Légitimité?

Un des éléments majeurs de la pensée dominante sur la contre-insurrection passée ou présente est sa focalisation sur la légitimité. En effet, lutter efficacement contre les insurgés nécessite d’éliminer le soutien de la population à ces derniers en en rendant caduques les raisons. Dans cette optique, la littérature autant que les analyses des praticiens insistent sur la « lutte pour la légitimité », celle-ci étant le mieux acquise par le gain « des coeurs et des esprits ». Bref! Pour éliminer l’insurrection, il suffit de gagner la population à sa cause, de la détacher de l’infrastructure de la rebellion, et ultimement de faire en sorte que les locaux eux-mêmes entrent en guerre pour se débarasser de celle-ci.

La deuxième partie du raisonnement conventionnel sur ce sujet considère que la légitimité est la mieux acquise par la promotion de la bonne gouvernance (du thème de la « mission civilisatrice » à celui du Nation Building), laquelle répondrait le mieux aux besoins fondamentaux des populations. Outre qu’elle viserait à l’amélioration des conditions de vie, une bonne gouvernance devrait entreprendre des réformes afin de régler les principaux griefs des groupes sociaux concernés par un éventuel soutien à la rebellion.

Tout ceci est bel et bon mais pose à mon sens trois séries de problèmes auquel il est important de réfléchir (ce que je m’efforce de faire surtout à partir du cas irakien, mais une analyse comparative me semble devoir aller de soi ici):

-la première porte sur la pertinence de « l’objet-population » en tant que centre de gravité. On ne peut contester le fait que la population locale soit à la fois une « base » et un « prix » pour les insurgés et les contre-insurgés. Cela tient simplement au fait que nous sommes des êtres incarnés et que la mobilisation politique s’incarne elle aussi dans des groupes particuliers (c’est peut être même son essence). En revanche, il est discutable de faire comme si insurgés et contre-insurgés étaient « hors » de la population. Certes, les forces américaines en Irak n’en font apparemment pas partie et, par ailleurs, de nombreux jihadistes « étrangers » les ont combattu. On ne peut effectivement exclure que des luttes globales s’inscrivent à l’échelon local. Toutefois, cette distinction n’est qu’apparente: le plus souvent, les insurgés sont non seulement une partie de la population, mais encore ils peuvent être la population elle-même. Il est difficile de faire la part entre la mobilisation produite par des entrepreneurs politiques (qui instrumentalisent des griefs passés ou présents et manipulent des symboles que seule ce groupe-cible particulier peut saisir) et le phénomène des attentistes qui tantôt font le coup de feu contre les Américains, tantôt sont « neutres » car ils attendent de savoir qui sortira vainqueur. Le discours sur la séparation des insurgés de la population (qui emprunte souvent des métaphores médicales comme l’extirpation d’un cancer, la lutte contre un virus ou l’étanchement d’une blessure) est souvent une manière qu’ont les contre-insurgés de légitimer leur propre action et de délégitimer l’adversaire. Aux « combattants étrangers » répondent les « croisés et les juifs ». Par ailleurs, la participation des Américains à la population ne fait aucun doute dès lors que l’on comprend que s’entame un processus d’identification réciproque entre les militaires et la population au niveau local. On pourrait dire, en forçant le trait, que le grand « tournant » de 2007 a consisté pour les Américains à « s’irakiser » et pour certains Irakiens à « s’américaniser ».

-la seconde concerne la cible des actions de légitimation. Si il apparaît certain que la population locale doit être gagnée, que ce soit par la terreur/contre-terreur, par la co-optation et la division, ou encore par des actions humanitaires, on oublie souvent que la contre-insurrection est un discours s’adressant aussi aux militaires eux-mêmes. En réalité, il est souvent celà avant tout. Dans le cadre d’une mission dont les objectifs politiques ne sont pas toujours clairs ou pour lesquels les moyens ne sont pas clairement délimités par le pouvoir civil, il devient impératif pour les militaires engagés dans cette affaire d’inscrire leur action dans un tout faisant sens. Par conséquent, la contre-insurrection et le discours/les actes vis à vis des populations locales répond à la construction de leur propre rôle par les soldats: protecteurs, arbitres, réformateurs, révolutionnaires. Cet élément n’est pas assez souligné alors qu’il permet de comprendre les attitudes collectives et individuelles bien mieux qu’un simple calcul rationnel. Ce point est également crucial car il permet en partie d’expliquer le fossé croissant entre les militaires déployés et les opinions publiques métropolitaines ou encore les décideurs civils ou militaires (cas de l’Algérie par exemple).

