Cartographier le « terrain humain »

Intéressant petit article du Service de Presse de la Force Multinationale Ouest (MNF-W) armée depuis le début du mois de février par la 2nde Force Expéditionnaire des Marines (IInd MEF) dont c’est la troisième rotation dans la province d’Anbar depuis 2003. 

Il s’agit d’un bref exposé de la mission d’un Equipe de « Terrain Humain » (HTT) dans la province. Intégrées à raison d’une par brigade, les HTT comprennent des militaires spécialistes de la collecte et de l’analyse du renseignement et des chercheurs en anthropologie et en sciences sociales recrutés par des contractors du département de la Défense.

Cette article souligne trois raisons majeures de ce programme qui fête ses 18 mois en ce moment:

-« comprendre la culture » locale afin d’éviter les erreurs de comportement

-recueillir des informations sur « ce que pensent les gens », c’est à dire du renseignement d’ambiance

-« gagner la confiance » des populations.

Pour le dire rapidement, c’est faire l’impasse sur d’autres motivations tout aussi cruciales, mais aussi moins dicibles. Je pense notamment à la nécessité de « cartographier » les réseaux sociopolitiques à travers les paradigmes ethnoculturels des populations afin de repérer les véritables détenteurs du pouvoir, de jouer sur les « noeuds sociaux », de contrôler les représentations et allégeances politiques, ou encore d’obtenir du renseignement sur les cellules ou groupes insurgés/terroristes. 

Mais s’arrêter sur ce constat de « contrôle des populations » me semble tomber dans un autre excès que le politiquement correct: celui de l’excessif antimilitarisme qui soupçonne toute contre-insurrection d’être le relent des « escadrons de la mort » ou des « tortionnaires »… Dans un autre ordre d’idée, le fait de dénoncer la collusion supposée entre la contre-insurrection comme forme éventuelle de (néo)colonialisme et les sciences sociales (ethnologie et géographie essentiellement) me semble relever d’une vision trop partiale et partielle. 

En effet, si on ne peut nier les dérangements réels posées à la population par cette effraction en son sein, il est nécessaire de relever deux observations:

-primo: la cartographie peut aussi s’entendre en son sens commun, c’est à dire la localisation de divers phénomènes les uns par rapport aux autres. Les moyens satellitaires de la GEO INTELLIGENCE (GEOINT) peuvent aussi servir un modèle de développement économique (par exemple en cartographiant les sols pour détecter les plus fertiles et en déduire une certaine organisation du finage). De plus, le « terrain humain » peut également servir pour repérer les besoins de la population.

-secundo: encore une fois, la croyance en la continuité entre un discours politique de « domination », un discours militaire de « contre-insurrection » et un discours scientifique de « connaissance de l’autre » me semble excessif. Plus exactement, il repose sur une lecture textuelle des faits plutôt que sur leur mise en contexte. Dans le cas des conflits comme celui que connaît l’Irak depuis 2003, la complexité des interactions entre des acteurs multiples et inégaux, à différentes échelles spatiales, rend caduque ce type de conclusion.

« Terrain Humain »

Le CAC a publié en octobre 2008 un manuel destiné aux « Equipes de Terrain Humain » (HTT).

Le « terrain humain »

Selon les principes désormais « classiques » de la contre-insurrection, il est nécessaire de « gagner les coeurs et les esprits ». Cette affirmation, dont l’interprétation en elle-même diffère selon que l’on soit un académique (sur le contrôle de la population) ou un praticien de terrain (palabrer avec les chefs locaux, bâtir des écoles, des routes et des ponts, etc.), a donné lieu au sein des forces américaines au concept de « terrain humain », critiqué par exemple par l’anthropologue Roberto GONZALEZ qui y voit une tentative de manipuler les populations en les encadrant strictement.

Mon propos n’est pas d’apporter ma contribution à ce débat, ne serait-ce que parce que la différence de perception entre le praticien et l’universitaire n’est pas insoluble à résoudre. Cette contradiction repose essentiellement sur une différence dans les impératifs.

Je voudrais plutôt signaler un excellent article (en anglais) sur les méthodes employées par les Soviétiques en Afghanistan et en Tchétchénie. Via le blog Ghost of Alexander.

Humain Terrain Teams: the film

Le Watson Institute for International Studies de l’Université Brown vient de co-produire un documentaire sur les « Human Terrain Teams » sous un angle certes critique mais apparemment assez bien documenté. Il a été projeté au festival dei populi de Florence et au festival du film international de Copenhague.

Une bande-annonce est visible ici, et le dossier presse peut être lu  ici.


L’internet social et la guerre 2.0

Publié simultanément sur AGS

L’interrogation sur les liens entre nouvelle conflictualité et Internet social est l’objet du livre de Thomas RID et Marc HECKER paru l’année dernière chez Praeger. Ils s’interrogent notamment sur la pertinence de l’idée selon laquelle le « web 2.0 » serait l’outil ultime des insurrections et de la contestation politique. 


