Succès tactiques et succès stratégiques

Voilà un sujet qui mériterait davantage de place et de temps (et un autre lieu que celui-ci). Mais à mon sens, l’articulation entre les succès tactiques et les succès stratégiques est l’une des trois clés de la « contre-insurrection/contre-rébellion ».

Deux points d’approche possibles sont la théorie et la pratique.

-Dans le cas de la première, il faut rappeler que la « contre-insurrection  » considère son centre de gravité dans la population. Raison pour laquelle les Américains parlent de leur action en Irak comme étant « populo-centrée ». Mais une fois prononcé, cet adage reste encore à expliciter, notamment parce que parler de LA population, c’est un peu vague et indéterminé. Et puis aussi parce que cela ne dit rien de l’articulation entre les actions à destination de la population et celles qui visent l’organisation politico-militaire insurgée. Sur ce dernier point, cela revient donc à se demander si les actions contre la population sont un moyen (auquel cas, l’aspect éthique est instrumental et utilitariste) ou si elle sont une fin en soi (ce qui est souvent proclamé en premier pour des raisons évidentes de légitimation). Un autre problème, qu’il faudrait examiner plus profondément, tient en l’interaction entre les actions du contre-insurgé et les actions de l’insurgé. Ici, il est question de conflit de légitimité plutôt que d’éthique. 

Ainsi, la translation entre succès tactiques et succès stratégiques se noue à travers ces deux impératifs: celui de l’éthique et celui de la légitimité. Plus précisément et plus fondamentalement, le lien se situe au confluent des questions sur le rôle des militaires, non pas seulement au sens fonctionnel ou juridique, mais au sens social. C’est LE débat qui court actuellement au sein des forces armées américaines et que, bon an mal an, nous tentons parfois maladroitement de reproduire ailleurs.

-L’approche des pratiques est plus intéressante, car elle valide la théorie tout autant qu’elle en est à l’origine (que l’on songe notamment au corpus de plus en plus rationnel formé par la sédimentation progressive de toutes les expériences depuis plus de deux siècles). Il y a de fait deux manières d’envisager la distinction entre le tactique et le stratégique en COIN/CREB. Soit l’on prend en compte l’échelle géographique (le local, le national, le régional et le global) et l’on doit alors envisager le problème du « glocal » comme clé des pratiques militaires. Soit l’on considère les moyens et les fins ainsi que les voies opératives qui conduisent de l’un à l’autre. Sur ce dernier point, il faut donc penser les pratiques de manière systémique avec un cycle d’évaluation et d’adaptation le plus court possible. 

La réouverture possible de la « filière syrienne » d’AQI depuis la fin de l’hiver, évoquée comme une réalité par les principaux responsables militaires américains en Irak, permet de mieux comprendre cette articulation. En effet, l’un des moyens pour étouffer AQI (« anaconda ») était de priver les cellules terroristes de leurs soutiens à l’étranger, tant en terme de main d’oeuvre que de logistique matérielle et financière. Car il semble évident que le retournement de la population et de certains groupes insurgés n’a pu suffire à tarir les attentats suicides. En novembre 2005, l’opération « rideau de fer » concluait la campagne menée par les Marines sur le Haut-Euphrate pour parfaire l’étanchéité de la frontière. Par ailleurs, la prise en main de la formation des unités de gardes-frontière devait permettre de faire perdurer cette fermeture. Et de facto, les opérations conduites tout au long de l’année 2006-2007 pour reconquérir les voies d’accès à Bagdad par la Syrie ont semblé réussir à condamner tout apport extérieur à un groupe par ailleurs confiné à Mossoul et au NE de la province de DIYALA. Au contraire, toute l’année 2008 s’est passée les yeux tournés vers la frontière iranienne, par où transitaient (ou transitent encore) les combattants et les matériels fournis par les Forces Spéciales de la Garde Révolutionnaire Iranienne aux milices chiites. 

Ainsi, le succès tactique devait immanquablement conduire à l’objectif stratégique, à savoir l’éradication d’AQI. Or, force est de constater que les attentats meutriers les plus récents démontrent l’inverse. De la même manière que le mécontentement croissant de certains éléments des « Fils de l’Irak » pourrait permettre la réinfiltration de cellules d’AQI dans Bagdad (ce qui était pressentie depuis l’automne dernier), les problèmes systémiques des forces de sécurité irakiennes, et la volonté -légitime mais instrumentalisée- de recouvrer l’indépendance nationale, pourraient faire courir le risque d’un retour en force d’AQI. 

 

 

En ce sens, la pratique contredirait complètement la théorie. De fait, la population a été « conquise » par les Américains au cours d’une campagne de longue haleine marquée par la présence constante, le déploiement de moyens de légitimation complexes et relativement inédits (allant du discours sur la réconciliation à la vérité de pratiques plus éthiques) ainsi que par un engagement croissant de segments entiers de la population sunnite contre AQI. Pour paraphraser Mao, « l’eau a été vidé du bocal et les poissons sont à l’air libre ».

Pourtant, on ne pourrait nier que AQI survit voire est capable de croître à nouveau. Oh certes, son emprise sur des régions entières est passée, de même que sa capacité à rallumer le feu de la guerre civile. Mais on ne saurait parier sur sa destruction complète. La raison en est simple: tant au plan des pratiques qu’au plan de la théorie, l’articulation entre le tactique et le stratégique est partiellement déficiente, voire faussée pour le cas de la guerre « populo-centrée ». Et au vrai, qu’est-ce que ce paradigme si ce n’est la reprise de la théorie maoïste de la guerre populaire, que nous avons rebaptisé « guerre révolutionnaire » (ou counterrevolutionary warfare)? C’est à dire un paradigme daté d’un contexte qui n’a plus que de maigres points communs avec le contexte actuel…. Une organisation insurgée peut très bien vivre hors de l’eau car elle est amphibie: son but n’est plus forcément la quête du pouvoir global ou national, mais ce peut-être celui de nuire. Comme dirait Michel GOYA: les forces de l’entropie.

Une réflexion sur “Succès tactiques et succès stratégiques

  1. Le Lcl Goya aime définir le résultat du « surge » comme une accumulation de succès tactiques qui ont permis d’obtenir une réel marge de manœuvre (dont le gouvernement de Maliki est le principal bénéficiaire) qu’il faut TRANSFORMER en succès stratégique pour régler les problèmes de fond: indépendance de Bassorah, lutte Kurdes vs Arabes, devenir des Fils de l’Irak, etc.

    Il y aurait une réserve de bons sentiments (une deuxième « golden hour » à saisir?) qu’il faut exploiter à bon escient.

    Pour rester au niveau militaire, c’est en partie la question de l’accumulation des combats qui forme in fine une campagne. Entre les deux vivote la bataille dont, sous certains aspects, le résultat peut actuellement se présenter sous de bons auspices.

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