Succès militaires et échecs politiques?

Il est admis depuis la publication de The Gamble de Thomas Ricks, que le « sursaut » a réussi tactiquement mais a échoué stratégiquement. Or, cela signifie évidemment qu’on ne peut parler de succès tout court, l’essentiel étant d’atteindre les objectifs stratégiques à travers les victoires tactiques.

En réalité, il faut plutôt faire le distingo entre les succès militaires et les échecs politiques. Pour paraphraser Andrew Exum, je dirais que cela veut également dire qu’il n’y a pas de succès du tout, puisque la « guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens » (CVC).

Expliquer cet écart entre le militaire et le politique est d’autant plus important que la « contre-insurrection » adoptée par les Américains et mise en oeuvre (plutôt pragmatiquement d’ailleurs) sous l’égide de David Petraeus est considérée par la plupart des analystes et des praticiens comme un retour de la visée politique au coeur de l’action militaire. Dit autrement, on n’aurait pas du logiquement observer cet écart. Tout au plus aurait-on pu avoir un succès tactique et un échec stratégique. Il est donc plutôt préoccupant de constater que la contre-insurrection, tant vantée de chaque côté de l’Atlantique et en passe d’être copiée de ce côté-ci, ne produit pas les effets qu’elle est censée produire, à savoir des effets politiques.

Pour mieux le comprendre, il faut rappeler les fondements conceptuels et doctrinaux sur lesquels se sont appuyées les actions américaines depuis 2006/2007. L’idée est de concurrencer l’insurrection sur sa propre base sociale (la population) dans un jeu à somme nulle concernant la légitimité des acteurs. Bref, l’action militaire est à la fois en amont et en aval de l’action politique. En amont: sécuriser la population par une présence permanente. En aval: détruire les infrastructures de l’organisation insurgée par le contrôle de la population. Entre les deux (ou plutôt à cheval sur chacune de ces actions): le « gain des esprits et des coeurs » par diverses actions qui vont de la négociation politique à la reconstruction économique en passant par le recrutement de forces de sécurité locales issues de cette même population. Autre axiome: séparer les insurgés de la population.

La stratégie « Anaconda » cherchait ainsi à étouffer Al Qaeda en Irak (AQI) par une stratégie visant à contrôler le milieu dans les ceintures de Bagdad et dans les principaux refuges de l’insurrection (Diyala, Mossoul, Anbar) à travers un ensemble d’opérations et de procédures anti-organisation (contre-rébellion facilitée par le contrôle de la population) et une manœuvre d’information globale (baptisée « Reconstruction » une fois la sécurisation effectuée ou entamée- principe de la « tâche d’huile »). Succès militaire évident car la population a changé de camp du fait de la présence américaine permanente, condition sine qua non d’un changement d’alliance des détenteurs locaux du pouvoir. Passage à une « occupation bienveillante » et défection ethnique provoquée ici par les moyens mis en œuvre pour distinguer entre Sunnites « loyaux » et Sunnites « irréconciliables ».

Mais peut-on parler de succès politique: en partie, puisque la réintégration des Sunnites dans le jeu politique a été facilitée par l’élimination de l’option de l’insurrection armée. En revanche, nul ne peut nier que les problèmes complexes des conflits irakiens demeurent importants: de l’hypothèse d’un coup d’état contre les milices du « Réveil » à une accentuation des tensions au sujet des frontières du Kurdistan et du contrôle des villes de Mossoul et de Kirkouk, voire de Khanaquin (c’est à dire aussi des champs pétrolifères), les hypothèques ne sont pas levées.

