Culture et COIN

Le débat a pris de l’ampleur au début de l’automne 2007: les forces américaines en Irak et en Afghanistan cherchaient à intégrer des ethnologues et des sociologues dans les unités de combat afin de mieux comprendre le « terrain humain ». De fait, l’Association Américaine d’Anthropology avait, sous la pression d’un nombre grandissant de ses membres usant d’Internet pour montrer leur désaccord, pris des mesures démontrant l’incompatibilité déontologique à participer à un « travail de terrain » dont la conséquence pourrait être la mort de civils. Je renvoie notamment à Christophe Wasinski pour un résumé de l’affaire.

Mon propos n’est pas de revenir sur cette histoire dont j’ai déjà amplement parlé au sujet de la notion de « terrain humain ». De fait, les protagonistes principaux de la « contestation ethnologique » poursuivent leur combat via notamment les revues Anthropology Today ou encore American Anthropologist, deux journaux académiques dominés par l’anthropologie critique. Cette dernière, inspirée par les écoles critiques en sciences sociales visent, par l’étude des discours et des représentations, à décloisonner les catégories par lesquelles les « dominants » construisent les relations de pouvoir et les maintiennent comme « normales » et « naturelles ». Dans le champs des études de sécurité notamment, il s’agit pour les tenants de cette approche épistémologique de « déconstruire » les discours de sécurité qui ne se présentent jamais comme problématiques. Dans le cas qui nous intéresse, la diffusion de connaissances culturelles au sein des unités déployées en Irak (soit par la mise en condition opérationnelle préalable à la projection, soit par l’intégration de spécialistes de sciences sociales au sein des unités) serait, selon eux, le symptôme d’une double attitude:

  •  l’instrumentalisation de ces connaissances en vue d’un contrôle social des populations. Dans cette optique, la culture est une « arme » (weaponization) qui va déterminer les « noeuds sociaux » sur lesquels il faut agir. Je suis d’ailleurs surpris qu’aucun de ces contestataires n’ait (à ma connaissance tout du moins) fait le parallèle avec le retour d’une vision systémique dans la doctrine militaire américaine. En effet, on peut comparer le Human Terrain System avec le concept des « opérations basées sur les effets » puisqu’il s’agit ici de modeler le comportement de la cible en agissant en des points précis.
  • la persistance d’une vision « coloniale » de l’autre, dans laquelle les populations sont réduites à des stéréotypes en regard desquels les attitudes des militaires ne sont mûes que par les impératifs tactiques. En d’autres termes, les « critiques » prétendent que le développement de la « sensibilité culturelle » sert également à légitimer les pratiques et les discours militaires.

Tout ceci est certainement une des faces de la réalité, mais je m’étonne de voir que cette approche pêche par les travers qu’elle prétend dénoncer chez les autres, en l’occurrence les militaires américains. 

Car en effet, on ne saurait réduire ces derniers à un ensemble unitaire et homogène, ni dans le temps, ni même dans l’espace (des institutions, des unités et des hommes).

Si l’on prend l’exemple irakien, il faut bien dire que trois attitudes coexistent au sein des unités et s’affrontent actuellement au plus haut niveau.

  • La plus ancienne, et longtemps la plus répandue, a consisté à voir dans la culture une simple liste de caractéristiques permettant de définir l’autre et de prédire son comportement. Très logiquement, les contempteurs de l’approche culturalo-centrée considèrent qu’il s’agit de la rémanence de l’orientalisme, c’est à dire d’une vision fantasmée de l’Irak, du monde arabe et de l’Islam. 
  • Plus récemment (même si on perçoit des prémices dès 2003), certaines unités (notamment des Marines mais pas seulement si l’on se réfère par exemple à l’état-major du colonel Mansoor, commandant la 1ère brigade de la 1ère division d’infanterie au NE de Bagdad entre l’été 2003 et l’automne 2004) ont considéré la culture comme un élément important. La procédure la plus courante a consisté en la recherche de moyens et de canaux de compensation à destination des civils pour les destructions et les morts collatérales. Plus prosaïquement, on a ainsi vu se chevaucher une pratique militaire, celle des solatia (pratique de paiement autorisée par le Code de Justice Militaire), et une coutûme moyen-orientale, celle du diya (s’apparentant à un « prix du sang »). Ainsi, les éléments culturels ont été perçus comme davantage le produit de négociations sociales plutôt que comme un ensemble de traits statiques. Mais là aussi, la tendance à l’instrumentalisation est patente: la culture reste extérieure à l’action des militaires américains.
  • La troisième attitude s’est généralisée à compter de 2006, même si là aussi on constate des expérimentations antérieures. Il s’est agit de comprendre que les militaires américains étaient une partie intégrante des processus sociaux et culturels. Ou, pour le dire autrement, que la culture résulte d’une interaction avec les locaux. C’est l’époque où la notion et le terme de wasta (souvent traduit par « influence » par les Américains) font florès dans les discours des militaires américains, notamment aux échelons tactiques. La culture est donc un tout englobant « épais » dans lequel s’inscrit l’action des militaires. Celle-ci n’est donc pas extérieure à la culture locale, elle y participe, tout en étant fortement influencée et contrainte par elle dans un processus somme toute classique de rétroaction. 

