« Il est grand temps pour les Marines » CONWAY et la « guerre irrégulière » (mis à jour)

Lors d’une tournée dans les principales bases des Marines en Irak et en Afghanistan, le Commandant du Corps des Marines (CMC), le général CONWAY, a  plusieurs fois rappelé qu’il était grand temps pour les Marines de quitter l’Irak pour l’Afghanistan, au motif qu’ils étaient une « machine combattante » et que le rôle à ANBAR avait été « réduit au Nation-Building« . 

Voilà une pensée qui n’a rien de vraiment nouveau chez cet homme. En octobre 2007, lors d’une rencontre avec les autres chefs d’Etat-major et le Secrétaire GATES, il avait déjà exprimé cette demande, appuyant sa requête sur les capacités interarmes « natives » des unités du Corps des Marines (les Marine Air-Ground Task Forces). Le même mois, et à plusieurs reprises, le général CONWAY avait également exprimé ses doutes tant sur l’intérêt du MRAP que sur celui des nouvelles vestes de combat des Marines. D’autres arguments étaient avancés qui entraient dans la défense d’une certaine « culture institutionnelle » propre au Corps des Marines: l’USMC est agile, léger et expéditionnaire….. Comment comprendre ce qui semble une résistance particulièrement claire contre la « guerre irrégulière », dont pourtant le DoD vient de faire une priorité à l’égal des missions de combat « conventionnelles ».

Il y aurait beaucoup à dire sur cette attitude du CMC et sur ses méthodes. Rappelons en premier lieu que la « culture » dont il est question ici a beaucoup à voir avec l’oeuvre incisive que lui avait consacré un défunt récent, le Lieutenant-général Victor KRULAK, père du CMC Charles KRULAK, dans First To Fight. Dans ce livre, KRULAK père cherchait à montrer comment le Corps avait eu à faire face à une « lutte pour sa survie » aux lendemains de la Seconde Guerre Mondiale, menacé qu’il était par la réorganisation et la rationalisation de l’établissement de Défense au sortir de celle-ci. En 1952, au terme d’un lobbying intense, une loi votée par le Congrès faisait du Corps des Marines une institution virtuellement immortelle, ses effectifs ne pouvant descendre en dessous de 3 divisions. KRULAK expliquait ainsi toute l’histoire du Corps comme une « lutte pour la pertinence » et contre la « redondance »: en conséquence, depuis la fin du XIXème siècle, les dirigeants successifs de l’institution n’avaient cessé de batailler pour dégager une mission noble et spécifique. Après des années de tatonnements, desquelles n’étaients pas exemptes les luttes intestines et les débats parfois houleux (lorsque le CMC LeJEUNE avait demandé la fermeture des Ecoles du Corps pour rédiger le tentative manual on landing operations en 1934, les directeurs desdites Ecoles n’avaient obtempéré que pour mieux préparer la rédaction de leur propre manuel, le fameux Small Wars Manual, l’année suivante), la mission de débarquement amphibie prenait le rôle de mission propre et prestigieuse. 

Un second élément de cette culture, et peut-être celui dont les Marines déployés en Irak (je pense notamment au général MATTIS) se sentent les plus proches, tient dans les capacités d’innovation supposées dont les membres de l’institution seraient les détenteurs. Du fait des déploiements « coloniaux », notamment lors des « guerres de la Banane » dans les Caraïbes, et de la décentralisation des responsabilités aux plus bas échelons, les Marines auraient ainsi innové. Cette capacité « native » d’adaptation sur le terrain est aujourd’hui cultivée jusqu’au conformisme, à tel point que la « culture guerrière » de l’institution se nourrit aussi du mythe des héros marginaux et seuls de la Seconde Guerre Mondiale et aussi de la guerre du Vietnam (de cette période, nul doute que la principale innovation dont le Corps se crédite volontiers lui-même est celle des Combined Actions Platoons, des unités indigènes formées de villageois et encadrées par des Marines qui vivaient avec elles -même si il s’agit ici d’une reprise plus lointaine d’autres procédés, on pense aux GMCA français en Indochine). 