 

war201
 

Le livre de Rid et Hecker est ainsi l’occasion d’une plongée au cœur des opérations de communication menées par les mouvements insurgés et terroristes en ce début du 21e siècle, dans une gradation entre le plus localement enraciné (Hezbollah) et le plus global (Al Qaeda), les Talibans étant pris entre le « jihad global » et une stratégie locale. Notamment, l’enquête montre comment la combinaison évoquée plus haut, qui ressort autant d’une réminiscence des guerres « de libération nationale » de la seconde moitié du 20e siècle que de la pensée organisationnelle alternative (notamment l’idée d’organisations décentralisées et prenant la forme de rhizomes), offre autant d’opportunités que de risques. 
 

S’il est, en effet, possible de s’affranchir partiellement du « terrain humain » sur lequel vivent traditionnellement les insurrections tout autant que de limiter les risques liés à la diffusion physique des informations dès lors que celles-ci sont virtualisées, il est évident que se posent des problèmes de coordination et d’action. L’ouvrage aboutit ainsi, pour ce qui concerne les acteurs « irréguliers », à une conclusion paradoxale : le contexte informationnel issu de « l’Internet social » facilite la « démocratisation » de la doctrine et des savoir-faire extrémistes, permettant la constitution d’un réseau mondialisé de sympathisants, d’auxiliaires ou de « jihadistes », mais il rend improbable la victoire prochaine du « jihad » ainsi proclamé et entretenu. S’inspirant des conclusions des études de marketing sur l’impact de l’Internet interactif, les auteurs montrent que si le seuil de viabilité des mouvements politiques « marginaux » n’a cessé de baisser, il n’augmente pas pour autant leur chance de gagner un soutien populaire large et stable. Si l’insurrection « globale » est donc moins « populo-centrée » que ne le veut la théorie classique de la guerre populaire maoïste, elle est également plus marginale que jamais. 
 

Mais cette étude est également l’occasion de mesurer comment les armées conventionnelles s’adaptent à ces nouveaux défis. Nouveaux en tant qu’ils modifient les pratiques et les concepts plus que par la grâce de la nouveauté technique. Trois études de cas balaient les représentations, les opérations et les évolutions des trente dernières années dans les forces armées américaines, britanniques et israéliennes. Au-delà des adaptations effectuées du fait des opérations en Irak, en Afghanistan ou dans la bande de Gaza, il faut noter que perdurent des obstacles culturels et institutionnels. La double pression des guerres irrégulières et de l’Internet social conduit ainsi les institutions militaires occidentales à accentuer certaines de leurs tensions internes et externes. 
 

Les militaires américains se sont adaptés le plus rapidement et le plus précocement aux impératifs sociaux et culturels de la « guerre au sein des populations », mais sont également soumis aux exigences d’une culture technique de l’efficacité qui mesure mal de tels impératifs. 
 

L’armée britannique connaît un regain de tensions entre les décideurs politiques et militaires du fait de la mainmise des premiers sur la communication institutionnelle et des rapports étroits et officieux entre journalistes et officiers. Enfin, l’armée israélienne a certes réussi à démontrer sa capacité à rivaliser avec les organisations palestiniennes dans l’opération « plomb durci » de janvier 2009, montrant ainsi sa maîtrise des moyens de communication du Web 2.0, mais essentiellement à destination des opinions publiques occidentales ou israéliennes, aux dépens d’une véritable conquête des esprits et des cœurs des populations locales, selon l’impératif de la contre-insurrection classique. Le mouvement d’adaptation vers le pôle de la guerre 2.0 aboutit ainsi à contredire la spécialisation et la professionnalisation des forces armées occidentales, pourtant au cœur de leur évolution séculaire. 
 

Par ailleurs, l’accent mis sur la recherche de stratégies et de pratiques contre-insurrectionnelles est ambivalent. Il révèle certes la compréhension des ressorts de la guerre irrégulière « classique », à savoir l’appréhension et la maîtrise des conditions socioculturelles et politiques locales. Mais il démontre peut-être une incapacité à s’inscrire véritablement dans le nouveau paradigme. En effet, outre le caractère moins « populo-centrée» des insurrections contemporaines, celui-ci semblerait nécessiter davantage de décentralisation des responsabilités sous la forme d’une subsidiarité dans la décision militaire autant que dans la diffusion de l’information, à rebours du fonctionnement hiérarchique des forces armées. 
 

Dans une perspective de longue durée, l’évolution que le livre met en lumière concernant l’augmentation du contrôle social des militaires grâce aux changements technologiques est peut-être sur le point de s’infléchir. En effet, si le télégraphe permet le contrôle stratégique, le téléphone de campagne le contrôle opératif et la radio le contrôle tactique, Internet et le téléphone portable introduisent un élément potentiellement anarchique qu’illustre la prolifération des réseaux d’échange tactiques ou des blogs militaires.

Battle for Baghdad (2007)

Article cross-posté sur AGS.

 

Les villes peuvent parfois devenir le reflet d’autres évènements que ceux qui s’y déroulent. Ainsi, si l’infiltration des colonnes blindées de la 3ème division d’infanterie au coeur de la capitale irakienne en avril 2003 empruntent à Jénine ou à Naplouse (opération « Rempart » 2002), l’action menée dans le cadre du Plan de Sécurité de Bagdad à compter de février 2007 s’apparente plus au contrôle de la Casbah par les parachutistes de la 10DP en 1957. Pour autant, on ne saurait réduire les opérations militaires au coeur de la métropole tigréenne à une simple répétition du contrôle des populations. Quoiqu’il en soit, la comparaison entre 2003 et 2007/2008 illustre une autre réalité: le contrôle physique des points-clé de la cité a été complété dans l’imaginaire stratégique par la nécessité de contrôler sa population. Au terme, c’est bien la géographie totale de la ville qui en a été profondément modifiée.

