Stratégie et Politique étrangère américaine (8): risques, menaces et préparation

La question de la préparation des forces aux menaces actuelles ou futures est centrale dans les débats stratégiques aux Etats-Unis. Elle n’est pas simplement de l’ordre de la décision politique mais relève aussi des stratégies bureaucratiques.Les institutions doivent en effet s’adapter à la demande des décideurs politiques tout en préservant leur autonomie, leur prestige et leurs ressources. Par ailleurs, la perception du contexte est cruciale: elle révèle quels sont les risques opérationnels les plus saillants aux yeux des élites politico-militaires américaines. Ces trois éléments (le choix politique, les stratégies bureaucratiques, la perception de l’environnement) interagissent sur le produit final de la stratégie américaine.

Dans le cadre de ce billet, je propose de m’intéresser à la perception des menaces induite par la lecture de la Quadriennal Defense Review de 2010. En effet, celle-ci propose de prendre en compte les menaces sur tout le « spectre des opérations ». Pourtant, il ne s’agit pas de se préparer à n’importe quels défis. Le document, reprenant la vision traduite par la National Security Strategy, insiste sur les menaces présentes aux deux bouts du spectre:

  • Les menaces liées aux guerres « irrégulières », à la stabilisation des Etats « défaillants », aux réseaux terroristes: en réponse, l’institution militaire propose de développer les capacités de contre-terrorisme, d’Assistance aux Forces de Sécurité (SFA) et de partenariat avec les autres agences gouvernementales, les ONG ou les OIG.
  • les menaces asymétriques de haute capacité (ou HEAT pour High-End Asymmetric Threats), c’est à dire le risque de cyberattaques, d’utilisation d’ADM par des réseaux terroristes, le développement de capacités ballistiques et celui de capacités d’interdiction: en retour, le Département de la Défense propose d’insister sur la « cyberguerre », le bouclier anti-missile et les capacités visant à annuler « l’anti-accès » de la part des puissances régionales ou globales.

Ainsi, le contexte perçu est celui de menaces divergentes. Selon cette représentation des défis actuels et futurs, les forces armées des Etats-Unis auraient à combattre les menaces de « haute » et « basse » intensité, et devraient donc se spécialiser selon une division du travail entre forces terrestres (« basse intensité ») et forces aériennes/navales (« haute intensité », dissuasion, aspects technologiques). Cette vision est particulièrement évidente dans le concept AirSea Battle que l’Air Force et la Navy développent dans le cadre d’une confrontation éventuelle avec la Chine. La Defense Strategic Guidance du président Obama insiste effectivement sur la place centrale du théâtre Asie-Pacifique pour le dispositif stratégique américain (p.2).

Pourtant, prenant en compte la notion de « risques opérationnels », Frank Hoffman (officier des Marines en retraite et chercheur dans un think tank institutionnel) met en lumière le peu de pertinence d’une telle perception. Partant du principe que les menaces les plus fréquentes sont « irrégulières » mais que les acteurs non-étatiques se dotent de capacités de plus en plus létales, Hoffman considère que l’essentiel de la demande pour les forces armées concernera dans le futur le milieu du spectre: Etats défaillants, menaces hybrides, extrémisme violent, etc.

Frank Hoffman, "Future Threats and Strategic Thinking", Infinity journal, automne 2011

En conséquence, Hoffman propose de développer des forces capables d’affronter l’ensemble du spectre des menaces, principalement en maintenant le niveau d’effectif actuel des forces terrestres, au lieu de les diminuer comme le souhaiteraient les tenants de la « Division du Travail ». Il faut souligner que cette perception des menaces et des capacités associées est actuellement dominante au sein des élites militaires de l’Army et des Marines, pour des raisons évidentes puisque ces institutions se présentent comme les seules à pouvoir assurer l’ensemble des missions.

