Milices et recompositions sociopolitiques en Irak

Cet article de Nir ROSEN, connu pour ses prises de position originales au sein de la communauté des correspondants de presse en Irak, me semble corroborer de nombreux éléments avancés sur ce blog concernant le phénomène milicien et ethnoconfessionnel.

Son argument est le suivant: les « Fils de l’Irak » ne sont pas une réelle menace pour la stabilité de l’Irak car ils regroupent d’anciens insurgés désormais fichés et contrôlés et qui ne peuvent par conséquent plus entrer en clandestinité. Ayant servi à atténuer les solidarités ethnoconfessionnelles des Sunnites -et par le même mouvement à réduire la nécessité d’une alliance entre groupes en compétition pour le contrôle de la base sociale chiite- ils sont devenus indésirables aux yeux du PM MALIKI. De fait, les récentes arrestations de leaders miliciens à Bagdad et dans les ceintures méridionales de la capitale n’ont donné lieu qu’à des sursauts limités de la part des communautés ou des groupes concernés (essentiellement à l’échelle des quartiers). Bref, ROSEN résume le sentiment de trahison qui court parmi ces anciens insurgés urbains depuis que les Américains ont transféré le contrôle -et le paiement- des milices au gouvernement irakien contre une promesse acceptée du bout des lèvres d’intégrer au moins 20% de leurs effectifs au sein des forces de sécurité irakiennes. Or, non seulement cela n’a pas été fait, renforçant le recrutement chiite de la Police Nationale, mais encore certains groupes ont été dissous par les arrestations de leurs chefs et de certains de leurs membres. Certes, certains officiers américains ont beau jeu de dire que l’engagement dans les SoI n’équivaut pas à l’amnistie des crimes passés mais on est loin de la situation idyllique décrite dans de nombreux comptes-rendus et conférences de presse entre octobre 2008 et janvier 2009.

Quoiqu’il en soit, cette évolution est intéressante car elle est liée à la perception de la fragmentation ethnopolitique en Irak. Recruter des supplétifs au sein de groupes ethnoconfessionnels ou sociaux particuliers est une tactique éprouvée dans le cadre d’une stratégie visant à détacher des segments entiers de la société de la tentation de se rebeller. De la même manière, tenter de s’appuyer sur des élites traditionnelles face à des concurrents religieux ou nationalistes (à moins qu’il ne s’agisse parfois de l’inverse) a souvent servi à asseoir un contrôle plus ou moins complet de certaines zones. Mais il me semble qu’une réflexion de fond sur le sujet mériterait d’être menée.

Notamment car les milices irakiennes relèvent en fait de deux catégories distinctes:

-la première est celle de la capitale et de ses « ceintures »: dans ces zones, les milices ont été systématisées à partir de l’été 2007 par une révision du plan de campagne de Petraeus. Formée d’anciens chefs de cellules ou de groupes insurgés sunnites, leur création a été favorisée à la fois par la pression des rivalités interconfessionnelles depuis la fin de l’année 2005 et par le rejet croissant de la tutelle des membres d’AQI. Leur ressort est essentiellement celui d’un quartier ou d’une communauté locale. En ce sens, il s’agit surtout de groupes d’autodéfense auquels sont liés certains groupes insurgés en lutte contre AQI et les milices chiites. Pour les Américains, la politique de « réconciliation » vise autant à réintégrer les Sunnites dits « modérés » dans le jeu politique qu’à figer la géographie ethnoconfessionnelle de la ville (c’est le sens politique des « murs de protection » qui servent autant à assurer la sécurité d’un quartier qu’à prendre en compte le « nettoyage ethnique).