Un troisième trait tient justement à la coexistence entre plusieurs « rôles idéaux » au sein du Corps: si la capacité expéditionnaire a connu de beaux jours dans les derniers temps de la guerre froide puis dans les interventions extérieures « de stabilisation et de soutien » des années 1990, c’est aujourd’hui le passé « colonial » qui revient en force. Sans que cela soit d’ailleurs une contradiction: la réédition du Small Wars Manual a commencé en 1987 à l’époque de la doctrine LIC de l’Administration REAGAN, alors même que le concept de « guerre de manoeuvre expéditionnaire » était avancé par des innovateurs soutenus par le futur CMC, le général GRAY, inventeur du concept de Marine Air-Ground Task Force (MAGTF).  Enfin, la fin des années 1990 et le temps de commandement du général Charles KRULAK a vu la maturation de la fonction de prospective et d’anticipation: autrement dit, le fils à institutionnalisé ce que le père avait cru percevoir dans l’histoire du Corps, à savoir la capacité à l’innovation et à l’adaptation. La création, au tournant du millénaire, du Marine Corps Warfighting Laboratory a permis aux Marines de rester en pointe dans les concepts aujourd’hui répandu, tels que celui de « caporal stratégique » (programmes Hunter et Killer) ou encore les opérations en milieux urbains -la « guerre des trois patés de maison » est aussi une création de KRULAK- à travers le programme Metropolis. On peut dire que, alors que les capacités de combat en milieu urbain et de « guerre au sein des populations » se sont développées de manière informelle dans l’Army (et en suivant les modèles déjà établis de la doctrine LIC ou de celle des Operations Other than War), elles ont été précocement institutionnalisé dans la formation initiale ainsi que l’enseignement supérieur pour ce qui concerne le Corps des Marines, et toujours en s’efforçant de les relier à la « Tradition » du Corps (ce qui a partiellement évité les résistances internes).

Or, le général KRULAK -et on sent que CONWAY suit ses traces- avait du faire valoir son point de vue par de multiples discours énumérant sans cesse les mêmes leitmotivs. Dans les dernières années du siècle, il n’avait eu de cesse de répéter les paroles prononcées par Auguste en 5 ap JC: « VARRUS, RENDS MOI MES LEGIONS »: cette référence à la bataille de Teutoburger Wald, qui avait vu la défaite des légions face aux Germains, lui permettait de rappeler la nécessité de ne pas se laisser surprendre, ni tactiquement (ce qui était de son ressort en tant que CMC), ni stratégiquement. En un sens, cette modalité de KRULAK nous montre déjà que sa pensée devait être particulièrement combattue au sein de l’institution. 

Dès les premiers jours ayant suivi la défaite de S. HUSSEIN, le CMC HAGEE avait lui aussi réclamé que les Marines, qui avait porté une part essentielle de l’avancée sur BAGDAD et TIKRIT, devaient se retirer le plus vite d’Irak, afin de pouvoir être de nouveau disponible pour les « missions d’urgence ». Pourtant, loin d’être un adversaire résolu de la « contre-insurrection », le général HAGEE avait publié une directive en avril 2005 préconisant d’accélérer la formation « culturelle » des Marines pour les déploiements de longue durée en « stabilisation et soutien ». Certes, on peut arguer du fait qu’il s’agissait de répondre à la demande faite par le DoD de prendre en compte ces missions comme des missions à part entière de l’établissement de Défense. Bien plus, sous le commandement de HAGEE, le général MATTIS avait été nommé à la tête du Marine Corps Combat Development Command (MCCDC) où il contribuait à poser les jalons de nouveaux documents doctrinaux, comme le tentative manual for countering irregular Threats (juin 2006), et de concepts intégrant la « contre-insurrection » au sein des paradigmes dominants de l’USMC (notamment les Opérations Décentralisées –Distributed Operations– abandonnées depuis). Dans un article paru en juillet 2005 dans la revue Proceedings de l’Institut Naval, co-signé avec le Lieutenant-colonel à la retraite du Corps Franck HOFFMAN, MATTIS déployait les grandes lignes du concept de « guerre hybride » qui, selon les auteurs, devait permettre au Corps et à l’ensemble des services américains de mieux définir le nouveau concept conflictuel en Irak et ailleurs….

