COP ou FOB? La contre-rebellion française en Afghanistan

Ceux d’entre vous qui ont eu l’occasion de jeter un oeil sur leur lucarne hier soir ont peut-être eu l’occasion de voir cette émission passionnante sur le 27ème BCA en Afghanistan. Pour ma part, j’ai été agréablement surpris par le traitement du sujet. J’ai fait mon beurre des infos qui se sont présentées, notamment pour ce qui concerne la tactique et la stratégie adoptée par le colonel LE NEN dans sa zone d’opérations:

-2 FOB à partir desquelles des patrouilles rayonnent, menacées par des IEDs ou des embuscades, et visant à pénétrer certains villages. Sur ce point, j’avoue mon étonnement sur le moment: comment peut-on s’en tenir à ce que la doctrine « classique » remise au goût du jour par les Américains en Irak considère comme une absurdité, à savoir s’enfermer, rendre prévisible ses mouvements et être dans l’incapacité de réellement « contrôler la zone » (puisque les habitants ne risquent pas de donner des renseignements dès lors qu’ils ne sont pas assurés de bénéficier d’une présence continue de la force)? Toutefois, l’étonnement s’est progressivement estompé avec un sursaut d’intelligence de ma part: les principes « classiques » présupposent en effet de contrôler la zone par des avant-postes au coeur des zones peuplées mais doivent céder le pas aux considérations propres au terrain. Dans le cas qui nous occupe, à quoi aurait-il servi d’établir un avant-poste qui aurait été immédiatement isolé et potentiellement détruit par les insurgés? La sagesse et le terrain dictent donc au contraire la politique des grands postes car l’Afghanistan est beaucoup plus proche de l’Indochine que de l’Algérie ou de l’Irak: les zones peuplées y sont plus clairsemées et l’ennemi maîtrise le terrain. Dans un premier temps, on le voit, la sécurité des voies de communications, des axes et points sensibles, est la préoccupation majeure, mais ne doit pas s’en tenir à des patrouilles de « déminage ». On le voit d’ailleurs lorsque la FOB attire la population locale autour de son pôle sanitaire: une manière de débuter la « tâche d’huile ». 

-Par ailleurs, cette stratégie des grands postes (ou FOB) est provisoire: on le voit lorsque l’opération de reconquête de la vallée d’ALLYSAI (je n’ai plus l’orthographe en tête) conduit à l’installation de 3 avants-postes de l’ANA (l’Armée Nationale Afghane) au coeur d’un bastion taliban reconquis. Au passage, on voit comment le colonel LE NEN envisage cette action dans le cadre d’une séquence « conquérir-maintenir-construire ». 

Tout ceci m’amène à deux réflexions:

-tout d’abord, la tactique retenue dans la zone d’opération du bataillon s’inspire fortement des précédents dans les Balkans ou surtout en Irak. Mais surtout, elle s’adapte au terrain: on ne peut dans un premier temps que prendre du renseignement sur la zone, tenter de protéger les axes de communication et mener des actions visant à tester le dispositif ennemi. Pas question donc d’aborder d’emblée une reconquête des bastions suivie par l’installation des forces de sécurité nationales (et locales).  Mais elle s’inspire aussi de la longue expérience française en la matière: la politique de « pacification » se mène avec des avants-postes (c’est préférable) mais doit également inclure, si le terrain et l’ennemi l’imposent, des actions mobiles (commandos de chasse) ou de grands postes fortifiés. 

-ensuite, cette stratégie (pour le peu que j’ai pu en saisir à travers le reportage) est risquée car elle semble s’appuyer un peu trop sur l’ANA. On peut arguer du fait qu’il est difficile de disperser ses forces sur un territoire trop important (dans le sens où il est cloisonné donc nécessite encore plus de personnels pour le tenir). Après tout, c’est ainsi que les Américains ont agi dans les ceintures sud de Bagdad en 2007: recruter des forces de sécurité locales pour pouvoir poursuivre l’action de reconquête sur les zones adjacentes et dégager le maximum d’effectifs disponibles pour cela. On peut donc en conclure qu’une certaine forme d’homogénéisation s’effectue sous nos yeux entre les différents contingents Otaniens. Rien d’étonnant à cela quand on connait le bouillonnement intellectuel actuellement en cours au sein des armées occidentales sur ce sujet. C’est d’ailleurs l’un des mérites du colonel LE NEN: si son discours et ses méthodes sont à ce point familiers à l’observateur attentif des opérations militaires américaines en Irak, ils en divergent notamment avec l’apport d’une réflexion propre menée en partie, mais pas seulement, à travers les expériences historiques de la France dans ce type de guerre….

