s’agit donc, si l’on en croît les décideurs civils du Pentagone (OSD), de rendre les militaires aptes et compétents à agir sur le court comme sur le long terme, dans des environnements plus ou moins sécurisés.
  • Last but not least, les relations avec les composantes civiles nationales ou internationales sont clarifiées et ne relèvent plus du wishful thinking du document initial. Il ne s’agit pas d’invoquer de manière rhétorique (rituellement?) le partenariat avec d’hypothétiques agences dont on sait les difficultés en terme de ressources ou d’effectifs dans l’espoir d’échapper à la « corvée de la stabilisation ». Il faut désormais que le Département de la Défense se prépare à « conduire (…), soutenir (…), et diriger les actions de stabilisation (…) jusqu’au moment où il est faisable d’en transférer la responsabilité à d’autres agences du gouvernement des EU, à des forces de sécurité ou des gouvernements des pays-hôtes ou à des organisations intergouvernementales« .

Bien entendu, il ne s’agit que d’une instruction, et sa portée dépendra en grande partie de l’écho qu’elle trouvera parmi les services dont on sait par ailleurs, outre les sensibilités culturelles propres, l’attachement à d’autres priorités. Notamment, les programmes d’acquisition d’une part (les plate-formes couteuses qui correspondent à la fois à l’argumentaire d’un budget conséquent et à l’expression d’un rôle idéal pour chaque institution) et l’attachement à une formation initiale et professionnelle classique (qui garantissent une certaine forme de reproduction sociale entre les générations) sont les principaux obstacles à ce que laisse entrevoir la politique de Mme FLOURNOY (fondatrice du think tank Center for a New American Security, à la mode au sein de l’administration actuelle), qui est celle impulsée dans les discours du Secrétaire Robert GATES.

Quoiqu’il en soit, ce document doit être relié à deux autres facteurs:

-le Comité des Chefs d’Etat-Major (Joint Chiefs of Staff JCS) vient de faire paraître le Joint Publication 3-24 Counterinsurgency. Par rapport au FM 3-24/MCWP 3-33.5, il faut noter la volonté de parler des éléments criminels (en dépit des réticences de certains pour qui tout ceci est du ressort de la police) ou encore de détailler l’approche « s’emparer-tenir-construire ».

-Il y a bien évidemment le débat sur la stratégie à adopter en A-stan. A cet égard, les récents développements laissent songeur car ils passent sous silence la nécessité d’une véritable politique qui peut aussi bien être appliquée via le CT que via une stratégie COIN.

Généalogie de la contre-insurrection

Je signale deux publication du Centre d’Etudes en Sciences Sociales de la Défense (C2SD) sur le sujet.

-La première que je référence avec retard (pardon à Christian OLSSON à qui j’avais promis dans parler plus tôt) recense les différentes « traditions » et « cultures » de l’action des militaires dans la reconstruction post-conflit ainsi que leurs modifications plus ou moins récentes. L’occasion de rappeler que ces éléments culturels sont le produit d’histoires non-linéaires et de cheminements parfois tortueux dans lesquels les intérêts bureaucratiques réels ou perçus, les compétitions politiques et identitaires internes interagissent avec les engagements coloniaux ou post-coloniaux ainsi qu’avec les nouvelles normes internationales (le « Nation-building » ayant remplacé sans s’y substituer totalement le paradigme de la « pacification »). Quoiqu’il en soit, cette histoire parallèle et croisée entre les différentes armées occidentales est instructive, d’autant plus qu’elle est l’oeuvre de jeunes docteurs et doctorants.

-La seconde, plus récente, concerne les transferts d’expérience contre-insurrectionnelle dans l’armée britannique entre l’Irlande du Nord et l’Irak. L’auteur, un étudiant en M2 de Relations Internationales de l’IEP de Paris, s’interroge sur la pertinence et l’existence de la « culture contre-insurrectionnelle » britannique et son application en Irak. Il montre ainsi que, si cette culture existe bien -forgée par les décennies de l’action impériale- et se transfère en Irak via la proximité temporelle et organisationnelle entre l’Irlande du Nord et l’Irak, elle n’a pas donné pour autant naissance à une réelle stratégie de contre-insurrection dans les régions chiites du Sud (BASSORAH). Sur le premier point, de nombreux indices corroborent la thèse de la transmission, notamment à destination des Américains pour qui les militaires britanniques -et notamment les vétérans des SAS- ont été une véritable « force de conseil » en 2003. Sur le second, l’auteur fait référence aux débats ayant entouré le bilan britannique en Irak, les Américains n’ayant de cesse de répéter l’échec patent du « savoir-faire british » à Bassorah. On sait en effet comment le laxisme des Britanniques et leur appui sur les acteurs locaux avaient abouti à faire de la ville le terrain d’affrontement des milices partisanes et criminelles se partageant le contrôle des Chiites. L’auteur montre que l’écart entre la culture et le transfert d’une part, et l’absence de stratégie claire d’autre part s’explique parce que la « culture contre-insurrectionnelle » est essentiellement ici un discours politique qui vise à masquer la réalité de l’engagement limité et réticent des militaires britanniques. 

Il est intéressant de constater que, concernant cette dernière idée, on rejoint ce que je disais du FM 3-24 dans un récent billet (et en commentaire d’une intervention pour le moins retardataire de JD MERCHET sur son blog): à savoir qu’il s’agit tout autant d’un discours politique à destination de l’opinion publique américaine.. En réalité, les liens entre le manuel de contre-insurrection et la campagne « anaconda » de 2007-2008 restent ténus.

sociologie des conflits: la « sale guerre » d’Irak? (mis à jour)

Voilà une question plus essentielle qu’il n’y paraît au premier abord, car elle intéresse autant l’historien que le sociologue ou le stratège. 

La catégorie de la « sale guerre » (historiquement liée à la période de la décolonisation, mais que certains étendent à toute la période coloniale) est un type idéal qui repose sur trois facteurs:

-il s’agit d’un conflit aux marges du territoire national, c’est à dire un conflit qui n’engage apparemment pas les intérêts vitaux ou la défense de la Nation.

-il s’agit d’une forme de conflictualité qui se caractérise par l’implication policière et civilo-militaire de l’outil militaire, donc opposant une armée « conventionnelle » à un adversaire « irrégulier ».

-il s’agit enfin d’une guerre qui ne recueille pas de consensus clair de la part de l’opinion publique, de la classe politique ou des institutions militaires.

Toutefois, s’arrêter à ce stade revient à écarter une réflexion sociologique plus approfondie. En effet, la catégorie de « sale guerre » comprend deux dimensions interdépendantes:

-une dimension subjective, car le terme de « sale guerre » est avant tout un usage polémique qui reflète l’absence de consensus tant sur la nécessité de la guerre, que sur ses buts ou ses moyens. La « sale guerre » n’existe avant tout que dans l’esprit et la bouche de ses détracteurs.

-une dimension objective, celle de l’impuissance et/ou de la brutalité de l’usage de la force armée. Les manquements supposés ou réels, isolés ou systématiques, accidentels ou volontaires, au droit de la guerre forment un premier élément qui marque la « sale guerre » (l’accusation de torture par exemple, ou le bombardement de civils). L’accroissement des pertes militaires en forme un second volet.

Cette dimension objective conditionne, et est conditionnée par, le « front intérieur », c’est à dire le soutien plus ou moins important de l’opinion publique, de la classe politique et des militaires à la poursuite de l’engagement militaire et, plus largement, l’engagement « interagences » (c’est à dire de l’ensemble des « composantes de la puissance nationale » selon les défenseurs actuels de cette notion aux Etats-Unis, à commencer par Sarah SEWALL du Harvard Carr Center for Human Rights). Néanmoins, l’impact de l’impuissance ou de la brutalité dépend à son tour de deux facteurs: l’intérêt plus ou moins apporté à ces faits sur le « front intérieur », mais surtout leur perception (comme un mal nécessaire ou, au contraire, comme une « tâche indélébile sur l’honneur » de la Nation, ou de l’Armée). Historiquement, ces deux variables ont tendu à voir leur importance augmenter au fur et à mesure que l’aspect périphérique du conflit s’estompe pour ce qui concerne l’aspect éthique (mais pas pour ce qui concerne l’aspect stratégique, l’un des arguments, ancien il faut le dire, des détracteurs de la guerre étant justement son incompatibilité avec les intérêts vitaux de la Nation). Il s’ensuit en tout cas que, dans une logique somme toute assez proche de la vision de CLAUSEWITZ, c’est bien le « front intérieur » qui conditionne largement le retrait, tandis que la « légitimité » au niveau local conditionnera largement le succès (et surtout sa durée et sa permanence).

« L’aversion aux pertes » (casualty sensitivity) a souvent été invoqué par les décideurs politiques ou militaires pour provoquer un retrait définitif. Peter FEAVER a montré de manière convaincante comment le soutien de l’opinion publique ne dépendait pas vraiment du niveau de pertes, mais plutôt de la relation de ce dernier avec une stratégie claire et capable d’obtenir l’adhésion du plus grand nombre; partant, capable de donner l’espoir d’une victoire rapide.

 

Il en résulte deux conséquences: 

PRIMO: sur le « front intérieur », les « sales guerres » cessent de l’être (et sont éventuellement gagnées) dès lors que le consensus grandit sur la nécessité de l’action militaire. Une mobilisation idéologique ou morale ne peut suffire car l’impuissance ou la brutalité (ou les deux) peuvent discréditer les arguments venant à l’appui d’une telle mobilisation. 

SECUNDO: sur le « front local », les institutions militaires les plus efficaces et les plus légitimes sont celles qui s’adaptent et adoptent le chemin des « esprits et des coeurs ». Sur le plan tactique, cela passe essentiellement par une généralisation du contrôle de la population et du « terrain humain ». Sur le plan stratégique, l’unité d’effort et la synergie des moyens permettent d’exercer une action plus cohérente sur l’insurgé et sur le reste de la population. 

Le lien entre les deux semblerait être le continuum des efforts entre le « front intérieur » et le « front local ». Dans le contexte d’une médiatisation poussée des évènements, une grande interdépendance se développe entre les deux. Partant, une stratégie claire, volontariste et médiatisée a la plus grande chance de recueillir le consensus voulu et de mobiliser les énergies, passant d’une « guerre limitée » à une « guerre totale ». Ce qui me semble incarner le mieux ce processus est la nomination d’un « généralissime » pour incarner cette stratégie et la mettre en oeuvre, tant sur le théâtre que sur le « front intérieur ».

 

L’implication militaire et politique américaine en Irak est-elle une « sale guerre »? Indubitablement, c’est le cas en 2004 (lors de la « révélation » du scandale d’ABU GHRAIB, mais aussi lors des deux offensives sur FALLOUJAH, notamment la première en avril 2004),  et en 2006 ( « révélation » de « l’affaire » d’HADITHA ou lorsque la guerre civile menace de faire imploser BAGDAD et ses « ceintures »), mais aussi au début de l’été 2007 (lorsque les pertes américaines s’élèvent brusquement et que certains Sénateurs osent avancer que le « sursaut » -tentative desespérée de l’administration BUSH de « faire un ralenti » sur les évènements en Irak- est un échec).

Pourtant, un observateur attentif de l’opinion publique américaine ne peut aller plus loin: c’est justement au moment où l’argument de la « sale guerre » pourrait faire mouche qu’il ne peut plus être utilisé… La raison en tient à la « stratégie PETRAEUS ». 

Cette dénomination elle-même est problématique: c’est oublier que l’exécutif américain en Irak est bicéphale (on ne saurait réduire le rôle de l’ambassadeur CROCKER à celui de « faire-valoir » de PETRAEUS. En effet, tout comme son prédécesseur John NEGROPONTE, il a constamment travaillé en tandem avec le commandant de la MNFI). Par ailleurs, la mise en oeuvre de cette stratégie est largement l’oeuvre du général ODIERNO (pour l’aspect militaire et opératif) et des commandants de Brigade et de Bataillon (qui ont eu à supporter l’essentiel de l’effort de 2007/2008). Sans compter le « Baghdad Brain Trust » ayant composé le plan de campagne de juillet 2007 et participant à sa remise à jour quasi-hebdomadaire, voire quotidienne. Pourtant, qui oserait nier que PETRAEUS fut le moteur de la synergie des efforts, autant que le diffuseur des idées et principes de la « contre-insurrection » tels que définis (mais pas seulement) dans le tout récent FM 3-24 de décembre précédent.

Toutefois, quels que soient les résultats exacts de la « stratégie PETRAEUS » (il semble bien qu’elle ne puisse seule être créditée du mieux de 2008, puisque les facteurs endogènes à la société et à la classe politique irakiennes ont joué un grand rôle, tout autant que l’interaction précoce entre militaires américains et détenteurs locaux du pouvoir à l’échelon local), il faut surtout reconnaître la validité de cette dernière sur le « front intérieur ». 

Incarnant le « sauveur« , mais aussi la stratégie du « sursaut » du président BUSH (à tel point que ce dernier terme désigne une réalité confuse, confondant l’afflux des 5 brigades, le plan de campagne de ODIERNO pour sécuriser BAGDAD, la décision de généraliser le « Réveil » à l’été 2007, et les « nouvelles » procédures de COIN -en réalité la standardisation et la généralisation de procédures mises en oeuvre de façon dispersée et parfois incohérente depuis 2003), David PETRAEUS a donc permis de rallier l’opinion publique (et les journalistes comme ceux du New York Times), tout en faisant taire les critiques des Démocrates (et mettant à jour la permanence d’un courant « faucon » et très « pro-COIN » -ou pro-Opérations Humanitaires– au sein du Parti) et en provoquant une politique volontariste de « changement culturel » au sein de l’Army (menée par le général CALDWELL et son équipe du CAC). 

En réalité, c’est bien cela la réelle « victoire » obtenue par PETRAEUS: il suffit de voir comment la « contre-insurrection » est devenu un objet médiatique de plus en plus populaire au cours de l’automne 2007. Ainsi, l’on a vu John NAGL jouer les VRP du FM 3-24 à cette période, vendant notamment la version commerciale du FM 3-24 éditée par les Presses de l’Université de Chicago (sa maison d’édition), sans compter ses multiples apparitions à l’émission de Charlier Rose (avec David Killcullen), ou encore ses prestations au sein du Center for a New American Security (un think tank bipartisan mais de sensibilité plutôt Démocrate). De même, les avis et conseils de PETRAEUS ont été sollicités par les deux candidats à l’élection présidentielle.

« Les guerres en Irak »: une « sale guerre » qui aurait pu être, et qui n’a pas été…

Mise à jour: Pour être honnête, ce succès de PETRAEUS sur le « Front intérieur » n’a pas fait cesser les critiques. Mais plutôt que de porter principalement sur le bienfondé de la présence américaine en Irak (avec le corrollaire du retrait immédiat des forces), elles s’orientent plutôt vers une contestation de la « contre-insurrection », tant au sein des institutions militaires (la COIN risquant de faire perdre les compétences conventionnelles -c’est le sens du RETEX du Combat Studies Institute sur la « guerre de juillet » en Israël et le Hezbollah, autant que du « livre blanc officieux des artilleurs », porté par exemple par le colonel Sean McFARLAND, le « vainqueur » de RAMADI en 2006), que dans la stratégie américaine (condamnation de « l’aventurisme » des néoconservateurs comme des « néolibéraux » démocrates favorables aux opérations de maintien de la paix de la part des conservateurs, condamnation des « guerres coloniales » par Noam CHOMSKY ou Nir ROSEN). De manière qui n’étonnera que les Français (habitués à une grille de lecture « simpliste » -Démocrates anti-guerre, Républicains pro-guerre), ce sont les conservateurs qui mènent principalement ces deux assauts.

