Pas de région fédérale à Bassorah

Il y a un mois, j’évoquais le projet de référendum sur la création d’une région fédérale à Bassorah. Cette dernière serait une alternative au projet du Conseil Suprême Islamique en Irak visant à fédérer les neuf gouvernorats du sud chiite. En effet, au contraire de ce dernier plan, la région fédérale de Bassorah se ferait sur une base multiethnique et multiconfessionnelle, tout en reconnaissant un pouvoir important au gouvernement central (notamment sur le pétrole).

Or, le seuil de 10% de l’électorat requis pour signer la pétition (soit environ 140 000 signatures) ne semble pas avoir été atteint à la date du 11 janvier. Autrement dit, le projet est avorté… pour le moment (mais il semble bien, pour les raisons que je vais exposer, qu’il n’obtienne pas plus de succès dans un avenir proche).

Cette histoire, loin d’être anecdotique, est en fait cruciale car elle pose la question du fédéralisme en Irak et donc des rapports complexes entre les régions et entre les catégories ethnoconfessionnelles. Pour beaucoup d’occidentaux (et notamment les journalistes américains), le résultat de la présence américaine en Irak depuis 2003 est un communautarisme exacerbé, dont la montée en puissance des milices et des tribus sunnites aggraverait encore la dynamique.

Or, que nous apprend cet échec? Tout d’abord que la question de la décentralisation, si elle reste vivace, ne se pose plus qu’en terme de fédéralisme et non plus d’autonomie régionale dans la grande majorité de l’Irak. Bassorah représentait en effet un terreau particulièrement fertile du fait de son passé fédéral et du consensus des élites au-delà des différences confessionnelles sur la gestion de la région et ses rapports avec Bagdad. Le vote de la loi sur le fédéralisme en octobre 2006 -qui représentait pour les partis favorables à un Etat confédéral une étape importante dans le processus de décentralisation- semble être la dernière victoire du front fédéraliste (le Conseil Suprême de la Révolution Islamique -chiite-, les partis kurdes et certains partis sunnites). Depuis, pas de réelle avancée dans cette direction.  Deuxièmement, cet échec montre surtout le faible soutien populaire au projet, d’autant que ce dernier n’a jamais pu, selon Reidar VEISSER, susciter suffisamment de mobilisation des moyens médiatiques ni créer une identité alternative au sentiment national irakien.

Au fond, la bonne nouvelle de notre point de vue français (et irakien aussi) est la bonne santé de ce sentiment national. Mis à mal par des années de sectarisme communautaire (notamment chez les Chiites mais aussi les Kurdes qui jouent de leur propre agenda dans le Nord), il a survécu, peut-être paradoxalement grâce ou à cause de la présence américaine. Celle-ci a alimenté le nationalisme d’une grande partie des Sunnites et des milieux populaires urbains ou des tribus rurales chiites (qui forment l’essentiel de cette population, largement ralliée au mouvement sadriste jusqu’en 2007). 

Le personnage-clé de cette histoire est bien entendu Nouri Al Maliki: son nationalisme, même si il est peut être suspect aux yeux de VEISSER qui n’explique pas pourquoi le premier ministre n’a pas cherché à faire la réforme institutionnelle qui aurait pu préserver le pouvoir central (et de fait, la constitution de l’Irak en fait un Etat fédéral), est un des arguments majeurs dont il dispose dans les élections à venir. (note: pour ce qui me concerne, j’incline à penser que Maliki instrumentalise le nationalisme ET le communautarisme…). Il lui faudrait pour cela élargir la coalition au pouvoir à des partis non chiites… D’autant que ses rivaux fédéralistes (le Conseil Suprême et les Kurdes), qu’il semble avoir instrumentalisé contre Sadr à compter de novembre 2006 et jusqu’au printemps 2008, ont de plus en plus de mal à cacher leur agacement face à l’accroissement du pouvoir gouvernemental, notamment grâce à l’abaissement des milices (les partis disposant de milices ne peuvent se présenter aux élections provinciales) et à la montée en puissance des forces armées et de sécurité…. formées par les Américains. 

Or, les élections ne sont pas le seul chemin vers le pouvoir. Si il doit convaincre les électeurs dans chaque province (et notamment bien sur les Chiites) -ce qu’il s’efforce de faire en instrumentalisant en ce sens les Conseils de Soutien Tribaux créés pour la réconciliation- le PM doit aussi se méfier du front fédéraliste. Le poste de speaker du Parlement n’est pas toujours pas attribué. Or, on se souvient qu’une des raisons de l’éviction du titulaire précédent était sa proximité avec le PM et donc sa répugnance à faire voter une motion de censure. On comprend mieux le soutien des partis chiites majoritaires (dont le Conseil Suprême) à la candidature d’un Sunnite pour ce poste-clé. Il ne s’agit pas de « répartition équitable » des postes entre les confessions et les groupes parlementaires, mais bien d’une volonté de faire échouer l’élection d’un candidat nationaliste….qui servirait plus les intérêts du PM que ceux du Front fédéraliste.

Au-delà, en ce jour où OBAMA est investit 44ème président des Etats-Unis, il est important de rappeler les positions passées des Démocrates et de l’immense majorité de la presse américaine sur ce sujet: soutenant hier la création d’un Etat tripartite confédéral (on se souvient de BIDEN disant face à Sarah PALIN que les haines entre Sunnites et Chiites en Irak étaients séculaires -alors que la conversion de la majorité des tribus au chiisme ne date que du milieu du XIXème siècle- et donc qu’ils fallaient les séparer pour leur propre bien), ils semblent aujourd’hui convaincus que le front fédéraliste dispose effectivement d’une majorité pour rejeter Maliki, lequel n’a pas que des ennemis aux EU. Outre d’être favorable à un Etat centralisé, il est aussi jugé responsable de la lenteur des progrès de la réconciliation en Irak………

Pour ma part, et je laisserais juger le lecteur sur ce point, il me semble que, si la menace d’un pouvoir personnel du PM est assez probable, il est malhonnête de lui reprocher lesdites lenteurs. Après tout, il n’est pas si puissant que cela, et ses rivaux restent forts: Sadr jusqu’en 2008 « tenait » la rue chiite, le Conseil Suprême Islamique et les deux partis Kurdes bénéficient du soutien américain (et iranien pour le premier) tout autant que de l’écrasante majorité au sein des Assemblées Provinciales… Ce qui nous renvoit aux élections de la semaine prochaine…..

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