 

Deux questions demeurent:

  1. prétendre que la demande politique précède toujours l’adaptation institutionnelle (ici sous la forme de concepts, de stratégies ou de doctrines) est bien entendu excessif: il s’agit plutôt d’une interaction entre politiques et militaires dans la définition du contexte et des mesures à adopter pour s’y adapter. Le pouvoir politique articule sa demande en fonction des éléments qui lui sont également fournis par les militaires.
  2. la question de la préparation pour les défis futurs est complexe: dans ce domaine, on ne peut prédire avec certitude et l’on doit souvent chercher quelles sont les lignes de force du contexte contemporain et extrapoler sur leur prolongement éventuel ou leurs évolutions. Dans un certain sens, la définition des guerres du futur est davantage un exercice bureaucratique interne qui est fonction de l’environnement dans lequel se meuvent les institutions: rivalités et visions concurrentes internes, rivalités et convergences avec les autres institutions, pressions du pouvoir politique.
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Publication: Sécurité Globale n°10

Enfin! Le numéro 10 de la revue Sécurité Globale éditée par l’Institut Choiseul vient de sortir.

Son thème: « contre-insurrection(s) ». Son coordinateur: Georges-Henri BRICET DES VALLONS et votre serviteur.

Sommaire:

Dossier | Contre-insurrection(s)
Coordonné par Georges-Henri Bricet des Vallons
et Stéphane Taillat
-Contre-insurrection(s) : les forces armées occidentales à la croisée
des chemins
Stéphane TAILLAT
-Les mythes de la contre-insurrection et leurs dangers :
une vision critique de l’US Army
Gian P. GENTILE
-Les dilemmes de la doctrine de contre-insurrection américaine :
répétition, pertinence et effet
David UCKO
-L’expérience militaire britannique dans la province afghane
du Helmand (2006-2009)
Michel GOYA
-Contre-insurrection et « responsabilité de protéger » :
panacée ou supercherie ?
Christian OLSSON
-L’action intégrale ou la contre-insurrection à la mode colombienne
Jérôme CARIO, Antonin TISSERON

Pour le moment, ces numéros ne sont pas encore accessibles en ligne. Mais je recommande  de cliquer régulièrement sur le lien de l’Institut pour les mises à jour .

Je tiens à remercier les contributeurs qui ont accepté de me suivre dans l’aventure: Christian Olsson, Michel Goya et Antonin Tisseron (amicales salutations à Jérôme Cario aussi) pour le domaine francophone, le colonel Gian Gentile et David Ucko pour le domaine anglophone.

Et bien entendu, merci encore à Georges-Henri de sa disponibilité (il est également doctorant et je sais que c’est prenant), de son ouverture d’esprit et de sa gentillesse, vertu si rare de nos jours car perçue comme « faible ».

Le Jihad se fissure-t-il?

Excellent article par Thomas RID dans le dernier numéro du Wilson Quarterly sur les transformations actuelles de la « mouvance » islamiste jihadiste (pour autant que l’on puisse user de ces termes).

L’argument est intéressant et particulièrement bien étayé: la force actuelle d’Al Qaeda, c’est à dire sa dispersion et la décentralisation croissante du recrutement, de la formation et de la préparation opérationnelle, est aussi sa principale faiblesse. Dans le livre que Thomas a co-écrit avec Marc HECKER (de l’IFRI, salut à toi Marc), WAR 2.0, l’argument est déjà présent. Les moyens techniques de communication (qui sont devenus des plate-formes après avoir été des cibles puis des armes) permettent de rendre viables les idéologies et les mouvements les plus extrémistes mais, dans le même temps, ils les condamnent à ne pas pouvoir s’inscrire dans une logique de légitimation politique efficace (c’est à dire s’appuyant sur des communautés humaines réelles). Bref, le Jihad ne vaincra jamais, mais ne peut pas non plus vraiment être vaincu.

Un autre élément capital concerne les éléments potentiellement radicalisables, notamment chez les nouveaux convertis des sociétés occidentales (qu’ils soient issus de minorités culturellement et sociologiquement musulmanes ou des groupes de population « souches »). Au fond, ces personnes sont autant des cibles potentielles du radicalisme que des éléments dangereux en puissance. Là git d’ailleurs toute l’ambiguité du discours contre-insurrectionnel/contre-terroriste: il oscille entre l’idée naïve qu’il suffit d’une meilleure gouvernance et de meilleurs services publics pour couper l’herbe sous le pied au processus de radicalisation et le discours victimisant certains groupes sociaux ou ethniques au motif de leur dangerosité supposée.

A mon sens, il faut absolument être conscient de deux faits solidement étayés par les recherches empiriques et la réflexion analytique:

1) il est dangereux et naïf de croire que la religion a un potentiel violent ou radicalisateur en soi. En réalité, les motivations des terroristes ressortent bien plus souvent d’une « confusion des genres » entre les motivations dites religieuses ( ou proclamées telles) et des causes sociologiques voire psychologiques plus complexes. Bref, le « radicalisme religieux » n’est pas du tout équivalent au « radicalisme politique ». Il paraît bien plus porteur de chercher dans quelles conditions les motifs religieux (ou l’appartenance à un groupe définissant son identité sur le mode religieux) donnent naissance à la radicalisation politique. C’est la cas tant dans la lutte « anti-terroriste » que dans la « contre-insurrection ».

2)il est nécessaire de prendre acte du processus décrit par Thomas. Peut-être la volonté absolue d’en finir avec Al Qaeda est-elle avant tout irréalisable et dangereuse? Peut-être faut-il plutôt gérer les coûts de ce risque de radicalisation?

Du pain sur la planche pour les chercheurs, les praticiens, les hommes politiques et les citoyens….

Bonne année à tous encore!

Un bilan de l’année 2009 en Irak

Alors que l’année s’achève plutôt tragiquement en Irak, il convient de se demander dans quelle mesure la stratégie américaine sur place, et les narrations sur lesquelles elle se fonde, n’a pas fortement contribué à ce résultat.

Publié simultanément sur AGS

En début d’année, je commentais les résultats des élections  provinciales irakiennes avec un certain optimisme. En effet, celles-ci semblaient montrer une certaine volonté des Irakiens de sortir du « piège ethno-confessionnel » dans lequel les avait enfermé l’irruption américaine du fait que cette dernière a aggravé la « déconstruction nationale » débutée sous Saddam Hussein. Dans le même temps, le Premier Ministre Nouri Al-Maliki semblait alors pouvoir devenir « l’homme fort » du pays en rejoignant les Irakiens et leurs principaux leaders politiques par-delà ces catégories ethniques et confessionnelles.

Néanmoins, je concluais alors sur la nécessité pour le président américain de ne pas surestimer le « tournant positif » ainsi obtenu, notamment dans le cadre du calendrier de retrait des forces. Or, il faut constater que les Américains, à la fois par ce retrait et par leurs pressions diplomatiques maladroites, semblent avoir permis la reconstitution des forces politiques ethno-confessionnelles. En effet, deux problèmes se superposent dans l’optique des élections législatives à venir, les premières depuis celles -faussées par une forte abstention des Sunnites- de 2005.

  1. Un problème institutionnel: le gouvernement irakien est un assemblage hétéroclite de chefs de partis, ce qui reflète d’ailleurs la même mosaïque au niveau local, essentiellement pour le contrôle des forces de sécurité. Celles-ci sont en effet depuis 2004 le gage du pouvoir et du patronage à tous les niveaux. En bref, le Premier irakien ne « tient » aucun de ses ministres.
  2. Ce qui est lié à la raison d’être de ce gouvernement en tant qu’alliance entre diverses factions chiites ainsi qu’avec les deux partis kurdes et certains hommes politiques irakiens du Parti Islamique. Or, cette alliance n’est plus depuis que Nouri Al-Maliki semble devenu l’homme à abattre. Ses anciens alliés ont non seulement cherché à l’affaiblir mais également à le presser de retourner aux vieilles alliances électorales ethno-confessionnelles plutôt que de chercher des alliances les plus larges possibles. L’affaire de Kirkouk et celle du vote difficile et tardif de la loi électorale semblent avoir achevé de marginaliser Maliki tout en reconstituant les « fronts » de 2005.

On assiste donc à la faillite politique de tout le raisonnement posé par le « sursaut » et le Joint Campaign Plan de 2007, à savoir la conjonction des lignes d’opérations militaires, économiques et politiques vers une stratégie d’influence destinée à pousser les différents acteurs locaux, provinciaux et nationaux à la « réconciliation », maître-mot si il en a été des conférences de presse données par les officiers américains et irakiens dans l’année 2007-2008.