Contre-insurrection en interne?

Le Pentagone vient d’annoncer qu’il devrait disposer de 20 000 personnels, principalement des militaires d’active organisés autour des brigades déjà existantes, pour apporter leur concours aux autorités locales ou des Etats fédérés de l’Union en cas de problèmes internes (attaques terroristes et catastrophes naturelles étant les deux justifications principales).

C’est potentiellement une annonce importante, notamment au regard du Posse Comitatus Act de 1878 qui prescrivait, dans le cadre de la Reconstruction ayant suivi la guerre de Sécession, que les forces armées se voient confier des tâches de maintien de l’ordre.

Une pierre de plus dans le jardin de ceux qui craignent que les savoirs-faire de la « contre-insurrection » ne puissent servir en interne?

Un retournement géopolitique?

Il me semble qu’une des dimensions oubliées du SOFA tient peut-être à son caractère inédit, qui pourrait le classer dans la catégorie des symptômes d’un retournement géopolitique majeur, à l’instar de l’intervention des Fonds Souverains d’Asie et du Moyen-Orient pour renflouer Wall Street à la fin de l’année dernière.

En effet, il ne s’agit pas d’un traité nouveau en soi: de tels accords réglementant la présence des militaires américains en terre étrangère existent depuis 1945. Que l’on pense à l’Allemagne, au Japon, à la Corée du Sud par exemple. Dans ces trois pays d’ailleurs (qui regroupent l’essentiel des militaires américains déployés outre-mer), la cohabitation entre les populations locales et les militaires américains n’a pas toujours été bonne, notamment au sujet des règles d’immunité. Il suffit de prendre deux exemples de ces relations tumultueuses

  • Le général A. ZINNI, ancien CENTCOM, raconte dans les mémoires qu’il a rédigées avec Tom CLANCY (Battle Ready) les émeutes qui survinrent à OKINAWA lorsque, jeune capitaine sorti du brasier vietnamien, il fut nommé pour gérer la surveillance de la base des Marines. Apparemment, de tels évènements se reproduisent souvent, ayant à l’origine des crimes et délits (pas toujours réels cependant) commis par de jeunes Marines.
  • Un autre exemple est illustré par le film The Host qui montre justement le ras-le-bol d’une partie des jeunes générations sud-coréennes face à une présence qui ne paraît pas si pertinente qu’en 1953 et surtout qui dure sans que l’on en voie la fin. Dans ce pays, nombreux (mais combien?) sont ceux qui estiment que le gouvernement n’est pas libre de ses décisions géostratégiques. De fait, et même si comparaison n’est pas raison, il faudrait rapprocher cette situation (au moins sur le plan imaginaire) de l’occupation des pays d’Europe Centrale et Orientale par l’Armée Rouge au sortir de la guerre mondiale. Dans ces Etats, les militaires avaient servi de moyens de pression non négligeables dans l’optique de la « tactique du salami » mise en oeuvre par Staline pour progressivement « satelliser » les futures « démocraties populaires ». Il devient aujourd’hui intenable « d’occuper » militairement un pays sans voir le lien avec ce fait. Au pire, on peut même faire le parallèle avec les modalités de domination de « l’ère coloniale », assimilée aux crimes les plus affreux. Dans ce cadre, la prétention américaine à n’être pas une puissance coloniale ne tient plus face aux objections de ceux qui parlent de la présence militaire comme une forme de présence indirecte (cf. le discours de l’extrême-gauche européenne -mais pas seulement- sur les 15 conseillers militaires US en Colombie et l’inféodation supposée du président colombien à Washington).

