Généalogie de la contre-insurrection

Je signale deux publication du Centre d’Etudes en Sciences Sociales de la Défense (C2SD) sur le sujet.

-La première que je référence avec retard (pardon à Christian OLSSON à qui j’avais promis dans parler plus tôt) recense les différentes « traditions » et « cultures » de l’action des militaires dans la reconstruction post-conflit ainsi que leurs modifications plus ou moins récentes. L’occasion de rappeler que ces éléments culturels sont le produit d’histoires non-linéaires et de cheminements parfois tortueux dans lesquels les intérêts bureaucratiques réels ou perçus, les compétitions politiques et identitaires internes interagissent avec les engagements coloniaux ou post-coloniaux ainsi qu’avec les nouvelles normes internationales (le « Nation-building » ayant remplacé sans s’y substituer totalement le paradigme de la « pacification »). Quoiqu’il en soit, cette histoire parallèle et croisée entre les différentes armées occidentales est instructive, d’autant plus qu’elle est l’oeuvre de jeunes docteurs et doctorants.

-La seconde, plus récente, concerne les transferts d’expérience contre-insurrectionnelle dans l’armée britannique entre l’Irlande du Nord et l’Irak. L’auteur, un étudiant en M2 de Relations Internationales de l’IEP de Paris, s’interroge sur la pertinence et l’existence de la « culture contre-insurrectionnelle » britannique et son application en Irak. Il montre ainsi que, si cette culture existe bien -forgée par les décennies de l’action impériale- et se transfère en Irak via la proximité temporelle et organisationnelle entre l’Irlande du Nord et l’Irak, elle n’a pas donné pour autant naissance à une réelle stratégie de contre-insurrection dans les régions chiites du Sud (BASSORAH). Sur le premier point, de nombreux indices corroborent la thèse de la transmission, notamment à destination des Américains pour qui les militaires britanniques -et notamment les vétérans des SAS- ont été une véritable « force de conseil » en 2003. Sur le second, l’auteur fait référence aux débats ayant entouré le bilan britannique en Irak, les Américains n’ayant de cesse de répéter l’échec patent du « savoir-faire british » à Bassorah. On sait en effet comment le laxisme des Britanniques et leur appui sur les acteurs locaux avaient abouti à faire de la ville le terrain d’affrontement des milices partisanes et criminelles se partageant le contrôle des Chiites. L’auteur montre que l’écart entre la culture et le transfert d’une part, et l’absence de stratégie claire d’autre part s’explique parce que la « culture contre-insurrectionnelle » est essentiellement ici un discours politique qui vise à masquer la réalité de l’engagement limité et réticent des militaires britanniques. 

Il est intéressant de constater que, concernant cette dernière idée, on rejoint ce que je disais du FM 3-24 dans un récent billet (et en commentaire d’une intervention pour le moins retardataire de JD MERCHET sur son blog): à savoir qu’il s’agit tout autant d’un discours politique à destination de l’opinion publique américaine.. En réalité, les liens entre le manuel de contre-insurrection et la campagne « anaconda » de 2007-2008 restent ténus.

7 réflexions sur “Généalogie de la contre-insurrection

  1. Le liens des deux études (culture de la reconstruction post- conflit et transfert d’expériences Irlande du Nord-Irak) me semble être le même.

  2. STaillat, pouvez-vous expliquer au néophyte que je suis les préceptes de David Galula et en quoi ils diffèrent de la « stratégie de l’Anaconda » comme vous le dites dans votre message sur le blog de JDM ? Merci.