9 réflexions sur “COP ou FOB? La contre-rebellion française en Afghanistan

  1. Les anglos disent Alasay, Registan fait une couverture intéressante et régulière des évènements. Cela mérite d’être lu.
    Et je suis impressionné, toute les informations que vous réussissez à tiré d’un reportage qui devait être assez sommaire….

  2. Pour pousser plus loin sur le grand principe « c’est le terrain qui commande! ». Une observation du terrain d’opération (sur Google earth par exemple en 3D) permet de comprendre bien des choses. La vallée d’Alasai est un axe majeur (une pénétrante incontournable) pour tout transfert vers l’Afghanistan depuis le Pakistan situé à moins de 100 km par des vallées peu élevées (aux alentours de 1000 mètres d’altitude). C’est en cela qu’on parle de zone stratégique et de sanctuaire pour les insurgés (quelques locaux et plusieurs groupes d’étrangers). Donc, les rangs de combattants ne sont pas clairsemés.

    Même exagérées ou imprécises, les estimations des pertes (+ ou – 70) des combats (plus que bataille comme énoncé dans le reportage) de la mi-mars indique clairement qu’il a fallu réduire (rogner) le potentiel brut ENI avant de pouvoir s’implanter dans des conditions sécuritaires minimales. Sans les nouvelles FOB, les opérations étaient limitées à du raid aller-retour d’une grosse journée avec les moyens hélicos que l’on connait pour la France. De plus les manœuvres de déception étaient nécessaires mais complexes tant le manque de voies de communications informait de la direction probable de la future opération dès la sortie de la FOB.

    Intéressante analyse de la ligne d’opérations que la TF Tiger tente de mettre en place. Le non-cinétique doit prendre le pas sur le cinétique actuellement à part encore sur les marges pour faire la liaison avec les Américains le long de la frontière ou au Nord (principalement issus des renforts Obama).

    Quand au reste, rien à redire sur les transferts culturels et doctrinaux USA/ »vieille Europe ». Si la France peut (sans triomphalisme ou chauvinisme excessifs et inutiles) maintenir une voie efficace et différente des USA (marqué à jamais par le tout-aérien et les pertes collatérales), cela est positif. Il ne faut pas se démarquer pour le plaisir de se démarquer mais si cela permet d’apporter un plus ne pas se priver de nos expèriences…

    Les Britanniques ont perdu beaucoup de crédibilité avec leur héritage de COIN suite aux difficultés rencontrées à Bassorah ou dans le Helmand (perte et reprise de la localité de bataille de Musa Qalah). La France peut encore incarner cette voie aux prix de quelques réajustements du dispositif pour acquérir une cohérence géographique avec la Surobi sous commandement RCC (de mémoire) et en bénéficiant du basculement des efforts des forces (et des probables renforts estivaux) après le transfert de la sécurité à Kaboul aux forces afghanes.

  3. Bonjour,
    Vous vous interrogez sur l’importance donnée aux unités de l’ANA dans ce conflit.
    Certes, après quelques mois sur le terrain, on relativise les idées reçues sur le « guerrier afghan », et ses supposées qualités intrinsèques. C’est une armée en formation, faite de nombreux hommes formidables, et d’un nombre égal d’opportunistes, voire de traitres potentiels. La plupart sont rackettés par des officiers, souvent mal commandés, et pas très bien équipés.
    Cependant, il me semble que la formation d’une ANA capable de mener de véritables opérations est le véritable enjeu de notre présence là-bas, puisque nous n’avons pas vocation à rester en Afghanistan jusqu’au 22e siècle.
    Conclusion, si la participation de l’ANA pose des problèmes tactiques, elle concourt au but stratégique : la constitution d’une armée amie. Quand on sait où en est la police afghane, on sait aussi que l’ANA est la seule chance crédible pour ce pauvre pays.

