Politique étrangère des Etats-Unis et stratégie (9): guerres par procuration

Avec les contraintes budgétaires accrues et la perception par les élites politico-militaires d’une relativisation de leur puissance, les Etats-Unis semblent revenir à un choix ancien: celui des guerres par procuration (proxy wars).

Au-delà d’une analyse historique de ce choix, il convient d’en saisir les raisons et motivations d’une part, les enjeux réels d’autre part. Passant d’une approche stratégique tout azimut à la nécessité de hiérarchiser des priorités entre leurs objectifs, les Etats-Unis doivent aussi apprendre à gérer une tactique certes peu coûteuse mais potentiellement dangereuse.

1) une approche rentable?

Comprendre la préférence de l’Administration actuelle pour les guerres par procuration nécessite de s’interroger non seulement sur la perception coûts/avantages qu’elle en a, mais également sur les facteurs qui pèsent dans la formulation stratégique.

Sous un certain angle, les guerres par procuration semblent effectivement rentables. En effet, elles permettent d’engager des opérations de guerre de manière indirecte. De ce fait, les coûts financiers et politiques inhérents à l’action sont assez faibles, surtout si on les compare aux conséquences des occupations de longue durée en Irak et en Afghanistan. De la même manière, la perception de l’engagement américain resterait limitée aux yeux de l’opinion domestique.

Néanmoins, la condition sine qua non à mener des guerres par procuration serait justement d’être dans une logique de guerre limitée. Dans ce cas en effet, les enjeux doivent être suffisamment bas pour supporter les défauts inhérents à ce mode d’action (et notamment le manque de contrôle direct sur les effets militaires et politiques). Néanmoins, l’approche technologisante ainsi que la perception biaisée de l’usage de la force (selon laquelle on peut contrôler celle-ci une fois déchaînée) qui prévalent au sein des élites américaines peut leur laisser croire que ce type d’action est utilisable y compris dans une logique plus absolue. Comme le montre la « guerre froide », l’utilisation de proxies a été envisagée contre l’arch-ennemi soviétique. Il importe cependant que l’affaire demeure discrète, notamment pour minorer les coûts en cas d’échec.

La préférence actuelle pour les proxy wars ne s’explique pas seulement par l’apparent avantage que cette stratégie recèle. Les opérations au Pakistan, au Yemen ou en Somalie (pour ne citer que les plus connues) s’expliquent également par l’articulation entre la perception du contexte par les élites (menaces de « basse intensité », contraintes budgétaires) et les préférences des acteurs bureaucratiques. Ainsi, ce mode d’action convient parfaitement aux élites militaires (notamment de l’Army) qui souhaitent éviter de nouvelles interventions durables, même si elles se sont adaptées à la pression politique en faveur des opérations de stabilisation ou de la « guerre irrégulière ». Face à ces impératifs imposés par la sphère politique, les top brass ont davantage cherché à conserver leur structure de forces que de modifier entièrement celle-ci.

De la même manière, cette stratégie convient parfaitement au style décisionnel d’Obama ainsi qu’à son approche pragmatique de la politique étrangère: il s’agit de lutter contre des menaces identifiées comme telles par le consensus au sein des élites tout en poursuivant l’objectif d’amélioration de l’image des Etats-Unis dans le monde.

2) une stratégie hasardeuse:

On peut certes penser qu’il est intéressant de mener de telles opérations, notamment dans le cadre de guerres limitées. Une telle stratégie indirecte correspond parfaitement à la nécessité de limiter les coûts liées à une implication des forces américaines, dans la lignée de la « doctrine de l’anticorps ».

Néanmoins, cette stratégie est plus problématique dès lors que l’enjeu local pour les Etats-Unis est plus élevé. En effet, si il s’agit d’empêcher la constitution d’un sanctuaire djihadiste, peu importent les effets politiques de long terme pour le territoire concerné. Tout juste admettra-t-on qu’il faut stabiliser une situation ou ne pas l’aggraver. En revanche, cette stratégie est dangereuse dans le cas d’un territoire que l’on veut maintenir sous contrôle, comme c’est le cas au Pakistan.

Car en effet, il faut tenir compte du fait que les intérêts des Etats-Unis et ceux de leurs proxies sont partagés jusqu’à un certain point: le Kenya partage avec eux l’intérêt de stabiliser le Sud de la Somalie pour des raisons sécuritaires et de sécurisation des approvisionnements énergétiques; les élites pakistanaises ne partagent avec les Etats-Unis que la nécessité de lutter contre Al-Qaïda et non celle de stabiliser l’Afghanistan. A ne pas tenir compte des divergences, ou du moins de l’inexistence d’un alignement parfait avec les intérêts des acteurs locaux, on court le risque de s’aliéner des alliés ou, pire, de se faire instrumentaliser par eux.

En d’autres termes, cette stratégie indirecte porte en son sein un des défauts de cette approche: la difficulté à maîtriser les effets politiques de l’action militaire en est largement accrue… Comme le cas de l’Afghanistan des années 1980 l’illustre parfaitement, les conséquences politiques de la guerre ne s’arrêtent pas à la défaite militaire de l’ennemi. Ouvrir la boîte de Pandore est une lourde responsabilité à prendre en compte.

Article publié sur Alliance Géostratégique.

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