Lire la suite

Culture et COIN

Le débat a pris de l’ampleur au début de l’automne 2007: les forces américaines en Irak et en Afghanistan cherchaient à intégrer des ethnologues et des sociologues dans les unités de combat afin de mieux comprendre le « terrain humain ». De fait, l’Association Américaine d’Anthropology avait, sous la pression d’un nombre grandissant de ses membres usant d’Internet pour montrer leur désaccord, pris des mesures démontrant l’incompatibilité déontologique à participer à un « travail de terrain » dont la conséquence pourrait être la mort de civils. Je renvoie notamment à Christophe Wasinski pour un résumé de l’affaire.

Mon propos n’est pas de revenir sur cette histoire dont j’ai déjà amplement parlé au sujet de la notion de « terrain humain ». De fait, les protagonistes principaux de la « contestation ethnologique » poursuivent leur combat via notamment les revues Anthropology Today ou encore American Anthropologist, deux journaux académiques dominés par l’anthropologie critique. Cette dernière, inspirée par les écoles critiques en sciences sociales visent, par l’étude des discours et des représentations, à décloisonner les catégories par lesquelles les « dominants » construisent les relations de pouvoir et les maintiennent comme « normales » et « naturelles ». Dans le champs des études de sécurité notamment, il s’agit pour les tenants de cette approche épistémologique de « déconstruire » les discours de sécurité qui ne se présentent jamais comme problématiques. Dans le cas qui nous intéresse, la diffusion de connaissances culturelles au sein des unités déployées en Irak (soit par la mise en condition opérationnelle préalable à la projection, soit par l’intégration de spécialistes de sciences sociales au sein des unités) serait, selon eux, le symptôme d’une double attitude:

  •  l’instrumentalisation de ces connaissances en vue d’un contrôle social des populations. Dans cette optique, la culture est une « arme » (weaponization) qui va déterminer les « noeuds sociaux » sur lesquels il faut agir. Je suis d’ailleurs surpris qu’aucun de ces contestataires n’ait (à ma connaissance tout du moins) fait le parallèle avec le retour d’une vision systémique dans la doctrine militaire américaine. En effet, on peut comparer le Human Terrain System avec le concept des « opérations basées sur les effets » puisqu’il s’agit ici de modeler le comportement de la cible en agissant en des points précis.
  • la persistance d’une vision « coloniale » de l’autre, dans laquelle les populations sont réduites à des stéréotypes en regard desquels les attitudes des militaires ne sont mûes que par les impératifs tactiques. En d’autres termes, les « critiques » prétendent que le développement de la « sensibilité culturelle » sert également à légitimer les pratiques et les discours militaires.

Tout ceci est certainement une des faces de la réalité, mais je m’étonne de voir que cette approche pêche par les travers qu’elle prétend dénoncer chez les autres, en l’occurrence les militaires américains. 

Car en effet, on ne saurait réduire ces derniers à un ensemble unitaire et homogène, ni dans le temps, ni même dans l’espace (des institutions, des unités et des hommes).

Si l’on prend l’exemple irakien, il faut bien dire que trois attitudes coexistent au sein des unités et s’affrontent actuellement au plus haut niveau.

  • La plus ancienne, et longtemps la plus répandue, a consisté à voir dans la culture une simple liste de caractéristiques permettant de définir l’autre et de prédire son comportement. Très logiquement, les contempteurs de l’approche culturalo-centrée considèrent qu’il s’agit de la rémanence de l’orientalisme, c’est à dire d’une vision fantasmée de l’Irak, du monde arabe et de l’Islam. 
  • Plus récemment (même si on perçoit des prémices dès 2003), certaines unités (notamment des Marines mais pas seulement si l’on se réfère par exemple à l’état-major du colonel Mansoor, commandant la 1ère brigade de la 1ère division d’infanterie au NE de Bagdad entre l’été 2003 et l’automne 2004) ont considéré la culture comme un élément important. La procédure la plus courante a consisté en la recherche de moyens et de canaux de compensation à destination des civils pour les destructions et les morts collatérales. Plus prosaïquement, on a ainsi vu se chevaucher une pratique militaire, celle des solatia (pratique de paiement autorisée par le Code de Justice Militaire), et une coutûme moyen-orientale, celle du diya (s’apparentant à un « prix du sang »). Ainsi, les éléments culturels ont été perçus comme davantage le produit de négociations sociales plutôt que comme un ensemble de traits statiques. Mais là aussi, la tendance à l’instrumentalisation est patente: la culture reste extérieure à l’action des militaires américains.
  • La troisième attitude s’est généralisée à compter de 2006, même si là aussi on constate des expérimentations antérieures. Il s’est agit de comprendre que les militaires américains étaient une partie intégrante des processus sociaux et culturels. Ou, pour le dire autrement, que la culture résulte d’une interaction avec les locaux. C’est l’époque où la notion et le terme de wasta (souvent traduit par « influence » par les Américains) font florès dans les discours des militaires américains, notamment aux échelons tactiques. La culture est donc un tout englobant « épais » dans lequel s’inscrit l’action des militaires. Celle-ci n’est donc pas extérieure à la culture locale, elle y participe, tout en étant fortement influencée et contrainte par elle dans un processus somme toute classique de rétroaction. 

