Ecouter et parler avec les Irakiens

L’une des difficultés du chercheur occidental s’intéressant à l’action des militaires américains en Irak tient au fait que la quasi-totalité des sources et des narrations proviennent des Etats-Unis ou du monde anglo-saxon. En restant humble, on pourrait dire que ce blog fait exception, en tant qu’il propose des analyses qui me sont propres, autrement dit qui me sont dictées par ma formation universitaire française ainsi que par les états d’esprit des milieux que je fréquente ou auxquels j’appartiens. Toutefois, il faut nuancer cette appréciation en ce sens où je ne suis pas moi-même un spécialiste de la société irakienne et que je ne parle pas l’arabe.

Mais le fait de ne pas lire l’arabe n’est pas en soi un obstacle. Nombreux sont les analystes occidentaux qui maitrisent cette langue et, par ailleurs, une part importante des informations issues du monde arabe sont traduites en anglais et en français. 

Il n’empêche toutefois qu’approcher de la version irakienne des évènements -c’est à dire les interprétations, les narrations, les évènements- est souvent la résultante d’une approche indirecte et déductive, empruntant à la fois à l’intuition de l’enquêteurautant qu’à l’érudition des spécialistes du monde arabe, et particulièrement de l’Irak.

Car en effet, il est essentiel, dans le cadre d’une étude complète de l’action des militaires américains dans ce pays depuis 2003 (et surtout pour ce qui concerne la contre-insurrection), de saisir les interactions complexes qui se jouent avec les locaux. Ceux-ci sont en effet à la fois l’enjeu de la lutte pour la légitimité politique aussi bien que le « terrain » sur lequel cet affrontement intervient, ou encore la cible des actions des militaires. (Postulons en effet que l’un des dilemmes de la contre-insurrection se situe dans l’alternative entre la protection et le contrôle de la population, sujet que je développerai ultérieurement).

Deux articles ont ainsi attiré mon attention car ils pointent -enfin! pourrait-on dire- les difficultés et l’aveuglement d’une approche occidentalo-centrée et, par contraste, toute la richesse d’une écoute et d’un dialogue réel avec les locaux. Plutôt que de parler à la place des Irakiens (ou de faire parler ceux-ci comme on souhaite qu’ils parlent), il convient en effet de savoir ce qu’ils pensent et disent par eux-mêmes.

-le premier article est une tribune de Philipp BENNETT parue dans le Washington Post de dimanche dernier. Il liste les différents « best-sellers » construisant la narration des guerres en Irak et remarque que pas une seule fois on ne se pose la question de la manière dont les Irakiens eux-mêmes peuvent la raconter. Tout commence d’ailleurs par une interrogation: comment appellent-ils cet évènement qui tient de l’occupation, du changement de régime et de recompositions multiples? Ils le nomment « l’invasion »,  » les évènements », « la guerre civile » ou bien plus simplement « l’effondrement »… Par ailleurs, l’auteur rappelle une évidence pour les lecteurs de ce blog: à savoir que le chevauchement et l’interpolation des expériences américaines et irakiennes est un facteur essentiel des évolutions que l’on a pu observer depuis les deux dernières années. Le non-dit reste cependant trop important pour véritablement saisir les implications de la présence américaine et les conséquences ultimes qu’elle aura. Comme le disait Tom Ricks, il est fort probable que les moments les plus importants de ces guerres ne sont pas même encore arrivés. Mais il est heureux que ce bilan soit fait: il a le mérite de montrer combien un ethnocentrisme mal calibré conduit à négliger l’essentiel. D’ailleurs, je peux témoigner par certaines confidences qui m’ont été faites (mais que je dois garder pour ce qu’elles sont) que les militaires américains qui ont le mieux réussi à se faire accepter sont ceux qui ont entrepris d’écouter et de dialoguer réellement. Pour les plus sceptiques, je renvoie au livre de Peter MANSOOR, Baghdad at Sunrise, qui dévoile en creux certains de ces mécanismes.

Quoiqu’il en soit, il serait illusoire de penser que la société irakienne devrait forcément s’inscrire dans une évolution prédictible par nos voies occidentales. On voit par exemple combien le contrôle local peut faire surgir des éléments imprévus (pour nous) comme le montre cet article sur les exactions des cheiks et des forces de l’ordre aujourd’hui.

-le deuxième article est un reportage de Anthony CHADID pour le Washington Post au coeur des marchés et du monde commerçant de ADHAMIYAH (un quartier sunnite situé sur la rive Est du TIGRE devenu un des bastions de l’insurrection nationaliste dès l’été et l’automne 2003). Le journaliste parle arabe et sait s’adapter au rythme particulier de cette société: il lui est donc possible d’écouter et de dialoguer pour mieux comprendre. Une leçon pour ceux qui prônent l’importance du « renseignement humain » et du « renseignement d’ambiance ». Il montre comment l’image des protagonistes des conflits évolue, même si c’est lentement, pour conduire à une vision polychromatique. A ne lire que les communiqués des militaires américains et irakiens, on passe à côté de cette richesse de l’opinion de la « rue arabe » dont l’idée stéréotypée fait un lieu de rumeurs et de pouvoir… D’ailleurs, sur ce sujet on gagnerait à souligner combien les traductions biaisées (volontairement ou non) et les rumeurs ont aussi joué un rôle crucial en tant que « friction » et que « brouillard de guerre » dans les premiers temps de l’occupation (tel officier américain bien intentionné et par ailleurs fin connaisseur des usages tribaux se retrouvant à déclencher l’ire de ses interlocuteurs à cause d’une mauvaise traduction, tels soldats ouvrant le feu sur des foules manifestant contre les soit-disant pouvoirs des lunettes de soleil permettant de voir à travers les vêtements!, etc..).

Une réflexion sur “Ecouter et parler avec les Irakiens

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