Comment donc comprendre l’attitude CONWAY, qui ne manquera pas de surprendre si on ajoute qu’il commandait la 1ère Force Expéditionnaire des Marines en 2003/2004 (avec MATTIS comme proche collaborateur)? 

Il faut en fait comprendre que le CMC ne fait que tenter de préserver ce qu’il pense être « l’essence » de l’institution dont il a la responsabilité. En réalité, la « culture » décrite par KRULAK père résulte largement d’une construction historique et contingente, dans laquelle les évènements historiques (le Corps fut souvent engagé à rebours de ses propres aspirations, par exemple dans les Caraïbes, et alors que d’autres missions pouvaient concurrencer le débarquement amphibie), les luttes intestines et inter-services, la croissance cumulative des expériences combattantes spécifiques, ont joué un rôle majeur. Plus important, on ne peut séparer les différents éléments de cette culture que pour l’analyse: dans l’esprit des Marines -notamment les gardiens de la Tradition- il y a une continuité manifeste entre les missions et les rôles (la « guerre de manoeuvre expéditionnaire » est la continuation du débarquement amphibie, et elle peut intégrer la « contre-insurrection », elle-même héritière pour partie des « petites guerres »). Par ailleurs, défendre le caractère « expéditionnaire » de l’institution ne relève pas d’une « réaction » contre la COIN en Irak, mais rappelle simplement que ce qui lie le tout, pour tout Marine, est justement cet ethos guerrier. Après tout, même le général MATTIS, qui forgea en 2003/2004 les  devises de No Better Friend, no worse Ennemy ou de First, Do Not Harm, n’a pas hésité à rappeler celà en 2006 lorsque, s’exprimant devant un parterre de Marines et parlant de l’Irak (alors que les EU étaient en pleine révélation de « l’affaire HADITHA » dans laquelle des Marines ayant combattu précédemment sous ses ordres étaient impliqués), il annonça la couleur: « j’aime la bagarre »… Ce qui ne manqua pas de susciter l’horreur et l’indignation de l’establishment libéral américain!!! Comme le signalait le colonel Henri BORE dans une étude pour le CDES (ancêtre direct du CDEF) sur la première bataille de FALLOUJAH (avril 2004), en dépit d’une forte sensibilisation à la notion de « gagner les esprits et les coeurs » -notamment par une attitude plus respectueuse et l’usage de la maîtrise de la violence plutôt que de la coercition-, les Marines ne furent pas empêchés de déployer une puissance de feu , souvent disproportionnée, dès lors qu’ils étaient menacés. Plutôt que de voir la « COIN » et les opérations de combat comme deux modalités différentes de la guerre, mieux vaut, à travers l’exemple historique du Corps des Marines (la « Force 911 de l’Amérique » selon leurs propres dires), les considérer comme les deux faces de la même pièce.

 

Mise à jour: et quand on parle du loup… le Joint Forces Command, dont le commandant n’est autre que le général MATTIS, vient de publier son Joint Operating Environment (JOE 2008). Ce document sert essentiellement de base aux réflexions conceptuelles et doctrinales de l’ensemble des services. Il est donc intéressant d’y aller faire un tour pour voir comment la « patte » de « mad dog » MATTIS a pu éventuellement inspirer la vision de leur environnement pour les militaires américains….

 

Mise à jour: Dans la lignée de cette peur « native » de la redondance avec les autres services (être une deuxième « armée de terre » à cause de « l’enlisement » en Irak), le CMC CONWAY a de nouveau prononcé un discours en ce sens lors du symposium national de l’Association de la Marine de Surface. Il a notamment rappelé que l’augmentation des effectifs du Corps (une compensation promise par l’Administration Bush à l’Army et à l’USMC pour son soutien au « sursaut » de 2007) permettrait de garder la durée de projection à 7 mois (rappelons que dans l’Army cette durée a été portée à 15 mois entre janvier 2007 et juillet 2008 ) pour 14 mois au quartier ou en exercice sur le territoire des Etats-Unis ou dans les bases navales. Il s’agit bien entendu de répondre à l’inquiétude des familles sur la durée et la fréquence des déploiements en Irak et en Afghanistan. Mais par ailleurs, le CMC a également indiqué qu’il souhaitait que les Marines utilisent ce temps pour se remettre aux entraînements classiques: opérations en montagne, en milieu polaire ou dans la jungle, mais aussi « s’entraîner aux opérations amphibies avec nos frères de la Marine« .

