Quelques enseignements

Dans la lignée de ce que ce blog a désormais l’habitude de tenter de décrypter et d’analyser, je conseille la lecture de ces deux articles des quotidiens de référence américains, à savoir le New York Times et le Washington Post. Si le premier traite de l’arrestation de deux leaders miliciens sunnites du « Conseil du Réveil » dans la province de DIYALA (et les habituelles protestations et craintes qui accompagnent ce type de décision), le second examine les conséquences du « saut dans l’inconnu » que réprésente le départ des « troupes de combat » américaines des « zones urbaines » irakiennes à l’horizon de juin 2009.

Le moins que l’on puisse dire est que le pessimisme est de mise chez les journalistes comme chez les Irakiens interrogés, au rebours des militaires américains qui semblent penser que les Forces de Sécurité nationales sont désormais prêtes à prendre la relève. Exception: cet officier qui considère que le nationalisme des forces armées du gouvernement est tel qu’il y aurait risque de combat si il fallait de nouveau investir les zones urbaines.

Il y a quelque chose d’ironique à penser que l’objectif de la « transition » est inscrit au coeur de la stratégie américaine en Irak depuis l’été 2004 officiellement (mais dès le départ en fait). On sait les défauts graves que celle-ci a contenu entre 2005 et 2007, lorsque cette transition était envisagée de manière précipitée et sans examen véritable de « l’état final recherché », à savoir un Etat stable et des forces nationales aptes à assurer la sécurité. La doctrine de « l’anticorps » qui en était à l’origine est désormais bien enterrée, mais elle a été remplacée par une incapacité foncière à contenir la montée en puissance du PM MALIKI. Ce dernier en effet a instrumentalisé le fossé entre la nécessité pour les Américains de « lâcher la bride » au gouvernement irakien (pour des raisons de légitimation politique interne et externe) et la non moins grande nécessité de former et bâtir la nouvelle armée irakienne. Sans compter bien sur que le PM s’est servi du « sursaut » contre ses ennemis politiques, afin d’apparaître comme une force de rassemblement et de modernisation.

Quels enseignements tirer de cette histoire (qui est loin d’être terminée)?

-la formation de forces armées et de sécurité nationales est une tâche de longue haleine qui ne peut délaisser les facteurs ethniques ou politiques. Notamment, l’illusion de créer une « force de rassemblement »  comprenant tous les éléments de la nation doit être tempérée par les réalités des rapports de force politique. A défaut, on risque la démotivation, la corruption ou le renforcement des tendances partisanes. Bref, il reste, en Afghanistan comme en Irak, à approfondir et corriger le concept de « Réforme du Secteur de la Sécurité ».

-la présence au coeur des populations est la clé. Pas seulement parce qu’elle permet de prendre l’initiative et de protéger/contrôler la population, mais aussi parce qu’elle est la source de toute interaction. Pour le dire autrement, la présence n’est pas seulement physique, elle est également psychologique. En tant que telle, elle doit prendre en compte la dimension politique, culturelle, économique, sociale voire interpersonnelle de toute relation humaine. Il serait vain de gloser sur l’aspect instrumental d’une telle présence en oubliant ses aspects profondément humains et personnels.

-cette présence doit s’incrire dans une manoeuvre globale qui ne peut oublier les objectifs stratégiques. En d’autres termes plus techniques, l’opératif est le point central qui doit être travaillé avec attention. On observe ainsi que, après avoir glosé sans fin sur les aspects tactiques de la contre-rébellion, les institutions militaires abordent maintenant l’art opératif. Le plan Odierno de 2007/2008 est exemplaire à cet égard car il permet de résoudre le problème systémique posé par les insurgés puisque ceux-ci profitaient auparavant des lacunes consécutives au retrait trop rapide des forces américaines au premier signe d’amélioration sécuritaire. Comme le montre également l’échec des opérations sur Bagdad à l’été 2006, dégarnir une zone pour se concentrer sur une autre était synonyme de réinfiltration immédiate. La reconquête des bastions insurgés a pris plus d’un an et demi (octobre 2004-janvier 2006), mais le retour d’AQI ou des JAM a été beaucoup plus rapide que cela (juin-juillet 2006). Au contraire, le général Odierno a proposé un plan s’appuyant sur le principe de la « tâche d’huile » combinant des opérations simultanées ET successives (le fameux « clear-hold-build« ). Pour le cas de Sadr City abordé dans cet article, il semble que le grignotage progressif de l’espace et des effectifs ennemis a permis de confiner ce dernier en accroissant la pression de manière continue. Là encore, l’inscription de cette opération dans une manoeuvre au niveau du théâtre (plus politique et policière que militaire ceci dit) a certainement contribué au résultat final.

Il n’en reste pas moins que tout ceci est bien fragile car les objectifs stratégiques ont été négligés car trop « politiques ». Pour mieux le dire, le gouvernement BUSH s’est interdit de faire suffisamment de pression sur le gouvernement irakien (pour des raisons évidentes) pour ce qui concerne la loi sur les hydrocarbures ou sur l’amnistie politique, sans compter un engagement réel vers la « réconciliation » interconfessionnelles. (note: en réalité d’ailleurs, cette réconciliation s’est surtout traduite dans les faits par la cooptation de certains segments de la population sunnite par le PM MALIKI et par une autre véritable « réconciliation »… sur le dos des « extrémistes », des Kurdes ou des milices « spéciales »). A force de tout vouloir faire faire aux militaires, l’administration américaine a négligé son propre rôle. Certes, la coopération entre Petraeus et l’ambassadeur Crocker a porté quelques fruits, mais elle a manqué d’un certain engagement de la part des Américains « de la métropole ». Par ailleurs, si la stratégie en contre-insurrection est indirecte (cibler la population pour détruire l’insurrection), force est de constater que les objectifs et les moyens restent inadéquats. En effet, l’une des raisons de l’impression de victoire de la fin de l’année 2008 repose sur le postulat d’un abaissement des objectifs (non plus la construction d’un nouvel Irak, mais la stabilisation de l’actuel) au point où ces derniers semblent davantage de niveau opératif (la fameuse « stabilisation » ou « normalisation » de la doctrine française). Le résultat: un pari risqué.

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