Cette polémique met en lumière combien le décalage entre la conception messianique de la présence américaine au monde et les moyens souvent unilatéraux qui la mettent en oeuvre fait davantage pour alimenter la « rivalité mimétique » à toutes les échelles que la propagande « islamiste ». Cette dernière apparaît d’ailleurs comme marginalisée auprès des populations locales du fait de la radicalisation croissante d’AQI par rapport à ses alliés nationalistes et mêmes islamistes d’Irak. Autrement dit, les Américains risquaient fort la « balle dans le pied » avec les négociations sur le SOFA.

C’est ce qui explique certainement pourquoi les arguments des opposants (qui ne semblent avoir été qu’une minorité) ont tourné autour de deux thèmes: la détermination d’une date de retrait impérative (peur d’une présence permanente) et la question de l’immunité des militaires, des fonctionnaires civils et même des « contractants ». Ces arguments ont parfois été repris par des portes-parole du gouvernement irakien de manière souvent officieuse. Pour le reste, la rhétorique nationaliste et populiste (de Sadr) peut essentiellement se comprendre comme une lutte interne pour la domination électorale sur les Chiites.

Il apparaît donc que le traité signé le 23 novembre et adopté par l’Assemblée Irakienne le 27 représente un recul manifeste par rapport aux cas cités plus haut.

  1. Tout d’abord parce que le Traité entérine la fin de la présence des troupes de combat, qui se retireront des villes en juillet 2009 et qui quitteront le pays au 31 décembre 2011. Cette concession de l’Administration BUSH est importante: elle contredit le conseil des commandants de théâtre (notamment PETRAEUS) qui recommandaient de fonder le retrait sur des critères de sécurité à évaluer progressivement. En ce sens, le politique  a repris la main sur les militaires alors que l’essor de la « contre-insurrection » semblait devoir consacrer à la fois la prééminence de ceux-ci dans les négociations décisionnelles et leur subordination apparente à des objectifs définis par le politique (ce qui suppose que celui-ci ait des objectifs clairs, cohérents et en adéquation avec les moyens…. par conséquent cela donnerait plus de pouvoir aux militaires). En même temps, ce calendrier est plus réaliste que les 16 mois des promesses du président-élu.
  2. D’autre part, le SOFA prévoit que les forces américaines ne pourront participer à des opérations militaires, notamment en ville, qu’avec l’accord d’une commission mixte comprenant des Irakiens et des Américains. Il s’agit là d’une concession majeure: d’autres militaires pourraient en théorie décider des objectifs américains. Au-delà, et plus concrètement, cela manifeste l’instrumentalisation des Américains par MALIKI. En effet, les militaires américains s’orientent de plus en plus vers des missions d’assistance technique aux forces de sécurité irakiennes, tant par les Transition TF (un bataillon dédié à cette tâche) que par les Military Training Teams (MiTT) mises en place dès 2005 et généralisées en 2006. Sur le plan organisationnel, cela demande donc à l’Army et aux Marines de changer totalement l’organisation traditionnelle des compagnies de grenadiers-voltigeurs. Ce changement étant accepté dès lors qu’est abandonné le partenariat mis en place par le général CASEY en 2005 entre les unités américaines et les unités irakiennes (partenariat mal accepté).
  3. Troisièmement, le SOFA limite fortement l’immunité des ressortissants américains. En fait, les militaires ne ressortiraient des cours de justice militaire que dans le cas de crimes ou de délits commis sur les bases ou en opérations. De fait, plus d’immunité pour les GIs et les Marines en goguette « se lâchant » sur les civils. Potentiellement, cela fait craindre au Représentant (démocrate) Ike SKELTON (président de la Commission des Forces Armées de la Chambre des Représentants) que les militaires américains ne soient « pris en otage » par le « pays-hôte ». Plus important, les « contractants » américains (rappelons qu’il y en a 160 000 en Irak, dont 48 000 comme forces de combat) ne bénéficieraient plus d’aucune immunité. Là aussi, c’est un retournement majeur: lors des « incidents » causés par BLACKWATER à BAGDAD en septembre 2007, le PM MALIKI avait menacé de dénoncer le contrat liant la SMP avec le gouvernement irakien…. alors qu’il n’y avait pas de contrat! Par ailleurs, cela limite sérieusement l’emprise américaine sur le pays. En effet, le fait que les SMP soient privées ne signifie absolument pas qu’elles sont mues uniquement par des logiques économiques. Elles dépendent également de la politique d’externalisation du Pentagone commencée au début des années 1990. Elles sont donc, selon la belle expression du LCL GOYA, la « queue de comète » de l’Armée américaine (au même titre que les civils, les réservistes ou les gardes nationaux).

