Qui fait de la « contre-insurrection »? La diversification des acteurs de la guerre (mise à jour)

Rapide billet (un peu pris en ce moment) pour parler de quatre processus que l’on peut identifier à travers l’action des militaires américains en Irak:

-le premier est celui de l’automatisation à travers l’usage croissant et diversifié des drônes. Le débat et les évolutions concernent autant la protection de la force, la nécessité du renseignement, l’adjonction des principes de la RMA et de la COIN (qui me paraissent plus complémentaires que véritablement opposés dans leurs moyens… au contraire de leurs structures profondes -de leur philosophie si l’on peut dire). A ce titre, il s’agit certainement d’un changement majeur à replacer dans la longue durée de la guerre dans la modernité tardive (pour les reprendre les termes de Derek Gregory). Anthropologiquement, ce phénomène s’inscrit dans une réflexion sur « l’opticalité », c’est à dire la tendance à désincarner l’adversaire (voire les civils) dès lors que le contact direct est restreint ou médiatisé par un écran (problème partagé dans l’arme nucléaire et l’ensemble des engins de précision à longue distance).

-le second est celui de l’externalisation depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, mais surtout depuis la guerre du Golfe. On sait en effet que la guerre en Irak se mène avec un ratio de 1,4 contractors pour 1 combattant, au 2/3 pour les missions génériquement dite de « reconstruction » et le reste dans des missions de sécurité (SMP) surtout défensives. Je recommande à ce titre les futures publications de Georges-Henri Bricet des Vallons qui travaille sur ce sujet. Il s’agit non seulement de poser la question de la privatisation d’une fonction considérée comme étatique durant toute la modernité (avec le lien reconnu Etat-sécurité-forces armées) -autant pour ses coûts budgétaires que pour le contrôle des agissements des membres des SMP- mais aussi de débusquer les stratégies de légitimation mise en oeuvre par ces dernières. Quoiqu’il en soit, on ne saurait réduire le débat sur les SMP à celui de la privatisation de la guerre sans entamer celui sur l’adéquation entre les moyens et les fins. A titre d’exemple, on peut poser la question du lien entre efficacité et légitimité des SMP dans le cadre de la « contre-insurrection » américaine en Irak lorsque l’on voit l’écart croissant entre les pratiques et les doctrines des militaires « conventionnels » et celles des employés des sociétés privées, en dépit de la synergie nécessaire entre les deux acteurs. Il y a là aussi une évolution majeure sur la longue durée, ne serait-ce que parce qu’elle questionne les stratégies de maintien du monopole de l’Etat sur les relations internationales.

-Sur une échelle chronologique plus courte, la spécialisation de certains acteurs militaires peut également s’observer par rapport à la division des tâches dans la contre-insurrection. Le point essentiel me paraît ici concerner les Forces Spéciales américaines (que je différencie des Special Operations Forces comme les forces ACM). Celles-ci se recentrent sur l’anti-terrorisme et l’action directe tandis que les missions d’assistance militaire technique (FID pour Foreign Internal Defense) migrent vers les forces conventionnelles. En réalité, il ne s’agit pas vraiment d’une rupture mais d’une tendance observable depuis quelques décennies. D’ailleurs, les « bérets verts » de l’Army peuvent être considérés comme dans les SOF plutôt que dans les SF du fait de leur spécialisation sur les missions FID. C’est un point important dans le cadre d’une réflexion sur les « sous-cultures » militaires (c’est à dire les cultures propres à des armes ou à des branches particulières des institutions militaires). Dans cette optique, on observerait un repli ET une exportation de valeurs et de savoirs-faire.

-C’est là la quatrième évolution, directement liée à la conjoncture des guerres en Irak depuis 2003, celle de la polyvalence des unités conventionnelles. En termes sociologiques, on peut observer en effet une tendance à l’adjonction de rôles « séculiers » au coeur de métier « guerrier » des Marines et surtout de l’Army. Ce processus est complexe car il se situe à trois niveaux différents: celui des concepts et de la doctrine, celui des réformes de structure et de format des forces, celui des pratiques et des procédures tactiques (et de l’entraînement ou de la formation qui vont avec). Il n’est pas linéaire et semblerait conduire dans plusieurs directions selon les unités: certaines étant devenues des bataillons (voire des brigades modulaires) configurés pour l’assistance militaire technique (les Transition Task Force), d’autres gardant une structure classique mais intégrant des procédures ACM, etc. Certes, il est trop tôt pour parler du « soldat pentathlète » comme le souhaitait l’ancien chef d’Etat-major de l’Army Peter Schoemaker (copiant peut-être en partie le « caporal stratégique » de Charles Krulak), mais cette polyvalence est aujourd’hui valorisée à la fois par les expériences combattantes des unités américaines en Irak et par les stratégies et doctrines de la « contre-insurrection ». La difficulté ici réside dans un processus de modification culturelle et identitaire qui voit s’affronter plusieurs visions selon des lignes de partage plutôt complexes (suivant l’âge, les fonctions, l’arme, etc.) Quoiqu’il en soit, il paraît acquis que le militaire américain a profondément évolué dans cette direction depuis le début des guerres en Irak.

 

Mise à jour:

Je recommande par ailleurs à mes lecteurs de se procurer le numéro 41 de la revue ASSAUT actuellement en kiosque. Eric CUNAT y commet un article intéressant sur l’Armée irakienne et la contre-insurrection en Irak. C’est suffisamment rare dans la presse spécialisée pour le signaler.. et se précipiter chez le libraire.

3 réflexions sur “Qui fait de la « contre-insurrection »? La diversification des acteurs de la guerre (mise à jour)

  1. J’ai déjà le magazine en question🙂 Pour en revenir au SMP, le discours de Gates indiquant vouloir réduite (un peu) leur rôle semble montrer les limites de l’externalisation de la guerre.

    Mais d’un autre cotê, vu que les fonctionnaires autres que militaires répugnent à s’impliquer dans des zones de guerres (lettre d’un représentant du personnel du Département d’Etat disant que l’on peut obligé ce qui ne sont pas volontaires à risqué leur vie en Irak…), on comprend que des sociétés  »civiles » soient engagé pour faire le boulot que ne peuvent accomplir les seules forces armées.

  2. Certes, mais selon GH Bricet des Vallons cela va plus loin: on est passé de l’amalgame entre les unités publiques et les unités privées à la symbiose sous contrôle du privé (ce qui peut être paradoxalement une tentative du pouvoir étatique pour reprendre le contrôle par le biais de la délégation).
    Il est sur en tout cas que l’on ne peut limiter l’analyse à une vision univoque, le privé « phagocytant » le public… Les relations et négociations entre les deux sont certainement plus complexes (on le voit lorsque le contrôle des contrats est délégué à des… boîtes privées, elles-mêmes simples appendices de géants de l’armement ayant racheté les SMP dans un mouvement classique de concentration dans un secteur économique donné).
    Plus largement, cela renvoie au problème de la gestion de sa souveraineté par l’Etat (post-)moderne… C’est passionnant et comme je le disais… complexe (sur ce sujet, je lis actuellement un ouvrage passionnant sur la Géorgie post-soviétique qui traite justement des stratégies étatiques dans un Etat à l’apparence moderne mais en fait confronté à des « logiques d’empire » qui nécessitent par exemple une véritable co-gestion de certaines régions frontalières à forte population issue des minorités -Arméniennes et Azéris surtout).

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