Point sur l’Afghanistan (mise à jour n°3)

C’est un sujet peut être plus porteur pour le moment: celui de l’avenir de la stratégie américaine -et plus largement occidentale- en A-Stan. Il faut noter en effet que l’équipe qui dirige la politique et la stratégie américaine dans ce pays (le général McChrystal) vient de terminer sa revue. Outre les 21 000 soldats supplémentaires déployés depuis le début de l’année, les experts et praticiens recommandent l’envoi de 45 000 personnels de plus (Stephen Biddle et Anthony Cordesman recommandent le déploiement de 3 à 9 brigades supplémentaires). Par ailleurs, l’offensive KANJAR se poursuit dans la province de Helmland.

Sur le plan politique, on constate que la nouvelle administration construit sa propre narration des interventions américaines en Asie Centrale et au Moyen-Orient. Ainsi, la « guerre de nécessité » en Afghanistan se doit de recevoir l’essentiel de l’attention et des ressources, même si par ailleurs les objectifs généraux ont été abaissé par rapport au projet BUSH de créer une démocratie en A-Stan. De ce fait, l’engagement est de plus en plus important au regard des années précédentes. Pour autant, on ne peut parler encore de « sursaut », d’autant que le plan de campagne prévoit un volet civil majeur (davantage d’experts du Département d’Etat) qui n’est pas encore réalisé. Quoiqu’il en soit, le gouvernement Obama est décidé à insister sur deux objectifs opératifs: la « protection des populations » et « la formation des forces de sécurité afghanes dans le respect de l’Etat de droit ».

On pourrait regretter deux choses:

1) le manque d’interrogation de l’administration sur les véritables raisons de l’intervention et son caractère vital ou non pour les intérêts américains. Cette interrogation -qui devient centrale aujourd’hui pour les partisans et adversaires de la contre-insurrection- fait l’objet de réflexions dans plusieurs blogs ou Think tanks. Ainsi par exemple de Abu Muqawama et de Kings of War (voir colonne de droite).

2) le défaut de réflexion tactique et opérationnelle quant à l’application du volet militaire de la contre-insurrection. L’exemple irakien a montré l’importance d’un contrôle continu du milieu par le biais d’opérations simultanées et séquentielles intégrées à un volet civil important. Il n’est pas sur que ce type de campagne ne soit envisageable ni souhaitable en Afghanistan, dès lors que les effectifs sont peu nombreux (risque de dispersion et d’isolement des avant-postes) et que la population reste majoritairement hostile à la présence étrangère (ou fortement dissuadée par les nombreux entrepreneurs politiques qui ont comblé le vide laissé par la faiblesse de l’Etat central). Par conséquent, il est certainement nécessaire de se limiter au contrôle de certaines régions peuplées, et notamment dans les zones les moins hostiles, du moins dans un premier temps (on constate l’inverse en Irak puisque les opérations ont constitué en 2007 à s’installer d’abord dans les zones les plus hostiles ou les plus insécurisées).

Quelques lectures et blogs/analyses à suivre:

-le rapport de l’Institute for the Study of War sur le redeploiement tactique nécessaire à l’Est de l’Afghanistan.

-le blog d’analyse Af-Pak Channel ouvert par la revue Foreign Policy (voir colonne de droite)

-l’Afghanistan Journal de David Wood.

-les débats sur Abu Muqawama et sur Kings of War (intéressante discussion notamment sur le risque d’accroître les tensions au sein des minorités musulmanes en Europe et sur leur place en tant que « centre de gravité » pour les gouvernements Européens.)

-Un passionnant article de JL RACINE paru dans Hérodote du début de cette année.

Mise à jour: Le New York Times signale la parution (classifiée pour le moment) d’un manuel Small-Units Operations in Afghanistan Handbook se fondant sur les expériences négatives (WANAT) ou plus heureuses de l’US Army contre les Talibans. Notons entre autres, selon le journaliste, l’accent mis sur les embuscades, l’engagement culturel et sur la défense des avant-postes isolés par des patrouilles. En tout cas, il sera surement plus adapté aux échelons tactiques les plus proches du terrain.