  3. Bonjour,
    Merci de cette question.. En fait, j’insiste plutôt sur la différence entre le FM 3-24 et le plan « Anaconda », ou pour être plus précis, je m’inscris en faux contre la soi-disant « linéarité » entre le manuel de contre-insurrection et ce que l’on appelle la « stratégie PETRAEUS » (soit « Anaconda »).
    Pour répondre à votre interrogation sur Galula, tant le manuel de décembre 2006 que le plan de campagne au niveau opératif s’inspirent des principes définis par l’officier français au service de la RAND Corporation en 1963 (pacification in Algeria) et en 1964 (Counterinsurgency Warfare: Theory and Practice). Il faut en effet distinguer deux niveaux de principes et préceptes.
    -le premier est celui de la théorie de la « contre-insurrection »: pour Galula, insurrection et contre-insurrection sont des affrontements politiques dont la population est l’enjeu. Par ailleurs, contrairement à ce que souhaitait Mao dans la troisième phase de l’insurrection (soit le passage à l’affrontement « conventionnel »), Galula présuppose que l’insurgé restera dans une optique « irrégulière » (guérilla et terrorisme). Pour triompher d’un tel phénomène, il recommande donc à la fois des actions contre les insurgés et des actions contre l’insurrection, notamment vers la population. Le manuel FM 3-24 reprend effectivement ces principes théoriques dans sa définition des modes d’action de l’insurrection et dans l’idée que « la population est le centre de gravité ».
    -le second niveau est celui de la mise en oeuvre de la contre-insurrection sur les plans tactiques, opératifs et stratégiques. Plus précisément, il s’agit d’un ensemble de tâches successives que le manuel FM 3-24 décrit comme le procédé (s’emparer-tenir-construire): on « nettoie » une zone de la présence des insurgés, puis on en prend le contrôle par des actions policières, de renseignement et des actions de contrôle de la population (sur un mode coercitif ou bien humanitaire, ou les deux), enfin on construit des institutions locales et on recoud le tissu socio-économique (reconstruction et transition). Pour Galula, l’idée tient essentiellement en un contrôle de la population qui permettra de la protéger et de détruire l’infrastructure politique ennemie.
    Alors, comment comprendre l’articulation entre ces trois éléments que sont les préceptes de Galula, le manuel FM 3-24 et « Anaconda »?
    Le plan « Anaconda » correspond à la « stratégie Petraeus », c’est à dire au plan de campagne combiné mis en oeuvre au niveau inter-agences (MNFI et Ambassade), comprenant des volets cinétiques, politiques, de renseignement, économiques, pénitentiaires/judiciaires. En tant que tel, il est beaucoup plus large que les opérations préconisées par Galula. En même temps, il applique une partie seulement des principes du FM 3-24, et essentiellement ceux qui sont l’actualisation des enseignements des opérations extérieures des années 1990, à savoir la coopération inter-agences et ce que le général KRULAK avait théorisé par la figure de « la guerre des trois pâtés de maison ». En revanche, sur le plan militaire, le plan de campagne élaboré par le général ODIERNO avant la publication du manuel et la nomination de PETRAEUS (mais amendé régulièrement après ces deux évènements) est construit sur l’enchaînement tactique « galulien » et sur la mise en oeuvre d’opérations simultanées et successives sous la forme de la « tâche d’huile ».
    Si l’on veut conclure, on se gardera bien de penser, comme semblent le croire certains (ou le faire croire), que la campagne « Anaconda » est une émanation directe du FM 3-24 et/ou du « génie » de PETRAEUS…. Si « Anaconda » semble bien reprendre certains préceptes de ce manuel, c’est en fait surtout le résultat d’une évolution parallèle et partiellement déconnectée des deux processus « sur le terrain » et « dans la doctrine ». La coexistence de principes communs entre ces deux lieux d’élaboration de la pratique militaire de contre-insurrection américaine tient bien entendu à des contacts permanents entre eux, mais absolument pas de manière linéaire. Pour le dire plus simplement (du moins je l’espère): il ne faut pas croire que la doctrine entraîne automatiquement une application pratique de ses principes. C’est le cas pour « Anaconda » qui résulte plutôt de plusieurs processus: l’évaluation propre à la situation irakienne, les « expériences combattantes » des années 1990 à 2006 et aussi l’institutionnalisation de certaines d’entre elles dans le FM 3-24.
    A contrario, la présence de GALULA doit être comprise essentiellement comme un repère théorique et discursif: il s’agit de codifier ou d’actualiser des préceptes à partir d’une expérience qui n’est pas si nouvelle que cela pour l’US Army.. Je rappelle que Galula fut analyste à la RAND durant la guerre du Vietnam et que ses préceptes nourrirent en partie la doctrine américaine de ce temps.. Il s’agit donc d’une redécouverte partielle qui a tendance à nous faire croire que Galula était ignoré dans les années précédentes. Or, plusieurs éléments montrent que, dès le déploiement de OIF II (au printemps 2004), certains officiers américains ont lu ou fait lire Galula…