Cela montre donc que le retrait américain a laissé de nouveau un vide important qu’ont comblé les extrémistes ou les acteurs extérieurs désireux de jouer un rôle majeur dans l’équilibre du pouvoir en Irak. Par défaut, les Américains sont donc pour partie responsable des évolutions de cette année. On ne saurait bien entendu incriminer le « sursaut » en lui-même, du moins pour sa partie militaire. Mais peut-être en revanche faut-il comprendre que l’aveuglement des décideurs civils et militaires à Washington a joué un rôle négatif. Le « sursaut » a surtout servi d’arme narrative pour discuter des réformes organisationnelles et conceptuelles au sein des services, tout comme il a servi d’exemple dans les débats autour de la stratégie à adopter en Afghanistan. Dans ce jeu-là, nul doute que l’Irak a été passée par pertes et profits au grand bonheur de la diplomatie iranienne (qui, par le biais du Conseil Suprême de la Révolution Islamique en Irak, a cherché à pousser Maliki à revenir au sein de l’alliance chiite), de celle de l’Arabie Saoudite et des Pays du Golfe, voire même de celle de l’Union Européenne (pour les relations bilatérales avec le Kurdistan Régional Autonome).

Mais pour autant, les Américains n’ont pas renoncé à jouer un rôle actif. Le président Obama a semblé devoir faire confiance à Joe Biden qui a visité deux fois le pays en juillet et en septembre. Son credo: aboutir à un marchandage entre ethnies et confessions, diminuer les revendications kurdes et empêcher la constitution d’un front arabe uni contre ces derniers. On peut ajouter que la perspective d’un pouvoir fort entre les mains du Premier Ministre n’a pas été bien vue par le vice-président américain. Le résultat net est sans appel: loin de considérer l’existence d’un nationalisme ou même d’un sentiment national irakien réel, les Américains ont plutôt figé les catégories ethno-confessionnelles. Une politique maladroite, et pour utiliser les mots de Ridar Veisser, « condescendante » à l’égard de l’Irak et du Moyen-Orient a fait plus pour pousser l’Irak vers un retour à la situation politique ante surge, lorsque le Premier Ministre appuyait et s’appuyait sur Moqtada Al Sadr dans son projet de « nettoyage ethnique » de Bagdad contre les Sunnites.

De tout ceci, je retiendrais deux clés d’analyse:

  1. les Américains jouent et ont joué un rôle important dans les changements politiques intervenus en 2007-2008 comme en 2009. Autrement dit, il faut que l’historien des guerres en Irak prennent en compte l’articulation des opérations militaires avec les dynamiques internes et endogènes de la société et de la politique irakiennes. En 2007-2008, le « sursaut » a indéniablement ouvert une fenêtre d’opportunité, alors qu’en 2009 le retrait et la persistance d’un discours ethniciste sur la société irakienne ont produit une aggravation de la situation. On peut donc légitimement se poser la question de la pertinence de la stratégie américaine, non seulement dans son analyse de la situation mais aussi dans les mots et les représentations biaisés des décideurs à Washington ou dans les think tanks.
  2. il n’en reste pas moins que les hommes politiques et les détenteurs du pouvoir en Irak portent une responsabilité réelle dans ces évolutions, car ils leur ont permis d’éclore et ont également étouffé les opportunités qui se présentaient en ce début d’année après deux longues campagnes contre les « irréconciliables » et les extrémistes.

Pour conclure, il faudrait prendre en compte deux éléments du côté américain, c’est à dire celui qui a la capacité de modeler les conditions internes et externes du conflit. Le premier a trait à la culture stratégique américaine et notamment à deux de ses présupposés qui ont peu évolué ces derniers temps. A savoir des relations civilo-militaires marquées soit par un contrôle intrusif des civils, soit par la confiance excessive dans le modèle huntingtonien de contrôle objectif, et pour lequel les militaires sont « d’honnêtes courtiers » en tant que conseillers techniques du pouvoir. Sur un plan équivalent, le fait est que les stratégies en Irak révèlent un appui trop important sur l’outil et la finalité militaire. On peut dire que l’utilité relative de la force telle qu’elle semble émerger des conflits contemporains n’est pas encore acceptée par la culture américaine.