Pour comparaison: le Small-Unit Leader’s guide to Counterinsurgency des Marines

Mise à jour n°2: la grande affaire du jour, c’est bien entendu le discours de B. OBAMA sur la stratégie à suivre en Afghanistan. A ne s’en tenir qu’au compte-rendu établi par le Washington Post, je ne peux m’empêcher de penser combien les problématiques de rupture et de continuité sont complexes. On peut dire en effet deux choses.

-PRIMO: le président actuel a transféré la menace existentielle d’Irak en Afghanistan. Le ton est plus doux que celui de son prédécesseur, mais le fond est le même.

-SECUNDO: en revanche, il a assumé parfaitement les idées défendues par le secrétaire GATES et le Center for A New American Security (CNAS) concernant les tenants et les aboutissants du paradigme contre-insurrectionnel. Ainsi, moins de programmes d’acquisition et plus de troupes au sol, des engagements sur une longue durée, et la garantie d’utiliser plus efficacement la force.

Mise  à jour n°3: Un petit regard sur le « COIN Guidance » du général McChrystal:

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6 réflexions sur “Point sur l’Afghanistan (mise à jour n°3)

  1. « Par conséquent, il est certainement nécessaire de se limiter au contrôle de certaines régions peuplées, et notamment dans les zones les moins hostiles, du moins dans un premier temps » : quel manque d’audace ! Dois-je en conclure que la volonté de protéger les troupes pour ménager l’opinion publique est en train de déteindre sur votre manière d’analyser les événements ? Il m’apparaît quant à moi tout aussi nécessaire de porter dès que la possibilité s’en présente le fer et le feu jusque dans les centres de gravité des taliban au moyen de commandos usant de tactiques agressives. D’autant plus que l’action de contrôler est souvent, en Afghanistan, une notion toute relative, un voeu pieux, un fantasme occidental hérité d’une tradition guerrière qui a du mal à se dégager du dogme de la guerre de position. Est-il vraiment raisonnable d’espérer contrôler une zone peuplée de paysans le jour qui deviennent taliban la nuit simplement en ramassant une AK-47 hâtivement dissimulée ? Est-ce « contrôler » que de se contenter de sortir de FOB pour effectuer des patrouilles blindées sur de rares axes au vu et au su de ce que tout l’Afghanistan compte de taliban ? On n’y profite même pas de la mobilité intrinsèque du blindé puisque les axes étant minés, on fait maintenant précéder les véhicules d’éclaireurs à pied… Est-ce cela, « contrôler » ? N’est-ce pas plutôt une illusion de contrôle ? On contrôle à peine la route mais surement pas les bas-côtés, là ou commence le territoire des taliban. La seule mobilité en Afghanistan, c’est l’hélicoptère. mais on en a pas ou si peu que c’est presque la même chose. Alors on utilise ce succédané qu’est le blindé et on ressort du lexique militaire le terme « contrôler » pour se donner des airs de victoire et de satisfaction. Poudre aux yeux que tout cela. Plutôt que le verbe « contrôler », on ferait mieux de ressortir du lexique le mot « gesticulation ».
    Au fait, je sors à la mi-septembre un ouvrage sur le SAS. Vous me permettrez humblement de vous en conseiller la lecture…