Là où le bât blesse, c’est que la contre-insurrection, telle que théorisée par les Américains, n’est certainement pas la bonne réponse aux problèmes irakiens. Cette stratégie, qui visait pourtant aussi à sécuriser Bagdad en abaissant le niveau de violence dans la capitale, ne répond que partiellement à la réalité des conflits irakiens. En réalité, de nombreuses dynamiques endogènes ne sont qu’imparfaitement pris en compte. Depuis 2003, les violences en Irak sont un ensemble complexe où se mêlent insurrection contre les Américains, luttes pour la conquête du pouvoir et prédations multiples. Par ailleurs, ce sont les Américains qui ont réactivé le clivage ethnoconfessionnel en lui donnant une signification dans la construction du nouvel Etat autant que dans l’attitude vis-à-vis des populations. Il faut souligner à cet égard que la baisse des tensions ethniques à Bagdad est bien le fait d’une stratégie de découpage ethnique de la ville avalisée par la stratégie de sécurisation américaine. Par ailleurs, la passivité américaine face à la constitution de milices chez les différents acteurs chiites (exilés ou Sadristes) a accentué les effets de prédation (on pense à Bassorah pour les Britanniques ou à Bagdad pour les Américains). Enfin, le vide du pouvoir provoqué par l’effondrement subit du régime et la dissolution des forces armées nationales a mis en place un système sophistiqué de prédation, tant parmi les groupes criminels (ce sont eux qui sont la première cible de Mansoor à Adhamiyah à l’été 2003) que les groupes insurgés ou les milices.

La contre-insurrection n’est donc pas une réponse aux défis politiques de l’intégration nationale (alors qu’elle a pu résoudre partiellement les problèmes majeurs de sécurité). Paradoxalement, alors que la contre-insurrection repose sur une conquête de la légitimité auprès des populations locales, il semble que ce soit surtout l’amélioration de la sécurité qui en forme le socle le plus solide (à côté d’autres facteurs tels que l’identification culturelle, les intérêts politiques ou la reconstruction du tissu économique). On peut tout juste parler « d’occupation bienveillante ».

En réalité, le problème se situe dans l’analyse des causes de l’insurrection et de la violence. Lisant la littérature américaine sur le sujet, on a l’impression que l’on peut distinguer une insurrection émanant de revendications rationnelles à visée subversive (le paradigme de la « guerre révolutionnaire » où la main des Communistes étaient partout dénoncée dans l’exploitation des « contradictions internes de la société ») d’une guerre civile irrationnelle. Or, la plupart des conflits irréguliers rassemblent plutôt des acteurs multiples. Comme dit le FT 01, on a le système subversif, mais aussi le système revendicatif et enfin le système prédateur. Et la plupart des acteurs participent aux trois selon des logiques complexes et changeantes dans lesquelles les questions d’identité ethnique sont plutôt des facteurs de mobilisation que des causes externes de la violence. A force d’idolâtrer les spécialistes français des années 1950-1960 (Galula en tête), on en vient à négliger la réalité contemporaine des conflits de prédation.

Par conséquent, il ne suffit pas de concevoir une approche anti-organisation, quand bien même fut-elle indirecte (« population-centric » pour reprendre les termes du débat aux EU), mais il faut chercher à saisir les logiques des différentes organisations engagées dans la violence. Logiques qui empruntent des éléments purement locaux (rivalités territoriales pour le contrôle de la contrebande avec la Syrie entre certaines tribus et AQI, rivalités internes aux tribus) ou plus régionaux (la spécificité d’Anbar est soulignée par les acteurs engagées auprès des Américains, au-delà d’une identité purement sunnite) ou encore nationaux (les rivalités de pouvoir sur les Chiites ou sur les Sunnites). Bref, il faut rétablir l’ordre par des moyens militaires et politiques tout autant que lutter contre la subversion de groupes politico-militaires. Ultimement toutefois, il faut travailler à l’intégration nationale…. la question est alors toute autre.

2 réflexions sur “Succès militaires et échecs politiques?

  1. Arf, et l’on en reviens à notre bonne vielle affaire: la contre-insurrection comme substitut du politique donc des choix difficiles.

    Finalement, on reviens toujours au même point: la guerre c’est la continuation de politique par d’autres moyens, encore faut-il avoir une politique.

  2. Oui, et force est de constater que la volonté affichée de « changer les identités » est très mal étayée dans les faits, ce qui fait qu’il ne peut s’agir d’un substitut à aucune politique.

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