La fin et les moyens

Spencer ACKERMAN, un journaliste du Washington Independent qui mène une série d’enquêtes sur la contre-insurrection, vient de publier une excellente réponse à Rachel KLEINFELD dans la revue progressiste Democracy.

Selon cette dernière, le général PETRAEUS aurait mis en oeuvre une stratégie progressiste inhérente à la contre-insurrection, puisque cette dernière ferait appel à des moyens non-militaires et viserait à protéger la population.

Pour Ackerman, il s’agit là d’un contresens: les progressistes reprochent à l’administration l’invasion et l’occupation de l’Irak, et non seulement des moyens plus ou moins coercitifs, dont on voit bien qu’en fait ils sont restés globalement marginaux. D’autre part, la contre-insurrection est neutre: tout dépend de qui l’emploie.

J’y vois là deux points importants:

j’ai déjà eu l’occasion de le dire. Les principales victoires de David Petraeus concernent l’opinion publique américaine et, plus globalement, les militaires occidentaux. Cela ne signifie pas qu’il n’a pas mené une campagne brillante pour « étouffer » AQI, ni qu’il n’ai tenté de mettre en oeuvre les principes de David Galula. Mais dans l’ensemble, il s’est surtout agit de « vendre » le FM 3-24 et le « sursaut » autour du personnage. Bref, entre hagiographie et gesticulations, il est difficile de discerner véritablement le rôle du « Roi David ». Ce n’est pas faire injure au personnage que de rappeler combien il a construit lui-même sa propre légende dès les débuts de l’invasion de l’Irak. Cela n’enlève rien à ses mérites réels (je ne cherche pas à dire que j’aurais fait mieux à sa place), mais cela les nuance. Et Ackerman a raison de « dégonfler » le mythe « Petraeus », car il est vital de comprendre comment le retournement de situation a été rendu possible en Irak, afin de prendre les bonnes mesures et de tirer les bonnes leçons.

-mais ce texte me paraît important car il pose les bases timides d’une réflexion sur les fins. Jusque ici, le débat a été phagocyté par des réflexions sur les moyens de la contre-insurrection, entre protection ou contrôle de la population, juste place des Human Terrain Teams, ou encore la nécessité de coopter les chefs de tribus. Mais il apparaît que ce questionnement est largement insuffisant, car il ne pose pas la question des fins. Ackerman rappelle que la contre-insurrection est un outil. D’ailleurs, n’est-il pas vrai que le terme renvoie aussi bien aux « rafles » indiscriminées ou aux punitions collectives tout autant qu’à la protection des populations, la satisfaction de leurs besoins ou encore le fait de nouer de véritables relations avec les locaux. Autrement dit, si il est faux de dire, comme certains, que la contre-insurrection est mauvaise par nature (c’est le cas de tous les contempteurs de cette stratégie accusée d’instrumentaliser voire de réprimer la population en la contrôlant ou en la terrorisant), il est tout aussi faux de la parer de toutes les vertus au motif qu’elle serait moins « cinétique » et plus « populo-centrée ». Mais soyons clairs: la campagne de 2007/2008 telle qu’elle a été élaborée autour de Raymond ODIERNO a consisté aussi à « rentrer dans le lard » des insurgés et à « persuader » la population de coopérer dans certaines zones. … Là aussi, une analyse fine des conditions locales montrera autant de situations qu’il n’y a d’unités en action.

La question des fins et des moyens est essentielle: jusque ici, le débat s’est concentré dans les mains militaires (et c’est normal) ou « para-militaires » (c’est à dire d’analystes souhaitant fournir du conseil à l’armée). Dans cette optique, la question des meilleurs moyens pour remplir la mission s’est tout naturellement avérée comme primordiale. Par « meilleurs moyens », il a fallu équilibrer l’éfficacité et la légitimité, quitte à légitimer ce qui était efficace mais peu légal ou du moins peu moral. Aujourd’hui, la question est politique: OBAMA est entouré par le CNAS qui lui serine que la contre-insurrection est un moyen pour gagner les guerres engagées par son prédecesseur, maintenir l’hégémonie et la sécurité et intervenir pour la paix et les Droits humains. Mais, et c’est là une autre question que n’aborde pas Ackerman, si il est important de penser les fins (la stratégie) dans le domaine de la contre-insurrection, il convient aussi de ne pas oublier que la fin ne peut justifier les moyens. Ce qui renvoie quand même à la question: la contre-insurrection est-elle par essence bonne ou mauvaise…? On voit qu’on ne sort pas des questionnements sur l’impérialisme et le colonialisme, voire sur la légitimité de l’Etat et sa capacité à organiser le monopole de la violence légitime face à d’autres acteurs…

Vaste débat.

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