-la seconde concerne les groupes tribaux de la province d’Anbar, contre lesquels la politique du PM n’a rien pu, excepté de tenter de les diviser lors des dernières élections provinciales. Il s’agit ici d’un mouvement qui se situe dans un cadre traditionnel ou traditionnaliste (c’est à dire où on utilise un langage et des codes traditionnels) à travers lequel certains cheiks (anciens ou homo novi) ont accru leur pouvoir réel comme c’était leur intention depuis longtemps. En effet, privés de l’assise territoriale et foncière de leur pouvoir depuis la Révolution de 1958 et instrumentalisés par le pouvoir central comme courroie de transmission au niveau local, nombreux sont les chefs tribaux à chercher à recouvrer ou accroître les pouvoirs traditionnels.

Cette distinction est intéressante car elle montre l’ambivalence du phénomène milicien. Dans certains cas, il a servi d’accélérateur aux changements sociaux comme on peut le voir dans le cas de Bagdad où le PM MALIKI peut être perçu comme l’incarnation d’un pouvoir modernisateur et les milices comme des auxilliaires utiles en leur temps mais dépassés par le contexte sécuritaire. Dans d’autres, il a servi au contraire une forme de « contre-révolution » sociale et politique au profit d’une plus grande fragmentation du pouvoir. Ce qui amène à une réflexion plus globale sur la politique d’appui sur les supplétifs locaux et les groupes socioconfessionnels qu’ils sont censés incarner: elle ne peut être systématique. S’appuyer sur des élites traditionnelles contestées ne fait que retarder leur chute et ne change rien au résultat d’une telle politique de ralliement. Coopter des « hommes nouveaux » pour apparaître comme les promoteurs du changement social est risqué car potentiellement destabilisateur pour l’ensemble du groupe concerné. Plus largement, la politique milicienne des Américains repose sur une vision beaucoup trop « réaliste » desdites ethnies. On voit bien en effet qu’une part non négligeable des violences en Irak a concerné des affrontements internes aux groupes concernés.

De fait, on assiste ici à une dynamique apparemment contradictoire. D’un côté en effet, la politique « ethnique » sert à affirmer l’identité de certains groupes. Ce n’est pas ici par le jeu d’une politique culturelle vidant de son contenu la spécificité politique d’un groupe donné. Mais plutôt par la constitution de multiples pouvoirs concurrents. De l’autre, cette affirmation identitaire, qui peut confiner au nationalisme, ne se traduit pas par une affirmation politique unitaire (les Sunnites « réintégrés » restent divisés). Par conséquent, plus le sentiment identitaire se renforce, plus il donne lieu à des luttes de pouvoir interne qui s’appuient sur lui.

 

Au final, les milices sont-elles une menace comme le nie Nir ROSEN? Par certains égards, le mécontentement des chefs miliciens ne peut combler le vide que représente l’absence d’organisation et d’unité politique (sauf en Anbar ainsi peut-être que dans la province de Ninive. La spécificité « ethnoconfessionnelle » de la première et la présence de la « menace » kurde dans la seconde expliquent peut-être cela). De l’autre, leur disparition ou leur affaiblissement laisse la porte ouverte au retour des insurgés d’AQI. Les faiblesses actuelles des forces de sécurité irakiennes et le départ imminent des forces américaines des zones peuplées montrent que l’on a peut être surestimé les capacités du pouvoir central (à défaut de sa volonté) à exercer un contrôle sur la capitale et les « ceintures ». Et puis, peut-on penser que ce qu’affirme ROSEN, à savoir que la guerre civile est terminée parce que les Sunnites ont accepté la victoire des Chiites, sera durable? Certes, le PM s’appuie sur de nombreux segments de la société sunnite, mais la fragmentation politique actuelle de cette dernière (qui contraste avec le nationalisme dont elle fait preuve) ne garantit pas que les extrémistes n’y trouvent, aux marges, des voies de recomposition qui passeront par le retour de la violence. Après tout, ne serait-ce pas aussi à cela qu’ont servi les milices sunnites, c’est à dire à réduire l’influence de ces derniers au sein des Sunnites?

Souvenons-nous des Montagnards du Tonkin et du Haut-Laos, des Harkis d’Algérie ou des minorités des hauts-plateaux du Vietnam du Sud….

Une réflexion sur “Milices et recompositions sociopolitiques en Irak

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