Cette dernière attitude me semble importante car, si elle n’invalide pas le discours des critiques, elle le relativise fortement. Certes, les éléments de « sensibilité culturelle » peuvent n’être qu’une forme de « retour colonial » (au sens le plus péjoratif de ce terme). En un sens illustré tristement par Abu Ghraïb, une vision trop statique de la culture a pu augmenter un sentiment d’altérité (pour ne pas dire de racisme). Mais au bout du compte, on ne peut exclure que, loin de « militariser la culture », l’expérience irakienne a aussi contribué à « cultiver le guerrier ». Pour les Français, cette dernière attitude va de soi, marqués que nous sommes par une riche expérience opérationnelle en la matière. Pour les militaires américains, il en va de même que pour la contre-insurrection: l’approche culturelle était profondément inscrite dans des « sous-cultures » marginales (ou marginalisées) comme celle des Forces Spéciales. Mais elle n’était en rien absente. 

L’erreur des critiques se vérifie donc: ce sont eux qui, parfois, ont tendance à « statufier » l’institution militaire et sa culture, ce que précisément ils reprochent aux hommes et femmes en uniforme.

note: je suis d’ailleurs aussi étonné qu’aucun des ethnologues de ce réseau « inquiet » ne puisse expliquer (là aussi, à ma connaissance, si un lecteur peut me contredire qu’il le fasse) pourquoi des militaires accepteraient le « travail social armé » (armed social work) -pour reprendre le terme de Kilcullen- en contradiction complète avec la culture institutionnelle, notamment de l’Army. A la limite, on pourrait comprendre que le refus des missions interventionnistes et trop « séculières » puisse conduire au mépris des populations et à la sous-estimation du fait culturel.

note 2: Il est possible d’expliquer le fossé qui existe entre les présupposés méthodologiques des « critiques » (c’est à dire la réflexivité) et le résultat final qui peine à produire une connaissance opérationnelle. En fait, cela tient à mon sens au fait qu’ils approchent trop les textes et les discours. Evidemment, si l’on suit la doctrine et si l’on écoute certains hauts responsables et leurs conseillers, la culture est instrumentalisée en contre-insurrection. En ce sens, les dénonciations (ou du moins les nuances) apportées par les « critiques » se comprennent. Mais dès que l’on est situé au niveau des interactions sur le terrain, ce schéma ne tient plus par essence. L’action des militaires s’inscrit dans un contexte socio-culturel englobant et entre en rétroaction avec celui-ci et les populations qui le composent et le modèlent.

sociologie des conflits: la « sale guerre » d’Irak? (mis à jour)

Voilà une question plus essentielle qu’il n’y paraît au premier abord, car elle intéresse autant l’historien que le sociologue ou le stratège. 

La catégorie de la « sale guerre » (historiquement liée à la période de la décolonisation, mais que certains étendent à toute la période coloniale) est un type idéal qui repose sur trois facteurs:

-il s’agit d’un conflit aux marges du territoire national, c’est à dire un conflit qui n’engage apparemment pas les intérêts vitaux ou la défense de la Nation.

-il s’agit d’une forme de conflictualité qui se caractérise par l’implication policière et civilo-militaire de l’outil militaire, donc opposant une armée « conventionnelle » à un adversaire « irrégulier ».

-il s’agit enfin d’une guerre qui ne recueille pas de consensus clair de la part de l’opinion publique, de la classe politique ou des institutions militaires.

Toutefois, s’arrêter à ce stade revient à écarter une réflexion sociologique plus approfondie. En effet, la catégorie de « sale guerre » comprend deux dimensions interdépendantes:

-une dimension subjective, car le terme de « sale guerre » est avant tout un usage polémique qui reflète l’absence de consensus tant sur la nécessité de la guerre, que sur ses buts ou ses moyens. La « sale guerre » n’existe avant tout que dans l’esprit et la bouche de ses détracteurs.

-une dimension objective, celle de l’impuissance et/ou de la brutalité de l’usage de la force armée. Les manquements supposés ou réels, isolés ou systématiques, accidentels ou volontaires, au droit de la guerre forment un premier élément qui marque la « sale guerre » (l’accusation de torture par exemple, ou le bombardement de civils). L’accroissement des pertes militaires en forme un second volet.

Cette dimension objective conditionne, et est conditionnée par, le « front intérieur », c’est à dire le soutien plus ou moins important de l’opinion publique, de la classe politique et des militaires à la poursuite de l’engagement militaire et, plus largement, l’engagement « interagences » (c’est à dire de l’ensemble des « composantes de la puissance nationale » selon les défenseurs actuels de cette notion aux Etats-Unis, à commencer par Sarah SEWALL du Harvard Carr Center for Human Rights). Néanmoins, l’impact de l’impuissance ou de la brutalité dépend à son tour de deux facteurs: l’intérêt plus ou moins apporté à ces faits sur le « front intérieur », mais surtout leur perception (comme un mal nécessaire ou, au contraire, comme une « tâche indélébile sur l’honneur » de la Nation, ou de l’Armée). Historiquement, ces deux variables ont tendu à voir leur importance augmenter au fur et à mesure que l’aspect périphérique du conflit s’estompe pour ce qui concerne l’aspect éthique (mais pas pour ce qui concerne l’aspect stratégique, l’un des arguments, ancien il faut le dire, des détracteurs de la guerre étant justement son incompatibilité avec les intérêts vitaux de la Nation). Il s’ensuit en tout cas que, dans une logique somme toute assez proche de la vision de CLAUSEWITZ, c’est bien le « front intérieur » qui conditionne largement le retrait, tandis que la « légitimité » au niveau local conditionnera largement le succès (et surtout sa durée et sa permanence).