-la troisième se trouve dans le questionnement sur l’acquisition de la légitimité. A travers la problématique de la « bonne gouvernance » se retrouve bien évidemment le courant des théories de la modernisation apparues durant la période de décolonisation. Celles-ci s’acharnaient à découvrir comment on pouvait enclencher le développement (travaux de W. Rostow par exemple). D’autre part, cette perspective évolutionniste du développement économique et social -envisageant les sociétés humaines d’une manière synchronique (les modernes cotoyant les post-modernes et les pré-modernes)- se double d’une réflexion sur les besoins fondamentaux des groupes et des individus. On connait par exemple la hiérarchie des besoins de Maslow. Dans cette optique, un gouvernement ou un groupe qui pourrait assurer la satisfaction de ces besoins plus ou moins fondamentaux gagnerait la « bataille pour la légitimité » et la confiance des populations (stratégie de la reconstruction des « services essentiels »). Or, cette idée est problématique lorsque l’on observe les guerres en Irak et plus largement d’ailleurs les éléments psychologiques de la personne humaine. En effet, si la sécurité est sans conteste un des moyens essentiels de levier sur la population (d’où le passage de stratégies de terreur/contre-terreur -comme celle de la 4ème division dans le Triangle Sunnite en 2003/2004- à celle de la fourniture de sécurité par la construction d’avant-postes au coeur des zones peuplées à partir de 2005 et surtout 2007), il semblerait que la gouvernance n’en soit pas un de manière générale, ou plutôt qu’elle dépende des identités. Je m’explique: dans les premiers temps de l’occupation (été 2003-hiver 2003/2004), les Américains ont dépensé dans la reconstruction au niveau local via le système des Fonds d’Urgence à disposition des commandants (CERPS). Toutefois, cela n’a pas amélioré la situation politique dans les régions à majorité sunnite où l’on oscillait entre le double-jeu et la méfiance vis à vis des Américains, tout en leur prenant leur argent (magnifiques dialogues secrets entre Irakiens décrits par Dexter Filkins). En réalité, les Irakiens sont progressivement entrés dans un triple mécanisme dont les Américains ont été les déclencheurs ou les facilitateurs parfois bien malgré eux. Leurs discours sur la société irakienne (notamment la culpabilisation des Sunnites et l’irénisme vis à vis des Chiites à l’exception de Moqtada Al Sadr) ont accentué ou reproduit la relation d’inimitié entre Sunnites et Chiites fondée sur la conception étroite du nationalisme arabe promue par les Britanniques à compter de 1920. De plus, la chute de Saddam Hussein a ouvert un vide du pouvoir qui a été rempli par les compétitions multiples en germe au sein des communautés dans la dernière décennie du règne du dictateur (lorsque ce dernier cherchait à fragmenter encore plus la société). Ce qui explique la prolifération des milices et des groupes de chaque côté de la « légalité » incarnée par les Américains. Enfin, les réactions américaines aux attaques insurgées et à la méfiance croissante des populations ont alimenté une montée aux extrêmes très mimétique avec la population. Il en a résulté une victimisation croissante des civils par les militaires américains d’une part, un soutien croissant à l’insurrection d’autre part. Le bilan net a été la fragmentation accrue de la société irakienne autour d’identités multiples (communautaires ou supranationales) dont l’explosion exponentielle de la violence en 2003/2006 a été le symptôme le plus flagrant.

Il ressort de ce dernier point que les identités comptent dès qu’il s’agit de légitimité en Irak. Autrement dit, qui détient le pouvoir est plus important que comment il l’exerce. Comme les identités ne sont pas figées, le discours de légitimation va chercher en retour à les faire évoluer. Ce qui explique que, de manière consciente ET inconsciente, de nombreux segments de la population irakienne -autrefois opposés aux Américains- en sont venus à s’identifier à eux. L’exemple de la réintégration partielle des Sunnites dans le jeu politique et de la manière dont le PM Maliki jongle entre discours nationaliste et discours communautariste illustrent cette réalité. A tel point que l’on peut se demander quels sont les fondements actuels de la légitimité de ce dernier: un homme « à poigne », celui qui tient tête aux Américains, le modernisateur, l’héritier du plus ancien parti politique chiite, etc… Bref! Une légitimité multiple qui peut suffire à expliquer le soutien qu’il obtient dans de nombreux segments de la population… et qui n’a rien à voir avec les réalisations concrètes de son gouvernement.

Plus important, ce troisième point suggère que la question fondamentale est celle de la forme de l’Etat et de la supposée universalité de l’Etat-Nation moderne et souverain en ce début de XXIème siècle. Non seulement celui-ci est amené à co-gérer certains territoires ou certaines fonctions régaliennes avec des acteurs non-étatiques, mais encore le concept même de légitimité semble muter ou bien apparaître sous un jour nouveau.  Au fond, l’association entre légitimité et bonne gouvernance se retrouve dans la philosophie politique moderne depuis le XVII et le XVIIIème siècle (l’idée du pacte social, du droit de révolte si le gouvernement ne garantit plus les droits des citoyens, etc.) On pourrait par contraste dire que la légitimité d’aujourd’hui ne peut plus être lue seulement à travers le prisme de Locke, mais aussi à travers celui de Michel Foucault. Plus important, cela questionne également la persistance d’une forme de paternalisme occidental se voulant moderne ou post-moderne face à des sociétés prétendument « pré-modernes » (car n’adhérant pas à nos valeurs). Au fond, cela marchait plutôt au siècle dernier (la mission civilisatrice, le nationalisme teintée de marxisme) -quoique la légitimité puisse avoir été acquise par l’intermédiaire des structures culturelles et politiques traditionnelles, voire par leur maintien dans certaines sociétés coloniales (on songe à l’indirect rule britannique)- mais c’est plus problématique aujourd’hui. Les sociétés du « Sud » envient à la fois le niveau de vie occidental, tout en refusant la perturbation que celui-ci provoque en leur sein. Envie et rejet: n’est-ce pas là le propre du mimétisme?

2 réflexions sur “Légitimité?

  1. Bonsoir Olivier,
    Inexplicablement, ton commentaire a du être modéré alors que j’avais déjà approuvé tes interventions antérieures…
    Bon, je viens de lire ton billet vraiment excellent (Girard fait des émules🙂 ).
    Plus globalement, il me semble que la position iranienne se comprend parfaitement quand on connaît la position des théologiens chiites vis à vis de l’Occident au début du siècle dernier: bien qu’hostiles à la « modernisation » assimilée à « l’occidentalisation », ils soutenaient des réformes constitutionnelles… Car le Chiisme est en soi une contestation du pouvoir absolu dénoncé comme « contraire à l’Islam »…

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