  2. Merci de votre commentaire, toujours aussi percutant et plein de bon sens. Vous avez évidemment raison autant pour ce qui concerne le fait de se payer de bon mot lorsque l’on parle de « contrôler une zone » (ou « le milieu ») que pour ce qui concerne l’audace.
    En fait, je pensais essentiellement au niveau opératif et pas au niveau tactique. Par exemple, il n’est pas sur que s’enfoncer au coeur de la province de Kunar et d’y installer des avant-postes soit une bonne idée car ces COP sont davantage occupés à se protéger qu’à « contrôler » ou assurer une présence active et agressive dans leur zone. De fait, le problème implicite dans mon propos était celui des effectifs. Ce qui me faisait ajouter « dans un premier temps » (en Irak, la reconquête active et durable de Bagdad et de ses ceintures ainsi que le harcèlement des zones-refuges a suivi le chemin inverse: mais il y avait davantage de troupes disponibles et le plan opératif était parfaitement associé aux volets politiques et aux leviers économiques et informationnels.. nous n’en sommes pas là en A-Stan). Pour un autre avis plus autorisé que le mien, je recommande la lecture d’un rapport de G. DORRONSORRO pour la Fondation Carnegie: il conseille des opérations dans le Nord tant que les Taliban -qu’il identifie bien avec un mouvement révolutionnaire au rebours ce que l’on entend et lit chez les Américains- ne sont pas installés.
    En revanche, sur le plan tactique, vous avez parfaitement raison: se limiter au contrôle des axes (comme si le fait de les emprunter suffisait à les contrôler d’ailleurs) est inutile, il faut, pour paraphraser Hogard, passer au « contrôle de surface. De la même manière, allier une politique « d’action lente » (terminologie de Lyautey) à base de synergie CIMIC-PSYOPS-RENS à une « action rapide » fondée sur des raids ciblés et agressifs me paraît la clé tactique la plus sensée.
    Cependant, tout ceci -qui s’inscrit parfaitement dans le débat évoqué dans ce post- ne répond pas à l’interrogation que je soulevais concernant les objectifs et la stratégie.. C’est une autre histoire.
    Je lirais votre ouvrage avec attention. Comme d’habitude, il sera certainement frappé au coin du bon sens, ce dont l’auteur de ces lignes manque parfois…

  3. Je ne me permettrai aucun jugement sur le fait que vous manquiez ou non de bon sens ; je me bornerai à constater que nous avons respectivement des cultures très différentes générant des approches parfois complémentaires, parfois divergentes (cela ressemble fort à une lapalissade, n’est-il pas ?). Vous me citez une étude d’un membre de la Fondation Carnegie : cela sent l’universitaire à plein nez. Je rétorquerai donc en vous citant un article de John Geddes paru ces jours derniers dans la presse anglo-saxonne et qui exprime des idées très proches du point de vue que je défends avec des mots que j’aurais pu écrire. Je précise que John Geddes est un ancien du SAS par ailleurs connu pour avoir publié un ouvrage sur son expérience en tant que contractor indépendant en Irak. Je précise également que j’ai pris connaissance de l’existence de cet article après avoir rédigé le premier post et ai ensuite eu la surprise de constater une similitude étonnante entre ses propos et les miens. Un but partout, balle au centre.

  4. Concernant Wanat, se lancer à 200 contre moins de 50 alors que le poste est encore en cours de construction, bénéficier en autre d’un effet de surprise et ne pas réussir à l’emporter, cela montre que les insurgés n’ont pas la capacité de remporter une bataille  »classique » et doivent encore se contenter d’embuscades sur des colonnes et des attaques à la bombe pour tenter de faire des pertes chez les militaires occidentaux.

  5. A votre avis, la nomination du Général McChrystal (Officier des Forces Spéciales, spécialiste des « chasses à l’homme » anti-terroristes) à la place du Général McKiernan (officier ayant commandé les 3ème et 7ème armées US, commandements autrement plus importants que ceux de McChrystal !) pourrait-elle signifier que :
    1- consciente des immenses efforts en hommes, matériels, budget et temps que nécessiterait une éradication complète de la menace « Talibans », l’administration Obama a décidé de mettre un terme à l’engagement US en Afghanistan avant la fin du mandat présidentiel ;
    2- l’objectif premier des forces US sera désormais de capturer (ou tuer) le plus rapidement possible Ben Laden et Al-Zawahiri afin de quitter le pays « la tête haute ».

  6. Evidemment, je ne suis pas à la place d’Obama. Mais vos hypothèses s’imposent d’elles-mêmes. Je pense aussi qu’il faut y voir l’importance croissante de l’école « COIN » au sein des organes du Département d’Etat et du Département de la Défense, voire auprès du Président lui-même. Dans un certain sens, ce serait la garantie d’une approche plus originale et plus agressive à la fois.

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