« L’aversion aux pertes » (casualty sensitivity) a souvent été invoqué par les décideurs politiques ou militaires pour provoquer un retrait définitif. Peter FEAVER a montré de manière convaincante comment le soutien de l’opinion publique ne dépendait pas vraiment du niveau de pertes, mais plutôt de la relation de ce dernier avec une stratégie claire et capable d’obtenir l’adhésion du plus grand nombre; partant, capable de donner l’espoir d’une victoire rapide.

 

Il en résulte deux conséquences: 

PRIMO: sur le « front intérieur », les « sales guerres » cessent de l’être (et sont éventuellement gagnées) dès lors que le consensus grandit sur la nécessité de l’action militaire. Une mobilisation idéologique ou morale ne peut suffire car l’impuissance ou la brutalité (ou les deux) peuvent discréditer les arguments venant à l’appui d’une telle mobilisation. 

SECUNDO: sur le « front local », les institutions militaires les plus efficaces et les plus légitimes sont celles qui s’adaptent et adoptent le chemin des « esprits et des coeurs ». Sur le plan tactique, cela passe essentiellement par une généralisation du contrôle de la population et du « terrain humain ». Sur le plan stratégique, l’unité d’effort et la synergie des moyens permettent d’exercer une action plus cohérente sur l’insurgé et sur le reste de la population. 

Le lien entre les deux semblerait être le continuum des efforts entre le « front intérieur » et le « front local ». Dans le contexte d’une médiatisation poussée des évènements, une grande interdépendance se développe entre les deux. Partant, une stratégie claire, volontariste et médiatisée a la plus grande chance de recueillir le consensus voulu et de mobiliser les énergies, passant d’une « guerre limitée » à une « guerre totale ». Ce qui me semble incarner le mieux ce processus est la nomination d’un « généralissime » pour incarner cette stratégie et la mettre en oeuvre, tant sur le théâtre que sur le « front intérieur ».

 

L’implication militaire et politique américaine en Irak est-elle une « sale guerre »? Indubitablement, c’est le cas en 2004 (lors de la « révélation » du scandale d’ABU GHRAIB, mais aussi lors des deux offensives sur FALLOUJAH, notamment la première en avril 2004),  et en 2006 ( « révélation » de « l’affaire » d’HADITHA ou lorsque la guerre civile menace de faire imploser BAGDAD et ses « ceintures »), mais aussi au début de l’été 2007 (lorsque les pertes américaines s’élèvent brusquement et que certains Sénateurs osent avancer que le « sursaut » -tentative desespérée de l’administration BUSH de « faire un ralenti » sur les évènements en Irak- est un échec).

Pourtant, un observateur attentif de l’opinion publique américaine ne peut aller plus loin: c’est justement au moment où l’argument de la « sale guerre » pourrait faire mouche qu’il ne peut plus être utilisé… La raison en tient à la « stratégie PETRAEUS ». 

Cette dénomination elle-même est problématique: c’est oublier que l’exécutif américain en Irak est bicéphale (on ne saurait réduire le rôle de l’ambassadeur CROCKER à celui de « faire-valoir » de PETRAEUS. En effet, tout comme son prédécesseur John NEGROPONTE, il a constamment travaillé en tandem avec le commandant de la MNFI). Par ailleurs, la mise en oeuvre de cette stratégie est largement l’oeuvre du général ODIERNO (pour l’aspect militaire et opératif) et des commandants de Brigade et de Bataillon (qui ont eu à supporter l’essentiel de l’effort de 2007/2008). Sans compter le « Baghdad Brain Trust » ayant composé le plan de campagne de juillet 2007 et participant à sa remise à jour quasi-hebdomadaire, voire quotidienne. Pourtant, qui oserait nier que PETRAEUS fut le moteur de la synergie des efforts, autant que le diffuseur des idées et principes de la « contre-insurrection » tels que définis (mais pas seulement) dans le tout récent FM 3-24 de décembre précédent.

Toutefois, quels que soient les résultats exacts de la « stratégie PETRAEUS » (il semble bien qu’elle ne puisse seule être créditée du mieux de 2008, puisque les facteurs endogènes à la société et à la classe politique irakiennes ont joué un grand rôle, tout autant que l’interaction précoce entre militaires américains et détenteurs locaux du pouvoir à l’échelon local), il faut surtout reconnaître la validité de cette dernière sur le « front intérieur ». 