2 réflexions sur “« Il est grand temps pour les Marines » CONWAY et la « guerre irrégulière » (mis à jour)

  1. « au motif qu’ils étaient une “machine combattante” et que le rôle à ANBAR avait été “réduit au Nation-Building“.  »

    Très interessant mais cela n’explique toujours pas pourquoi Conway a l’air de considérer qu’en Afghanistan les Marines pourront être ce qu’il devrait être, « une machine combattante » comme si cela n’avait strictement rien avoir avec le « nation building ». C’est tout de même assez mystérieux, encore plus quand vous rappelez l’expérience passé des marines dans le domaine de la contre-insurrection.

  2. Oui, j’ai oublié de noter ce point, vous avez raison. Au fond, la raison probable de cette attitude de Conway est lié à son rôle en tant que CMC: préserver l’USMC. En tant que tel, il faut donc sortir d’une mission coûteuse en hommes et en temps. Le fait de demander l’Afghanistan est doublement intéressant pour lui
    PRIMO: démontrer que les Marines ont les qualités requises pour la première phase de la COIN, à savoir la reconquête.
    SECUNDO: sortir de « l’enlisement » en Irak au bénéfice d’une mission plus « sexy ». L’enjeu est la « survie » de l’éthos Marines (ne pas oublier que l’âge moyen du Marine est inférieur à celui de l’Army… de là à penser que les jeunes « nuques de cuir » sont des « têtes brûlées », il n’y a qu’un pas… Bref, il ne faut pas les décevoir par rapport à ce que l’on leur a vendu…)
    Quant à la phrase sur le « Nation-Building », elle reflète simplement que, pour Conway, il y a bien deux missions distinctes, le combat et le « nation-building ». Il ne partage apparemment pas la vision de MATTIS (la « guerre hybride ») et n’est pas un familier du MCCDC (au contraire du premier qui possède une des bibliothèques de stratégie et d’histoire militaire les plus impressionnantes qui soient). Pour résumer, il semble ne pas avoir intégré tout l’apport de KRULAK et de ses partisans. La coexistence de deux tendances au sein du Corps, si elle permet d’éviter les heurts trop importants et les luttes intestines, trouve ici ses limites. En effet, il n’y pas d’équivalent du concept de « full spectrum operations » de l’Army: au mieux, le MCDP 1 (l’équivalent du FM 3-0 pour l’Army) accepte une vision Clausewitzienne de la guerre. Il peut donc à la fois faciliter une vision de la guerre comme à la fois « conventionnelle » et « irrégulière », tout comme il peut réduire celle-ci au premier aspect. Dans ce deuxième sens, l’écart entre la mission idéale (les interventions musclées d’urgence) et les missions réelles depuis la décennie 1990 (les opérations de maintien de la paix ou d’assistance lors des catastrophes naturelles) est vu comme insurmontable: bref, les deux « traditions » sont perçues comme irréconciliables.
    Pour revenir à Conway et à l’Afghanistan, je pense qu’il y a une évolution depuis octobre 2007. Alors qu’il s’agissait de sortir au plus vite d’Irak (où certains Marines semblaient « s’ennuyer » dès lors qu’ils se trouvaient de facto réduits à des tâches de conseillers militaires ou de « nation-building » (qu’ils faisaient pourtant en 2003 et qu’ils n’ont cessé de faire depuis)) pour éviter un « étirement » trop grand des forces du Corps, il faut aujourd’hui projeter les Marines dans des opérations plus « expéditionnaires », c’est à dire où la part de la force brute sera plus importante…. C’est du moins mon interprétation

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :