Des élections calmes?

Alors que l’ambassadeur CROCKER et le général ODIERNO se félicitaient (et félicitaient les Irakiens) pour la tenue de ces élections provinciales, il semble bien que les choses soient plus complexes et nuancées que la narration en cours sur « le tournant démocratique irakien ».

Soyons clair: l’absence d’incidents notables et le fait que 51% des électeurs aient participé est un bon indice que les choses changent. Parmi d’autres faits, le faible nombre de décès liés à la violence en Irak fait de ce mois de janvier le moins meurtrier depuis 2003, accentuant la tendance des mois précédents. (note: j’ai déjà dit que ce critère, quoique crucial, devait être manié avec prudence, car il peut être conjoncturel davantage que structurel, même si, dans le cas présent, cette possibilité semble à écarter de plus en plus… en attendant les jours prochains qui me contrediront peut-être🙂 ).

Toutefois, le taux d’abstention est resté assez bas, notamment (et contrairement aux infos que j’avais samedi) dans la province d’ANBAR où 40% des électeurs se sont déplacés, ce qui pose plusieurs problèmes. On pourra objecter que ce ne sont que des élections locales et que le vrai « tournant » aura lieu dans un an avec les élections législatives. C’est oublier que plusieurs enjeux auraient du logiquement (mais dans notre logique occidentale… c’est le « bobo ») faire se déplacer les électeurs: la répartition des pouvoirs sur la sécurité entre le gouvernement central et les provinces, la contestation du pouvoir des partis « dominants » (islamiques), les enjeux ethniques (à MOSSOUL puisque la province de KIRKOUK ne votait pas: elle attend en effet le référendum local pour connaître son sort et savoir si elle fera partie du Kurdistan Régional Autonome), la lutte de pouvoir au niveau national entre le PM MALIKI et ses rivaux, etc.. Deux pistes: peut-être les Irakiens sont-ils surtout préoccupés de reconstruction (qui tarde encore à faire sentir ses effets)? Peut-être sont-ils blasés par rapport aux oligarques locaux (certains ayant accru leur pouvoir par une instrumentalisation réciproque avec les Américains en 2007? 

Evidemment, des facteurs multiples ont pu jouer un rôle, telle que l’imposition du couvre-feu depuis 22h00 la veille. Par ailleurs, il semble que de nombreux électeurs ne se soient pas trouvés sur les listes électorales. Bien sur, certains crient à la fraude (comme à Bassorah) mais d’autres explications sont possibles, notamment le fait que de nombreux Irakiens soient des déplacés. N’oublions pas que le dernier recensement complet  et fiable de la population date de 1979! 

Quoiqu’il en soit, et comme je le disais vendredi, certains commencent déjà à protester, notamment dans les régions du Sud Chiite (les premiers résultats, et le Conseil Suprême Islamique lui-même, reconnaissent la victoire du Dawa du PM MALIKI) et à ANBAR (où le leader du sahwa -« Réveil »- semble croire aux manigances du Parti Islamique Irakien, au pouvoir depuis 2005, qui aurait artificiellement gonflé le chiffre de la participation afin de légitimer sa possible victoire).

Il est un peu tôt pour conclure sur ce sujet. Attendons de voir comment ces résultats seront reçus de facto par les vaincus, surtout là où les luttes partisanes se doublent de compétitions ethnoconfessionnelles. On peut en tirer quelques idées cependant: le PM MALIKI sortirait renforcé notamment dans le Sud, tandis que les partis séculiers chiites et sunnites prendraient l’avantage sur les partis islamistes (cette énoncé doit être nuancé par le fait que ce ne serait pas le cas en ANBAR). Autre enseignement, les candidats indépendants soutenus par la mouvance sadriste auraient conservé de bons résultats au mouvement populiste.

Quoiqu’il en soit, il est intéressant de voir ce qu’en dit le président OBAMA: il semblerait que ce soit pour lui le signe que son plan de retrait « responsable » (c’est à dire accéléré) puisse s’appliquer, même si il n’est pas très précis sur le sujet. Il n’est pas sur, au vu de ces petits indices, que l’analyse soit correcte. Au vrai, même le « sursaut » de 2007 a été pensé comme un « arrêt sur image » du retrait et de la transition aux Irakiens.. Il n’est pas étonnant dès lors que les militaires américains ne soient pas plus combattifs pour défendre le plan initial de PETRAEUS/ODIERNO: au fond, cela vient dans la logique des choses et le moindre évènement (comme les élections provinciales) apparaît comme allant dans le « bon sens »… L’optimisme dans l’Army a souvent été présenté comme un obstacle à un réel apprentissage institutionnel. Il est sur en tout cas qu’il s’agit d’un dangereux prisme lorsque les questions de la stabilisation et de la transition se posent: ce sont des moments cruciaux et fragiles, durant lesquels le pouvoir perturbateur des insurgés ou des acteurs du jeu irakien est le plus élevé. Le fait qu’il n’y ait pas eu d’attentat (et encore, un IED a ciblé hier un cheik rallié aux Américains dans le district de MADAEN au sud de BAGDAD) ne signifie pas qu’il s’agit d’un signe de la « démocratisation » de l’Irak: la prudence n’est pas la pusillanimité, c’est la saisie de l’opportunité. Et puis, comme le disaient certains observateurs irakiens et américains dans la province de Ninive (MOSSOUL), peut-être les groupes insurgés arabes sunnites du gouvernorat septentrional ont-ils décidé d’user de la voie des urnes, maintenant que les Sunnites semblent bien partis pour l’emporter dans cette zone contestée? L’insurrection est avant tout politique: pour elle aussi la « guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens » et pas une fin en soi.

 

mise à jour:

Le Baghdad Bureau fait une revue de la presse irakienne sur le sujet. Quelques idées: « sortez les sortants » (le Conseil Suprême dans les provinces du Sud, les sadristes à MAYSAN, le Parti Islamique Irakien (sunnite) en ANBAR), montée des partis séculiers, triomphe du PM. 

En bonus, une excellente analyse des enjeux politiques dans la province de DIYALA: ou comment MALIKI a combattu le Conseil Suprême Islamique allié au Parti Islamique irakien à l’origine des « Fils de l’Irak » de la province, via les Conseils de Soutien Tribaux (institutionnalisés depuis une loi de février 2008 sur la réconciliation, mais déjà l’oeuvre depuis l’automne précédent.. quand je pense que David UCKO osait écrire que le PM était en retard d’une station sur le sujet!).

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