Incarnant le « sauveur« , mais aussi la stratégie du « sursaut » du président BUSH (à tel point que ce dernier terme désigne une réalité confuse, confondant l’afflux des 5 brigades, le plan de campagne de ODIERNO pour sécuriser BAGDAD, la décision de généraliser le « Réveil » à l’été 2007, et les « nouvelles » procédures de COIN -en réalité la standardisation et la généralisation de procédures mises en oeuvre de façon dispersée et parfois incohérente depuis 2003), David PETRAEUS a donc permis de rallier l’opinion publique (et les journalistes comme ceux du New York Times), tout en faisant taire les critiques des Démocrates (et mettant à jour la permanence d’un courant « faucon » et très « pro-COIN » -ou pro-Opérations Humanitaires– au sein du Parti) et en provoquant une politique volontariste de « changement culturel » au sein de l’Army (menée par le général CALDWELL et son équipe du CAC). 

En réalité, c’est bien cela la réelle « victoire » obtenue par PETRAEUS: il suffit de voir comment la « contre-insurrection » est devenu un objet médiatique de plus en plus populaire au cours de l’automne 2007. Ainsi, l’on a vu John NAGL jouer les VRP du FM 3-24 à cette période, vendant notamment la version commerciale du FM 3-24 éditée par les Presses de l’Université de Chicago (sa maison d’édition), sans compter ses multiples apparitions à l’émission de Charlier Rose (avec David Killcullen), ou encore ses prestations au sein du Center for a New American Security (un think tank bipartisan mais de sensibilité plutôt Démocrate). De même, les avis et conseils de PETRAEUS ont été sollicités par les deux candidats à l’élection présidentielle.

« Les guerres en Irak »: une « sale guerre » qui aurait pu être, et qui n’a pas été…

Mise à jour: Pour être honnête, ce succès de PETRAEUS sur le « Front intérieur » n’a pas fait cesser les critiques. Mais plutôt que de porter principalement sur le bienfondé de la présence américaine en Irak (avec le corrollaire du retrait immédiat des forces), elles s’orientent plutôt vers une contestation de la « contre-insurrection », tant au sein des institutions militaires (la COIN risquant de faire perdre les compétences conventionnelles -c’est le sens du RETEX du Combat Studies Institute sur la « guerre de juillet » en Israël et le Hezbollah, autant que du « livre blanc officieux des artilleurs », porté par exemple par le colonel Sean McFARLAND, le « vainqueur » de RAMADI en 2006), que dans la stratégie américaine (condamnation de « l’aventurisme » des néoconservateurs comme des « néolibéraux » démocrates favorables aux opérations de maintien de la paix de la part des conservateurs, condamnation des « guerres coloniales » par Noam CHOMSKY ou Nir ROSEN). De manière qui n’étonnera que les Français (habitués à une grille de lecture « simpliste » -Démocrates anti-guerre, Républicains pro-guerre), ce sont les conservateurs qui mènent principalement ces deux assauts.

Histoire du Néoconservatisme

Voilà un compte-rendu de lecture qui ne me pèsera pas tant le livre m’a paru clair et intelligent et, pour tout dire, propre à faire le bonheur de tout historien.

Justin VAÏSSE, fils de Maurice VAÏSSE, est un jeune et talenteux historien, chercheur à la Brookings Institution et que certains connaissent pour sa collaboration à la Politique Etrangère des Etats-Unis, ouvrage de base pour les étudiants (et amateurs) s’intéressant à ce vaste sujet (ok, il a écrit d’autres livres, ses autres « dadas » étant la vision réciproque des Français et des Américains ainsi que l’intégration des Musulmans dans la société française).

Dans Histoire du néoconservatisme aux Etats-Unis, l’auteur réalise une gageure, à savoir présenter ce « courant intellectuel », ce « réseau » (aux tendances parfois claniques), cette « posture de la politique étrangère des EU » tout en tordant le coup à certaines idées reçues en France sur le sujet.

Il s’agit d’un résumé de sa thèse de doctorat, dont les travaux se sont étalés de 2001 à 2005 et qui bénéficie de mises à jour très récentes, qui essaie de répondre aux problèmes essentiels posés par l’étude du néoconservatisme. Et en premier lieu, celui de l’angle d’approche le plus adéquat pour circonscrire et interpréter son objet d’étude: s’agit-il de présenter les « néoconservateurs » (mais alors pourquoi les intellectuels, universitaires ou analystes se réclameraient-ils d’un fond commun? et sur quoi fonder l’analyse dès lors que l’étiquette est souvent donnée par le monde extérieur et surtout les adversaires?) ou alors le « néoconservatisme » (mais celui a tellement de facettes qu’il faudrait presque les étudier les unes après l’autre au risque de la cohérence de l’ensemble). Justin VAÏSSE prend le problème à bras le corps et, par une approche historique mélant l’histoire intellectuelle, la sociologie politique, et l’histoire des idées politiques, il parvient à identifier trois âges du néoconservatisme, chacun marqué par ses références propres, ses combats particuliers et ses modalités d’expression, et par ses acteurs, dont certains font le pont entre ces trois figures du néoconservatisme. 