Au final, la signature du SOFA manifesterait ainsi l’impuissance croissante des EU à modeler les relations internationales. Encastrés dans des interdépendances de plus en plus complexes, les Américains seraient forcés de négocier de plus en plus l’utilisation de leur puissance, voire de demander l’accord local pour l’exercer. Au fond, ceux qui ne voient dans le gouvernement de BAGDAD que des « collaborateurs » ou des « traîtres » simplifient essentiellement une situation plus complexe: ils restent prisonniers de clés de lecture idéologiques et inopérantes pour expliquer et comprendre ce qui s’y passe. Les délais mis en oeuvre par la coalition nationaliste irakienne (comprenant aussi bien le bloc sunnite que les Sadristes par exemple), le silence du PM MALIKI (qui ne s’est exprimé que pour obtenir l’assentiment quasi-unanime des députés, ce qui montre comment il a joué de ce silence pour augmenter les enchères tout en souhaitant ce texte qui le sert bien), aussi bien que les garanties obtenues par les partis sunnites (inquiets du départ des Américains) montrent toute la complexité d’un texte, mais surtout la manière dont les différentes factions, pro- ou anti-américaines, ont su instrumentaliser la faiblesse structurelle de ces derniers (qui ici tient aussi de facteurs cognitifs et sociologiques liés à l’asymétrie des buts et des moyens entre les Américains et les insurgés, entre les militaires américains et les décideurs politiques, entre les tenants du néoconservatisme et ceux du repli à l’intérieur) pour affirmer leur volonté: les voir partir… mais pas trop vite.

mise à jour: On m’objectera que le Grand Ayatollah Ali Al-Sistani a exprimé « des réserves et des inquiétudes ». Certes, dans le système chiite irakien, la parole du Grand Ayatollah est importante car son influence (liée à ses tîtres et à son poste dans le grand conseil des Lieux Saints de Nadjaf et Karbala) lui permet d’intervenir sur tout sujet de société, tout en se concevant dans une sorte de « séparation de l’Eglise et de l’Etat ». On se souvient ainsi de son rôle pour faire accepter la présence américaine en 2003 ou pour forcer SADR a plier face au gouvernement au début de cette année. SISTANI avait réclamé un consensus national sur le vote, ce qui n’est pas tout à fait le cas. En conséquence, il exprime ses réserves sans rejeter le texte et en acceptant qu’il soit proposé par référendum le 30 juillet prochain.

Questions: cela remet-il en cause ce que je dis? Non, car cette position de SISTANI était relativement attendue du fait de l’opposition d’une partie des Chiites. Surtout, elle manifeste son rôle: celui de détenteur du mos majorum… Comme dans le Sénat romain, celui-ci s’exprimait toujours en dernier. Enfin, il faut voir cette intervention dans le cadre des rivalités internes aux partis chiites: un moyen de demander plus de « souplesse » au parti dela prédication (DAWA) du PM MALIKI face à ses rivaux du Conseil Suprême Islamique, notamment dans l’optique des élections provinciales.

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