    Terminons cette longue réponse par un élément interprétatif: comment comprendre l’idée que PETRAEUS/le FM 3-24 ont directement été responsables du changement de situation en Irak en 2007/2008? Car cette idée est à reformuler complètement sous peine de faire un contresens. D’autres facteurs sont entrés en jeu pour expliquer ce changement de situation, sur lesquels l’équipe de PETRAEUS a bien entendu capitalisé (le mouvement du « Réveil » par exemple). De plus, la plupart des changements tactiques sont intervenus par le bas à compter de 2006. Enfin, il faut véritablement insister sur le rôle de ODIERNO, réhabilité par RICKS dans son dernier bouquin.
    Donc je réponds à ma question d’interprétation: il faut voir ce récit de la linéarité FM 3-24-PETRAEUS-ANACONDA-succès comme un discours politique à destination de l’opinion publique intérieure, à destination de l’opinion publique internationale, et surtout à destination des institutions militaires américaines (qui sont en plein chantier de réformes potentielles) voire occidentales (d’où le mal que se donnent PETRAEUS ou le colonel ROPER -qui commande le COIN CFE- pour passer « la bonne parole »). N’oublions pas que c’est sur la croyance en cette linéarité que beaucoup ont accueilli la nomination de PETRAEUS au CENTCOM. A noter que le principal intéressé a aussi donné son avis sur l’idée selon laquelle il serait possible de « refaire Anaconda » en Afghanistan: plus modestement et de manière plus réaliste, il a indiqué que cela n’était possible qu’avec de sensibles ajustements…. « COIN is context-driven »..
    Cordialement
    Stéphane TAILLAT

  4. Pour ajouter un mot rapide que tous comprendront: on ne peut, sous peine d’un raccourci dommageable, dire que le FM 3-24 a permis de « gagner la guerre »…
    En effet, il semble que peu d’officiers (pour ne pas parler des sous-officiers ou des militaires du rang) aient lu le texte lui-même. En revanche, beaucoup en étaient à leur 3ème ou 4ème déploiement en Irak.
    Par ailleurs, entre la conception de « Anaconda » (qui ne date pas précisément du début du temps de commandement de PETRAEUS et qui a été constamment revu au cours de l’été 2007), le plan de campagne de ODIERNO (pour une grande part conçu entre novembre 2006 et mars 2007) et les actions tactiques des brigades, des bataillons et des compagnies (notamment car le système des Joint Security Stations et des Combat Outpost se caractérise par la dispersion d’unités de la taille de la compagnie, voire de la section, au coeur des zones quadrillées), il y a un fossé « abyssal »….
    Alors, je le maintiens: le FM 3-24 et la « narration PETRAEUS » sont en grande partie des opérations d’information de type politique, nécessaire d’ailleurs dans l’ensemble de la manoeuvre en Irak, mais s’ajoutant également dans le contexte des luttes identitaires au sein des forces armées américaines.
    Cordialement
    Stéphane TAILLAT

  5. Merci bien pour ces éclaircissements.

    Sans être spécialiste du sujet, j’ai l’impression qu’il y a une certaine fracture aux USA entre l’aspect doctrine/préparation/entraînement des unités sur le territoire US et le côté opérationnel qui se fait sous les commandements de théâtre (CENTCOM, SOUTCHOM, etc.), ce qui pourrait expliquer les divergences entre le FM et les plans sur le terrain.

  6. Oui, c’est une des explications évidemment. C’est d’autant plus paradoxal que la doctrine est considérée, dans l’Army tout du moins, comme un élément prescriptif et quasi-dogmatique… Mais en fait, les « combattant command » (nom des commandants régionaux unifiés) ont souvent leur propre « think tank ».
    Une autre explication est beaucoup plus simple: le FM 3-24 est très généralisateur (en dépit du système des « vignettes ») et en même temps, il recommande une grande souplesse dans l’emploi de la contre-insurrection… Donc, le plan « Anaconda » reflète essentiellement le « vécu » de ses architectes, dans lequel Galula et les expériences/débats des années 1990-2006 prennent la place du lion.
    Donc, je conclus en réaffirmant que le FM 3-24 est destiné avant tout aux institutions militaires et à l’opinion américaine….

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