Cette dernière attitude me semble importante car, si elle n’invalide pas le discours des critiques, elle le relativise fortement. Certes, les éléments de « sensibilité culturelle » peuvent n’être qu’une forme de « retour colonial » (au sens le plus péjoratif de ce terme). En un sens illustré tristement par Abu Ghraïb, une vision trop statique de la culture a pu augmenter un sentiment d’altérité (pour ne pas dire de racisme). Mais au bout du compte, on ne peut exclure que, loin de « militariser la culture », l’expérience irakienne a aussi contribué à « cultiver le guerrier ». Pour les Français, cette dernière attitude va de soi, marqués que nous sommes par une riche expérience opérationnelle en la matière. Pour les militaires américains, il en va de même que pour la contre-insurrection: l’approche culturelle était profondément inscrite dans des « sous-cultures » marginales (ou marginalisées) comme celle des Forces Spéciales. Mais elle n’était en rien absente. 

L’erreur des critiques se vérifie donc: ce sont eux qui, parfois, ont tendance à « statufier » l’institution militaire et sa culture, ce que précisément ils reprochent aux hommes et femmes en uniforme.

note: je suis d’ailleurs aussi étonné qu’aucun des ethnologues de ce réseau « inquiet » ne puisse expliquer (là aussi, à ma connaissance, si un lecteur peut me contredire qu’il le fasse) pourquoi des militaires accepteraient le « travail social armé » (armed social work) -pour reprendre le terme de Kilcullen- en contradiction complète avec la culture institutionnelle, notamment de l’Army. A la limite, on pourrait comprendre que le refus des missions interventionnistes et trop « séculières » puisse conduire au mépris des populations et à la sous-estimation du fait culturel.

note 2: Il est possible d’expliquer le fossé qui existe entre les présupposés méthodologiques des « critiques » (c’est à dire la réflexivité) et le résultat final qui peine à produire une connaissance opérationnelle. En fait, cela tient à mon sens au fait qu’ils approchent trop les textes et les discours. Evidemment, si l’on suit la doctrine et si l’on écoute certains hauts responsables et leurs conseillers, la culture est instrumentalisée en contre-insurrection. En ce sens, les dénonciations (ou du moins les nuances) apportées par les « critiques » se comprennent. Mais dès que l’on est situé au niveau des interactions sur le terrain, ce schéma ne tient plus par essence. L’action des militaires s’inscrit dans un contexte socio-culturel englobant et entre en rétroaction avec celui-ci et les populations qui le composent et le modèlent.

2 réflexions sur “Culture et COIN

  1. J’avoue ne pas très bien comprendre le reproche de « weaponization » de la culture. Il s’agit d’acquérir des connaissances pour rendre l’opération militaire plus efficaces. J’imagine que cela pose des problèmes éthiques pour certains anthropologues mais en quoi est-ce un problème d’un point de vue scientifique? Le travail fait par un anthropologue utilitariste aurait-il moins de valeur qu’un travail effectué avec une méthode similaire mais dans des conditions plus « normales »?

    J’ai vaguement suivi les débats( à partir de plateforme généraliste comme Danger Room), et au fond là seul chose que j’ai retenu c’est qu’une partie de la communauté des anthropologues américains n’admet pas que leur science puisse servir à des militaires. C’est un positionnement politique respectable mais qui n’a pas grand chose avoir la science elle même( à moins que l’on considère que la connaissance est conditionnée par les rapports de dominations?).

    Enfin, ce n’est pas vraiment dans mes champs de compétences…..

  2. En fait, le reproche est surtout centré sur l’idée que les militaires occidentaux perpétuent ainsi des relations de pouvoir de type « colonial » en enfermant les locaux dans des stéréotypes. Il y aurait une forme de « domination » dans l’instrumentalisation de la connaissance de l’autre.
    Je pense que j’aurais du donner une autre idée pour mieux comprendre pourquoi je ne suis pas d’accord avec leur analyse: les militaires américains sont passés du « mépris » à « l’instrumentalisation » puis à la « reconnaissance » de « l’autre ».
    Je suis également persuadé que, au niveau tactique, les interactions culturelles et sociales ont facilité le changement d’approche (ou plutôt sa généralisation) vers une attitude « réflexive » (c’est à dire une réflexion sur ses propres pratiques et discours, notamment la remise en cause de la tendance à la généralisation abusive dès que l’on parlait des Arabes, des Musulmans, des Irakiens, des Sunnites, etc. Cette généralisation était l’une des causes des « incidents dans l’escalade de la force » voire de certains dommages collatéraux plus ou moins volontaires).

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