Pour résumer, le premier âge est celui des sociologues et des universitaires, souvent juifs (mais pas toujours), évoluant du Trotskisme vers le « libéralisme de centre vital » (les Démocrates partisans de l’intervention de l’Etat à l’intérieur et de l’anticommunisme à l’extérieur) puis -dans le courant des années 1960- réagissant à la double évolution du libéralisme (vers la « Nouvelle Gauche », celle des moeurs et du communautarisme, et vers des programmes interventionnistes dont les « conséquences inattendues » en condamnent le projet). Le second âge, plus politique et partisan, intervient lorsque la « Nouvelle Gauche » semble menacer la nature et le projet du Parti Démocrate. C’est l’époque des « Scoop Jackson Democrats » (du nom de Henry « Scoop » JACSKON, candidat malheureux aux primaires démocrates en 1972) qui refusent à l’intérieur du parti la mainmise des « gauchistes » et qui combattent surtout le tournant « isolationniste  » et l’auto-dénigrement de l’Amérique dont le parti se fait le porte-parole. En 1980, ayant échoué à influer sur la politique de CARTER, plusieurs de ces démocrates rejoignent les rangs du Parti Républicain, soutenant REAGAN -qui fut un temps l’un des leurs. Le troisième âge est celui des « héritiers »: ils sont Républicains (bien qu’une sensibilité « néoconservatrice » demeure au sein du Parti Démocrate et dont l’élection de CLINTON marque en partie le retour) et appartiennent davantage au courant conservateur (même si ils sont davantage favorable à un Etat fort que les autres conservateurs, lesquels semblent les détester). Ils participent en partie à conceptualiser les relations internationales plus complexes après la chute du Mur de Berlin et surtout après le 11 septembre. L’auteur montre comment certaines de leurs idées (l’activisme extérieur des EU pour promouvoir la Démocratie unilatéralement et grâce à un outil militaire lui permettant de dissuader tout compétiteur) marquent la politique étrangère de G. BUSH et, c’est là que ce travail m’intéresse, la décision d’envahir l’Irak.

Justin VAÏSSE conclut en interprétant le mouvement comme un patriotisme, voire un nationalisme, prenant la figure de l’universalisme, de manière analogue aux Jacobins français. Pour lui, le néoconservatisme a donc encore un bel avenir devant lui.

 

 

J’aimerais conclure par deux remarques (non sans oublier de conseiller le site compagnon du livre qui fournit de nombreuses informations supplémentaires):

-La première concerne l’influence des néoconservateurs (et du néoconservatisme au sens large puisque certains démocrates participent à leurs côtés à ces débats) sur la « contre-insurrection », le « sursaut » et l’implication accrue dans le Nation Building, c’est à dire au fond un projet colonial et impérial sur l’Irak et l’Afghanistan. Le livre m’a aidé à y voir clair dans les convergences -et les divergences- entre les partisans de la RMA (et de la « Transformation », ce qui me semble différent de la RMA maintenant) sur l’implication dans ces missions. D. RUMSFELD fut le pire ennemi du Weekly Standard lorsqu’il était en fonction du fait qu’il prêchait une « RMA light », là où les partisans de la technologie et de la « guerre réseau centrée » n’était pas nécessaire hostile à une implication lourde des troupes au sol. D’ailleurs, il ne semble pas que la RMA et la COIN soient si antinomiques lorsque l’on y pense: la technologie de la première sert toujours la seconde; mieux, la vision « en réseau » (ou en rhizome) des forces américaines de l’Objective Force défendue par la première est aujourd’hui partiellement décalquée par la seconde sur les insurrections, les guérillas et le « terrain humain » qui la soutient.

-Une seconde remarque porte sur mon interprétation « girardienne » de l’histoire du néoconservatisme telle que nous la présente brillamment Justin VAÏSSE: au fond, le néoconservatisme commet une erreur lorsqu’il sous-estime (ou interprète de travers) le ressentiment des « islamistes » et de la « narration » qu’ils peuvent mener parmi les populations locales, jouant sur des griefs anciens ou contemporains, réels ou imaginaires. En retour, il ne peut qu’accroître le ressentiment et court le risque d’alimenter celui des « Occidentaux ». La vision culturaliste est certes délicate à manier, mais elle ne saurait être totalement écartée au sein de l’approche universaliste de beaucoup de néoconservateurs. Au fond, les « néocons » ont donné raison à GIRARD puisqu’ils oublient d’avoir une vision mimétique de l’histoire des rapports de « l’Occident » au reste du monde, ou des Américains aux Arabes (et aux Musulmans au sens large).

Un dernier point qui me vient à l’esprit: Justin VAÏSSE cite les « théocons », ces « néoconservateurs », souvent catholiques et théologiens (Michael NOVAK, Georges WEIGEL, NEUHAUS) qui ont cherché à concilier capitalisme et catholicisme (à l’intérieur) et à actualiser la doctrine thomiste de la « guerre juste » pour l’invasion de l’Irak. Sur ce point, je n’oublie pas ce que je dois à mes maîtres et à mes sources d’inspiration intellectuelles et spirituelles: il me semble que de telles tentatives sont vouées à l’échec car elles participent d’une morale qui tend à l’utilitarisme et surtout parce qu’elles négligent la rivalité mimétique qui s’enclenche dès lors que l’on admet la violence et le sacrifice comme moyens (archaïques) de (ré)conciliation. Pour en savoir plus, je recommande la lecture de Neoconned et Neoconned again rassemblant les contributions d’autres penseurs (surtout, mais pas seulement, catholiques) sur l’invasion de l’Irak), ainsi que la fréquentation des intellectuels de la Radical Orthodoxy (notamment CAVANAUGH)

Une (r)évolution silencieuse

Les guerres en Irak, stabilisation, interposition, contre-guérilla et contre-terrorisme, produisent d’ores et déjà des adaptations, voire des évolutions nombreuses tant au sein des institutions militaires des Etats-Unis (à commencer par l’Army) que dans la pensée stratégique en cours dans ce dernier pays.

