Responsabilité et proportionnalité: l’éthique dans la guerre « au sein des populations »

Le philosophe américain Michaël WALZER, connu pour ses réflexions sur la notion de « guerre juste », a récemment tenté d’actualiser ces dernières dans le contexte des « guerres au sein des populations ».

Le problème n’est effectivement pas nouveau (la discrimination entre combattants et non-combattants, le principe de proportionnalité sont présents depuis longtemps dans les réflexions et processus politiques ayant conduit à la formalisation du Droit des Conflits Armés) mais il a surgit de manière inédite dans les débats ayant entouré la recherche de procédés tactiques et d’objectifs stratégiques en Irak et en Afghanistan. D’un côté en effet, on assiste à une condamnation quasi-unanime des « dommages collatéraux » que représentent les tragédies de morts de civils en opération. Dans bien des cas (on pense aux débuts de la présence militaire américaine en Irak), on peut même parler de « victimisation » de la population. Ce qui a conduit les commandants opérationnels à définir des guides de bonne conduite à destination des soldats (on pense à la lettre « sur l’éthique » de David Petraeus en mai 2007), voire à restreindre l’appui aérien jusqu’à le rendre dangereusement ambigu. Et de fait, si il s’agit de « gagner les esprits et les coeurs de la population », une telle retenue semble intuitivement une bonne solution.

De l’autre cependant, les principes du Droit des Conflits Armés sont également utilisés afin de justifier des actions parfois extrêmes, notamment dans le cadre du combat urbain, qu’il soit de « haute intensité » (Falloujah) ou de « basse intensité » (la bataille pour Bagdad en 2007). Ce qui fait dire aux principaux critiques de l’approche américaine de ce type de conflit qu’elle ne fait qu’instrumentaliser ces principes à son propre avantage, rien ne justifiant par exemple les mesures de contrôle de la population induite par le volet urbain de la contre-insurrection. Pour d’autres encore, le fait de chercher à « protéger les population » n’est qu’un discours masquant la continuité de la violence contre les civils de la part des militaires occidentaux.

Comme le montre Walzer, le principe de proportionnalité (selon lequel les dommages collatéraux aux civils ou aux monuments symboliques ne doivent pas aller au-delà de ce qui est nécessaire à la réalisation des objectifs militaires) est devenu un des principaux arguments du pacifisme contemporain, lors même qu’il relève historiquement des théories de la « guerre juste », censées apporter une alternative au pacifisme chrétien. Bien plus, la dénonciation de toute mort civile et innocente comme non nécessaire revient à faire du principe de proportionnalité le guide ultime de la légitimité du Jus in bello voire du Jus ad bellum.

Or, si Walzer reconnaît la tragédie que porte en elle-même la mort innocente, il prend également acte du fait qu’il est impossible d’opérationnaliser la proportionalité car, ne pouvant être définie numériquement, elle revient à refuser tout acte de guerre. Sans oublier non plus que faire appel à ce principe de manière indue revient à instrumentaliser la mort innoncente à des fins de légitimation politique.  Il rappelle donc l’importance de la responsabilité qui, dans tout les cas, surpasse et précède le jugement sur la proportionnalité. En effet, l’action militaire doit prendre acte de la présence des civils et doit chercher à répondre de leur sécurité avant tout. Ainsi, si il lui semble illicite de créer des « zones interdites » aux civils afin d’y exercer un feu indiscriminé (parce qu’il faut d’abord s’assurer que les civils aient effectivement quitté la zone en question, ce qui n’est jamais le cas à 100% et devrait donc conduire à agir de manière responsable), il est également nécessaire pour lui de contrer les discours de légitimation adverses en introduisant la responsabilité, ce qui revient à démontrer que la responsabilité de la mort des civils retombe sur l’ennemi irrégulier qui se sert asymétriquement de la présence de civils pour tenter de se protéger ou de provoquer une réaction disproportionnée et indiscriminée vis à vis de la population. En d’autres termes, les militaires doivent agir sur deux plans:

  1. tout faire pour assurer la sécurité des populations
  2. légitimer leurs actions en leur sein par le discrédit jeté sur la responsabilité ultime de la mise en danger des civils sur les insurgés ou les « terroristes ».

Sur le plan historique récent, Colin KALH a montré combien les forces armées américaines depuis 2003 ont cherché à définir des procédures restrictives destinées à protéger les populations du maximum de dommages causées par leurs opérations. Faisant suite aux « guidances » des généraux Petraeus et McChrystal, on peut donc être tentés de dire que les Américains ont véritablement mis en place une culture de la « responsabilité » vis à vis des populations. Les « dérapages » pouvant être imputés partiellement à l’écart entre ces nouvelles normes et la culture de force inhérente aux services.

Il ne faut pas être naïf: ces appréciations de Walzer s’inscrivent dans son agenda propre (notamment dans sa volonté de rééquilibrer le jugement éthique entre Israël et ses ennemis asymétriques) ainsi que dans son projet de fonder une nouvelle éthique de la guerre qui respecterait au maximum l’innocent tout en évitant l’écueil pacifiste. Mais elles posent question. Notamment, que penser du principe de discrimination entre combattants et non-combattants dans les guerres dites irrégulières? En effet, on peut mettre au crédit des Américains la volonté de réconcilier ceux qu’ils peuvent l’être, mais cela ne résout pas le problème épineux des « personnes capturées en opération ». Sur le plan du discours, il appartient aussi d’être vigilant sur la tendance américaine à dépolitiser la « contre-insurrection » comme modèle répondant à un problème technique.

Il n’en reste pas moins que le débat ainsi ouvert est salutaire car il ne fait pas l’économie d’une analyse réaliste de la condition humaine (tragique) tout en cherchant à pousser les acteurs militaires vers davantage de retenue et de prise de conscience politique.

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