Le second point est lié au « sursaut » lui-même. En effet, une analyse approfondi de ses présupposés stratégiques et tactiques conduit à penser qu’une partie non négligeable de ces derniers a creusé l’effet ethno-confessionnel dans l’intention louable d’éteindre la guerre civile. Que penser de l’effet discursif produit par les murs de séparation et les « communautés fermées » sur le sentiment d’appartenance communautaire? L’approche contre-insurrectionnelle n’a pas non plus réussi à tenir compte de la complexité sociopolitique et socioculturelle, sauf peut-être au niveau interpersonnel et micro-local. En définitive, le « sursaut » est peut-être lui-même originellement biaisé et donc fortement déterminé à échouer à résoudre le problème politique irakien.

Milices tribales anti-Taliban: vraiment?

Le New York Times en date de dimanche dernier nous sort une histoire digne d’un officier des Relations Publiques de l’armée américaine: les forces spéciales américaines soutiendraient une « révolte tribale » contre les Taliban dans plusieurs régions d’Afghanistan. Il s’agirait du programme Community Defense Initiative (CDI) établi par Stanley McChrystal et répondant de lui seul, hors la chaîne de commandement de l’ISAF.

La narration a quelque chose de familier: une dispute entre un chef tribal et un de ses concurrents soutenu par des « étrangers » (sous-entendu, venant du Pakistan) donne naissance à une révolte de fond contre les Taliban, bientôt soutenue militairement par les Américains qui s’empressent d’y envoyer des bérets verts pour encadrer les milices. Dans un deuxième temps, les Américains pensent pouvoir unifier ces mouvements dans une unité d’effort tout en en sauvegardant la spécificité « micro-locale » (le patriotisme des vallées comme dirait d’aucuns).

Qu’en penser, outre qu’il s’agit d’une tentative maladroite de nous faire penser que le même phénomène, celui de « guérillas accidentelles » qui se retournent contre l’ennemi takfir , peut se produire en Afghanistan comme il semble s’être déroulé en Irak?

-Premièrement: sur la genèse de l’idée, il faut renvoyer à des expériences déjà vécues par des bérets verts en Afghanistan et qui ont trouvé un écho favorable avec la publication et la circulation de ce pamphlet le mois dernier.

-Deuxièmement: cela me fait penser, plus qu’à l’Irak où ce sont les militaires des armes conventionnelles qui ont soutenu et encadré le mouvement, aux expériences françaises d’encadrement des maquis en Indochine (les fameux Groupements Commandos Mixtes Aéroportés). Mais il me semble que l’analogie historique, ancienne ou récente, doive trouver ici ses limites. En effet, les Méos et autres minorités ethniques étaient mobilisables et pouvaient être unies contre l’ennemi commun Viet. De la même  manière, la structure relativement hiérarchique des tribus irakiennes (notamment à Anbar) a plus ou moins garanti l’unité d’effort de toute la tribu. Mais en Afghanistan, ce concept a un autre sens qu’en Irak ou sur les Hauts Plateaux indochinois. Comme le montre par exemple la vulgarisation de David Kilcullen, les tribus sont en fait des groupes unis par des liens communautaires solides largement mitigés par un individualisme effectif, d’autant que la structure de l’autorité est triple, permettant à tout membre du groupe d’équilibrer le malik par l’imam, ou ce dernier par les Anciens. Bref, on aurait peine à trouver une tribu unifiée et obéissant comme un seul homme aux ordres d’un cheik!

-Enfin, il semble qu’il faille rester prudent sur la portée exacte de ce mouvement. Sans doute existe-t-il des alliances de circonstances en certains lieux. Mais on ne peut s’empêcher de penser au défaut inhérent de cette approche qui reflète avant tout les présupposés de ses auteurs: l’engagement trop subjectif au côté d’un groupe là où il serait plus pertinent sans doute de faire la balance entre les forces en présence. Une telle manoeuvre politique, garantissant de limiter les exclus de tout arrangement politique, a été tentée dans la province de KUNAR en 2005-2006 aux dires de David Kilcullen, avec succès semble-t-il.

Sandhurst et Newport

Deux liens vers des présentations effectuées par votre serviteur au profit de nos alliés anglo-saxons

-une vidéo du panel auquel j’ai participé à Newport en Septembre

-la version papier et Powerpoint de ma présentation à Sandhurst ce jour.

Enjoy… feel free to comment.

Rule Britannia

Le ministère de la Défense britannique vient de publier le Joint Doctrine Publication 3-40 : Security and Stabilisation, the Military Contribution. Il s’agit d’un monstre (423 pages!) à l’égal du FM 3-24 mais qui me semble plus fini. En effet, il bénéficie de l’expérience de son prédécesseur et précise dans le détail de nombreux points conceptuels et pratiques.

Autre point notable: il insiste sur l’importance de la place des militaires dans la phase de Stabilisation et, en ce sens, montre davantage de bon sens conceptuel que le manuel américain, tout autant qu’il démontre une égale volonté de changement culturel au sein des forces armées. A lire

Pour l’anecdote, je serai demain à Londres pour participer à un séminaire à Sandhurst jeudi. Nul doute que l’on reparlera du 3-40

Un manuel officiel de « l’Emirat Islamique d’Afghanistan »

Andrew Exum de Abu Muqawama met en ligne un très intéressant document obtenu via la fondation NEFA. Il s’agit d’un manuel doctrinal adressé aux « Mujahidins« . Quelques remarques:

-l’impératif des « esprits et des coeurs » s’y retrouve, avec des interrogations finalement assez proches de celles des penseurs et praticiens américains.

-c’est un document qui entend créer et imposer une doctrine d’emploi et de comportement: en tant que tel, il suppose une unité d’effort et de commandement qui n’existe qu’en partie.

-bref! Qui copie qui?

 

War-fighting ou Nation-Building?

Que l’on me pardonne mes anglicismes mais ils reflètent un débat persistant dans les milieux académiques et militaires anglo-saxons sur la priorité à donner à chacune de ces postures en contre-rebellion/stabilisation. Ce débat surgit de nouveau aujourd’hui à travers deux exemples:

-un billet de Kings of War (qui revit ces derniers temps grâce à l’arrivée de Thomas Rid notamment) sur l’échec des « villages modèles » dans la zone sous responsabilité canadienne en A-Stan. Le débat (lire les commentaires) se nourrit essentiellement des réflexions sur deux points. Le premier est celui de la « contre-insurrection » comme doctrine, stratégie ou narration visant à légitimer l’usage de la force armée, voire même l’intervention elle-même dans ces terres d’Outremer. Le second est celui du rôle et de la culture dominante au sein des armées occidentales, avec  à un pôle la culture « war-fighting » (américaine) et à l’autre la culture « nation-building » (des autres pour faire court, ce qui est vraiment réducteur mais bon…).

un compte-rendu d’un ouvrage de Kimberly Kagan, The surge: a military history, pose le problème des facteurs de succès militaires en Irak depuis 2007/2008. Pour faire court, l’auteur, fondatrice du Institute for the Study of War (voir colonne de droite), considère que le « tournant » a été atteint par une approche résolument plus « cinétique » contre AQI et les milices « déviantes » des JAM. Pour ma part, je considère que ce point est correct à condition de le situer dans les évolutions endogènes au conflit irakien. Mais l’important n’est pas là: Kimberly Kagan sous-entend donc l’importance du « war-fighting » dans les conditions du succès. Là aussi, il faudrait un débat pour mieux discerner en quoi les missions de combat traditionnelles ne sont pas contradictoires avec celles du Nation-Building…

Je serai absent quelques jours à partir de demain. Par ailleurs, mes publications se feront plus espacées dans les mois qui viennent du fait de mes obligations universitaires (je commence enfin à rédiger à ma thèse) et para-universitaires (de nombreux projets éditoriaux en cours). Et puis surtout, nous nous préparons à accueillir notre première fille qui devrait naître début septembre……

Merci à tous mes lecteurs de leur fidélité. Je vous souhaite à tous d’excellentes vacances

La stratégie hybride des Etats-Unis

C’est le « scoop » du New York Times d’aujourd’hui: la nouvelle version de la Quadrennial Defense Review devrait remplacer le modèle quadripartite des menaces (Irrégulières, conventionnelles, disruptives et catastrophiques) en modèle Hybride.

Deux conséquences pour les services:

-la plupart des armes « technologiques » (Air Force et Navy) vont chercher à développer les plate-formes polyvalentes et multimissions, de même que l’entraînement et la formation des personnels à la polyvalence.

-l’Army demande que ses capacités soient portées à 10 brigades déployées outre-mer en permanence et 10 autres dans le cycle formation-entraînement-mise en condition.

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