Il est bien établi la manière dont certains changements organisationnels, adaptations puis évolutions, ont dépendu étroitement des opérations de contre-insurrection en Irak et de la manière dont celles-ci étaient analysées, comprises et standardisées (sur cet ensemble, voir mon article dans la Revue Française de Sciences Politiques…. qui devrait paraître cet automne ou cet hiver). A bien des égards, la campagne menée depuis l’installation de PETRAEUS est une illustration du mouvement de feedback entre ces adaptations et les opérations en Irak. Enfin, les débats croissants sur la nécessité de créer des corps de conseillers militaires accompagnent la transition de la posture US actuellement en cours dans le pays.

En revanche, un autre changement, peut-être plus important, mène son petit bonhomme de chemin. A savoir une refonte de la pensée stratégique à partir des débats remettant en cause la « scientificité » de la « Révolution dans les Affaires Militaires » (RMA), et notamment de ses corolaires que sont la guerre « réseaucentrée »  (NCW) et  les  « opérations basées sur les effets » (EBO).

Certes, ces débats ne sont pas nouveau aux Etats-Unis. Ce qui l’est davantage tient au mode de diffusion des méthodes de raisonnement tactique ou de planification opérationnelle. En effet, l’introduction de concepts tels que « écosystèmes conflictuels complexes » (David KILCULLEN) ou de procédés tels que l’Intelligence Preparation of the Battlefield (IPB- Mark ULRICH) ont progressivement permis de socialiser les officiers présents en Irak à de nouvelles nécessités: connaître le « terrain humain » (j’ai déjà dit tout le mal que je pensais de cette expression, notamment car elle ne reste pas au niveau de l’analogie), influencer la population, connaître les réseaux ennemis pour non seulement les détruire mais aussi les transformer, etc.

Ainsi émerge progressivement une pensée différente qui tranche essentiellement avec les présupposés de la « guerre de manoeuvre ». Ce dernier concept en effet se fonde sur une image « biologique » de l’ennemi comme « système univoque » qu’il suffit de frapper sur tel ou tel « noeud » pour le contraindre à effectuer une action. La « manoeuvre » dont il est question ici n’est plus la simple recherche d’un avantage topographique ou géographique sur son adversaire, mais la quête de ces « noeuds », qu’ils soient physiques, virtuels ou idéels.

Or, la situation en Irak a montré au contraire que la population, les ennemis et les amis entraient davantage dans une autre image: celle de réseaux sociaux complexes dont il s’agit de saisir les motivations de groupe, voire individuelles afin de comprendre comment les intentions des acteurs interagissent et comment il peut être possible de les modifier à l’avantage des forces amies. D’où un nouveau mode de raisonnement tactique ou de « design » opératif: il faut cartographier les interactions entre les systèmes, influencer ces dernières et surtout comprendre que ses propres actions entrent également dans la réflexion (on le voit notamment avec le renseignement: la synergie des fonctions environnement-engagement-renseignement conduit à mener des opérations POUR le renseignement, celles-ci provoquant en retour une modification des schémas d’actions des ennemis et des amis). D’où surtout une nouvelle conception des organisations militaires: au schéma hiérarchique, la réflexion sur la RMA  et la « guerre de manoeuvre » avait déjà ajouté le schéma en réseau. En effet, la décision ne pouvait plus être rationnellement prise par le chef de plus haut niveau hiérarchique étant donné la prolifération de l’information. En plus du réseau, il faut donc penser les organisations militaires comme un ensemble en constante adaptation. C’est le sens du « ciblage » (soft targeting) mis en oeuvre par les commandants de compagnie, de bataillons et de brigade en Irak: évaluer sans cesse la situation dans la zone d’opérations, comprendre les intentions ennemies à partir de sa stratégie et non à partir de ses procédés, définir le centre de gravité « provisoire » sur un effet donné, etc. (concrètement, cela se manifeste par des entretiens constants avec les différents « leaders d’opinion », une cartographie fine -parfois fondée sur le Renseignement Géospatial (GEOINT)-, et des actions de sécurité, d’assistance et de reconstruction évoluant sans cesse).

Ce débat, complexe, reste aujourd’hui encore très marginal. Il faut noter que, contrairement aux tenants de la RMA, les promoteurs de cette vision n’invalident pas les schémas passés, mais pensent au contraire qu’ils s’intègrent dans le nouveau modèle. Toutefois, il existe des indices montrant que le débat conceptuel quitte les marges: en août, le général James MATTIS (USMC), commandant le Joint Force Command et chargé à ce titre de la « Transformation des forces », a officiellement mis en cause le concept d’opérations basées sur les Effets (EBO).

En savoir plus: lire l’article du major DAVISSON dans le dernier numéro de Military Review pour le débat conceptuel. Pour l’application concrète, le capitaine CHAMBERLAIN explique la nécessité de comprendre les marchés et les flux de marchandises dans les communautés irakiennes (même revue, même numéro). Enfin, l’IPB est décrite en détail par le major ULRICH dans des présentations du COIN CENTER.

Propulsé par WordPress.com.