  4. @Stéphane: ne loupe pas cette émission en effet. Il est rare de voir un tel équilibre sur le traitement de ces opérations et sur les militaires en général
    @F. de St. V: je crois utile les précisions que tu donnes pour bien saisir l’enjeu de la vallée et de la présence française. La politique des grands postes fortifiés ne peut être que provisoire. C’est d’ailleurs ce qu’écrivait Jacques Hogard dans son article de 1957 sur la pacification et la guerre révolutionnaire.
    @Pamourier: c’est l’enjeu de notre présence en effet, mais cela risque de durer un peu… Le temps politique saura-t-il ralentir? On voit comment l’Armée Irakienne -pourtant bien mieux formée aujourd’hui qu’en 2006- reste fragile face aux menaces sécuritaires… Le départ (précipité à mon sens) des Américains ne présage rien de bon même si l’effort mis sur la formation (et la « transition ») s’est décuplé dans l’année écoulée…

  5. Cher Stéphane bonjour,
    Vous trouverez dans mon nouveau post qui revient sur la Théorie girardienne une interview de René Girard à propos de son livre « Achevez Clausewitz ». Il n’apporte rien de vraiment nouveau, mais c’est toujours intéressant.
    A bientôt

  6. Bonjour mon cher camarade,

    Je n’ai regardé cette émission qu’hier et viens de lire ton sujet sur ce reportage.
    Ma réaction fut la tienne: pourquoi le COL Le Nenn s’enferme-t-il dans ses FOB, alors qu’il est connu comme un brillant théoricien de la contre-guerilla en montagne ? Pourquoi pas plus d’opérations de type ‘commandos de chasse’ pour surprendre l’adversaire ?
    Permet moi d’ajouter quelques commentaires à tes conclusions sur « le terrain qui commande » (comme nous l’avons réentendu ensemble) et sur le délicat passage de la théorie à la pratique..
    La fin du reportage donne 2 clés très importantes pour comprendre la stratégie et le mode d’action du COL Le Nenn.
    Premierement, un commentaire de la voix off sur des images présentant un SGT faisant un convoi logistique. Ce commentaire introduit son sujet par les paroles suivantes (de mémoire) « entre les patrouilles de nuit, les reconnaissances de jour et le sport, (…) etc ». Donc, le Bataillon fait des patrouilles de nuit. Ces patrouilles supposent connaissance du terrain, discretion, capacité de réaction de la patrouille, forces de soutien pré-alertées, etc… mais surtout prise de l’ascendant sur l’adversaire et certitude morale d’avoir pris cet ascendant. Sacré changement d’état d’esprit: le début du reportage (chronologiquement 4 mois avant ?) montrait un CNE inquiet car ayant un VAB embourbé alors que la nuit tombe… La nuit n’est donc plus le sanctuaire permettant aux talibans de se déplacer et d’agir. On est bien dans la phase « conquérir », on empeche l’ennemi d’agir et aussi on montre à la population qu’on est apte à la défendre H24…
    Deuxièment, lors de l’entretien final avec le COL Le Nenn, celui-ci explique que son Bataillon a maintenant pris l’initiative: » nous attaquons les talibans là où nous voulons et quand nous le voulons car l’ennemi se croit non-decelé alors que nous savons tous de lui ». Preuve que sa stratégie, que tu as bien développé dans ton article, porte ses fruits ?
    A te lire ou à en reparler de vive voix,
    Ave,
    LTN GRX

  7. Cher camarade,
    Heureux de constater que tu me lis..Et que tu sembles parfaitement au point sur la question (et aussi que tu comprends ce que j’écris, signe pour moi que je ne suis pas trop “jargonneux”).
    Merci de ton commentaire. J’ajoute que j’ai placé dans la blogoliste un très intéressant blog américain synthétisant du RETEX pour les soldats déployés en Afghanistan: il s’appelle ALL (Afghanistan Lessons Learned) et est très pratique.
    Bonne pérégrination à toi ce WE. Exceptionnellement, je ne serai pas là cette fois-ci. Donc je compte sur les présents pour prier pour les absents.
    Amitiés
    Stéphane

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