Artefacts culturels et politiques des guerres en Irak (mise à jour)

Deux articles plutôt révélateurs d’un phénomène le plus souvent occulté ou marginalisé en Histoire Militaire, celui des artefacts culturels et politiques. On connaît l’importance des objets dans l’étude sur les expériences combattantes des militaires durant la 1ère Guerre Mondiale, et parfois celle des conséquences culturelles de ces conflits. Mais force est de constater que l’étude en est souvent absente des recherches en Histoire Militaire, pour la raison que les traces en sont souvent ténues ou imperceptibles du fait de leur existence à un niveau souvent caché.

-Dans le premier article, une discussion s’engage sur la figure de Abu Omar Al-Baghdadi, le successeur présumé de Zarqawi à  la tête d’AQI et de l’Etat Islamique en Irak. Depuis quelques semaines, son arrestation a été annoncée par le gouvernement irakien, suscitant davantage de doute que de soulagement. Et de fait, l’homme -dont l’existence même avait été mise en cause par les militaires américains en juillet dernier- est davantage un symbole politique. Ayant parlé à visage caché, il reste mystérieux et suscite autant la ferveur de ses partisans que l’agacement chez ses adversaires. Au fond, chacun projette sur lui une part de ses peurs et de ses espoirs. Pour le gouvernement, il est l’homme des Sunnites ou des jihadistes, pour les Sunnites présents dans l’opposition, le prisonnier est un imposteur qui, telle une marionnette, permet au gouvernement de nommer ses adversaires -y compris légaux et légitimes. Pour les Américains, il est un subterfuge pris par AQI pour protéger l’identité du chef. Pour les membres de l’Etat Islamique en Irak et AQI, il est le moyen de démontrer l’impuissance du gouvernement à véritablement juguler l’organisation. Ainsi, l’Etat Islamique a fait diffuser des enregistrements audio de deux hommes se prétendant Al Baghdadi après l’arrestation présumée de celui-ci. 

Au fond, cet exemple illustre surtout la difficulté à discerner les réalités de l’Irak, souvent cachées par les manipulations symboliques des différents protagonistes principaux. Sans compter l’absence de plus en plus pesante de la population irakienne dans cette narration.

-Anthony Shadid, toujours excellent et controversé, lève une partie du voile de cette réalité en montrant la manière dont la présence américaine en Irak est à l’origine d’échanges culturels dissymétriques mais particulièrement cruciaux pour la population civile. Il s’interroge ainsi sur les impacts de l’occupation américaine, autant en terme de changements culturels et sociaux (de l’adoption du mode de vie américain à l’entrée forcée dans le consumérisme en passant par les emprunts linguistiques). En effet, la présence -maître mot si il en est pour décrire l’action des militaires américains en Irak- est à l’origine de nombreux artefacts culturels, tant au niveau des narrations (les Américains sont considérés par beaucoup comme des intrus à la fois obtus, naïfs et potentiellement dangereux dont l’évocation peut servir à faire peur aux enfants tout en fournissant une explication simple de la marche du monde) que dans le monde des objets (militaires surtout). Car c’est l’une des dimensions souvent ignorée par l’étude des interactions entre les Américains et la population et la culture irakienne: les militaires ont été une interface majeure. De ce fait, la vision concrète de l’Amérique s’est incarnée dans ces jeunes hommes casquées et « lunettés » (et armés), pour le meilleur et pour le pire. Cela suscite donc une réaction relativement classique de type mimétique: le rejet de leur présence du fait de la fierté d’une culture et d’une civilisation au passé brillant, tout comme l’emprunt parfois forcené et caricatural des façons d’être et de parler des militaires américains. 

J’ajouterais qu’il faudrait compléter l’article de Shadid par une réflexion sur les emprunts inverses d’éléments culturels irakiens par les Américains, notamment l’usage de locutions et expressions extraites de l’arabe.

Bref, un domaine potentiellement riche pour la recherche, et porteur d’implications concrètes dans de nombreux domaines. Avis aux amateurs: il y a un là un riche champs à défricher (car l’auteur de ces lignes à fort à faire avec sa propre thèse).

 

Mise à jour: Il existe un autre artefact symbolisant ces guerres, bien qu’il ait existé auparavant et qu’il se soit répandu plus tard en Afghanistan. Je veux parler des Engins Explosifs Improvisés (EEI/IED), arme de prédilection des insurgés dans leurs actions de guérilla contre les forces américaines (puisqu’ils sont responsables de l’essentiel des pertes de l’Army et des Marines, sans compter « l’armée des Ombres » que constituent les 180 000 contractors, alors que les civils irakiens ont surtout été victimes des voitures piégées et des assassinats).

Force est de constater que cette arme, contre laquelles les Américains ont progressivement tout essayé (d’abord en luttant contre les engins eux-mêmes, puis en amont contre les réseaux d’approvisionnement par l’action militaire, psychologique et socioculturelle), est tellement polymorphe que son usage s’est inscrit dans le contexte culturel irakien. Cet article explore un cas difficile à évaluer numériquement, mais très intéressant: l’usage de ce que les forces irakiennes appellent les « love IEDs ». Il s’agit de bombes placées par de jeunes gens éconduits par l’élue de leur coeur ou la famille de cette dernière, dans l’espoir de se faire remarquer, de punir la belle ou d’accuser sa famille. Ce qui démontre le danger d’une analyse seulement centrée sur les considérations organisationnelles. Autrement dit, il faut prendre en compte les insurgés en tant qu’organisations inscrite dans une société au niveau local, régional ou national (voire international), mais en n’oubliant pas les ressorts cachés qui peuvent motiver les actes. Au fond, l’approche ethnologique ou sociologique mise en oeuvre dans le cadre de la synergie du Renseignement au cours de l’année 2007/2008 est un premier pas, mais ne saurait suffire. En effet, celle-ci a surtout consisté à chercher le moyen de neutraliser les cellules insurgés. Alors qu’il faudrait aussi penser au cadre plus large de la société irakienne et de ses ressorts culturels… L’IED « de l’amour » est bien un artefact culturel des guerres en Irak car il projette sur un objet symptomatique des éléments locaux et, en retour, modèle ces derniers (imaginons Roméo plastiquant le palais des Capulet)…

2 réflexions sur “Artefacts culturels et politiques des guerres en Irak (mise à jour)

  1. On avait abordé un de ces artefacts les plus marquants, sur Schizodoxe : la musculation. Il y a eu plusieurs articles, étalés dans le temps, dans la presse, sur le sujet.
    Hypothèses :
    -Mimétisme, l’Amérique étant représentée par des types non seulement lunettés mais également musclés.
    -Visée utilitaire : une bonne musculature peut vous aider à devenir policier, mercenaire ou soldat.
    -Peut-être un peu plus « capillotracté » : un complexe par rapport aux GI’s…

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