CT et COIN en Afghanistan

La nouvelle est tombée hier: l’Exécutif américain a pris la décision de limoger le général McKIERNAN, commandant l’ISAF pour le remplacer par le général Stanley McCHRYSTAL.

 

Derrière cet évènement (c’est la première fois qu’un général Américain est « limogé » sur un théâtre d’opération depuis McArthur), il faut comprendre les tenants et les aboutissants conceptuels et stratégiques qui en sont le fondement.

En effet, d’après Andrew EXUM, le sortant s’est attiré des remarques négatives quant à sa capacité à « saisir » la « contre-insurrection ». Ayant commandé le théâtre irakien entre mars et juin 2003, le général McKIERNAN était lancé sur une carrière brillante dont le poste en Afghanistan semblait une confirmation. Force est de constater que les bruits de couloir et les pressions du lobby « COIN » dont le secrétaire GATES est un fervent défenseur ont eu raison de lui après 11 mois de mandat.

Toutefois, il ne faut pas limiter cette décision aux luttes de pouvoir au sein du Pentagone ou des institutions militaires. De fait, Stanley McCHRYSTAL a une particularité notable: il est un officier des Forces Spéciales et, à ce titre, a commandé le Joint Special Operations Command  (JSOCOM) entre septembre 2003 et août 2008 (d’abord à partir de Fort BRAGG puis en Aghanistan et en Irak de 2006 à 2008). Pour les lecteurs de Bob WOODWARD (et la narration dominante que ce dernier a contribué à installer), il est donc l’un des responsables majeurs des succès tactiques obtenus contre AQI en 2007/2008 (par le biais des raids et arrestations ciblées effectués par les « cellules combinés »). En d’autres termes, comme notre ami Zeus Irae le dit dans un commentaire sur un blog anglophone, cette décision peut se comprendre comme le choix de privilégier l’aspect « contre-terroriste » à l’aspect « contre-insurrectionnel ». Il n’est pas question ici de détailler la distinction à opérer entre ces deux modes d’action (qui sont plus complémentaires que véritablement opposés) mais la remarque est pertinente et rejoint mes récentes réflexions sur les errements et imprécisions de la doctrine « populo-centrée »: mieux vaut parfois cibler l’organisation politico-militaire de l’ennemi (à penser donc comme une ou des organisations inscrites dans un contexte social complexe sans y appartenir complètement) que de conquérir « les esprits et les coeurs » des populations. Ou, pour le dire autrement et plus simplement: la nomination d’un McCHRYSTAL révèle un choix tactique et stratégique particulier ciblant les insurgés plutôt que l’insurrection.

Toutefois, les choses ne sont peut être pas si simples qu’il n’y paraît. D’abord parce que ce mode d’action doit être (et est) effectué en regard d’une politique de « pacification ». En fait, il s’agit surtout de tenter de réduire la place prise par les opérations de haute intensité menées par les forces conventionnelles. On sait en effet le poids médiatique et éthique (et donc stratégique) des différentes « bavures » commises dans l’usage de la force dès lors que celle-ci est utilisée de manière trop indiscriminée ou alors trop écrasante. On verrait donc le retour à une spécialisation des tâches: les Forces Spéciales dans l’arrestation des « cibles à haute valeur », les forces conventionnelles dans le Nation Building.

Ensuite parce que le choix de ce mode d’action est potentiellement dévastateur si il est mal géré en regard des impératifs d’éthique et de légitimité: les rumeurs et enquêtes entourant les Forces Spéciales sous le commandement de McCHRYSTAL en Irak  ne présagent rien de bon.

10 réflexions sur “CT et COIN en Afghanistan

  1. Pingback: Changement de tête en Afghanistan « Nihil novi sub sole

  2. Merci pour cet éclairage. Je suis tenté de dire que la France a donc tout faux puisque nos politiques et notre EMA estiment que les forces spéciales n’ont pas leur place en Afghanistan? Ou alors la France préfèrerait se concentrer sur le nation building et laisser les missions ciblées à ses alliés?
    Ai-je tout faux ou saisit une partie de la réalité?
    Cordialement

  3. Cela me paraît résumer correctement les données du problème. De fait, il y a certainement dans l’AdT une tension entre le rôle voulu par les politiques (« reconstruire l’Afghanistan ») et celui inscrit dans la culture des unités déployées sur place (plus guerrier).
    Cordialement

  4. Stéphane Taillat,

    Je m’excuse pour mon mauvais francais, s’il vous plait!

    Je ne l’ai pas écrit (en francais) souvent depuis que j’ai quitté l’Afrique. Je pratique plus; donc, je suis desole.

    Aujourd’hui, je vous fait l’eloge — sur le blog de Andrew Exum. Votre liste de lecture de livres francais est excellent.

    Et pas de Galula! Merci!

  5. Soldier No Longer in Iraq (I recognized you),
    Thanks for the kind words about my reading list which is really incomplete and mine only.

    Galula was not cited due to its recent translation in French (in 2008) and to the unique case it poses to scholars and practicioners.
    On one hand, its « clear-hold-build » approach at the tactical level is a reminiscence of the colonial Army’s tradition as it is embodied in Lyautey’s and Gallieni’s principles (or absence of principles in case of the former).
    On the other hand, one cannot really consider it a « French » thinker because of the great importance of maoist views in his theory and practice.
    The question is: is this view the dominant one in Western thinking today? If it’s the case, it has to be balanced by more « ethic » and the specific elements of contemporary context.

    For Pouget, I agree with you: « bataillon RAS » is truly the equivalent of Bing West’s « The Village » and should have been translated in English for US audience…

    Don’t hesitate to comment here (in English if you like)
    Cordialement
    Stéphane

  6. Merci, S.

    Je vais continuer a ecrire en français. J’ai besoin de la pratique!

    Comme beaucoup d’Americains, j’ai lu la litterature francaise, mais je ne parle pas tres bien francais.

    J’ai lu le livre de Pouget en francais. Mais, je ne suis pas capable de traduire le livre pour un public.

  7. @Scorpius: plus que nécessaire en ces temps de disette de temps (pas encore eu le temps de me pencher sur votre questionnaire… promis, avant l’été)
    @SNLII: of course, French is one of the most difficult language to speak, because it was conceived as a litterary language at the beginning of Modern times. To speak about French COIN, I will attend and make a presentation in the States in next September on this matter.

  8. « Plus que nécessaire en ces temps de disette de temps »
    Bon ben alors je continue :
    -http://www.laweekly.com/2009-05-21/news/the-undercover-iraqi-asset/
    -http://www.laweekly.com/2008-08-21/news/the-tortoise-and-the-tank-face-off-at-fort-irwin/5
    🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :