Histoire du Néoconservatisme

Voilà un compte-rendu de lecture qui ne me pèsera pas tant le livre m’a paru clair et intelligent et, pour tout dire, propre à faire le bonheur de tout historien.

Justin VAÏSSE, fils de Maurice VAÏSSE, est un jeune et talenteux historien, chercheur à la Brookings Institution et que certains connaissent pour sa collaboration à la Politique Etrangère des Etats-Unis, ouvrage de base pour les étudiants (et amateurs) s’intéressant à ce vaste sujet (ok, il a écrit d’autres livres, ses autres « dadas » étant la vision réciproque des Français et des Américains ainsi que l’intégration des Musulmans dans la société française).

Dans Histoire du néoconservatisme aux Etats-Unis, l’auteur réalise une gageure, à savoir présenter ce « courant intellectuel », ce « réseau » (aux tendances parfois claniques), cette « posture de la politique étrangère des EU » tout en tordant le coup à certaines idées reçues en France sur le sujet.

Il s’agit d’un résumé de sa thèse de doctorat, dont les travaux se sont étalés de 2001 à 2005 et qui bénéficie de mises à jour très récentes, qui essaie de répondre aux problèmes essentiels posés par l’étude du néoconservatisme. Et en premier lieu, celui de l’angle d’approche le plus adéquat pour circonscrire et interpréter son objet d’étude: s’agit-il de présenter les « néoconservateurs » (mais alors pourquoi les intellectuels, universitaires ou analystes se réclameraient-ils d’un fond commun? et sur quoi fonder l’analyse dès lors que l’étiquette est souvent donnée par le monde extérieur et surtout les adversaires?) ou alors le « néoconservatisme » (mais celui a tellement de facettes qu’il faudrait presque les étudier les unes après l’autre au risque de la cohérence de l’ensemble). Justin VAÏSSE prend le problème à bras le corps et, par une approche historique mélant l’histoire intellectuelle, la sociologie politique, et l’histoire des idées politiques, il parvient à identifier trois âges du néoconservatisme, chacun marqué par ses références propres, ses combats particuliers et ses modalités d’expression, et par ses acteurs, dont certains font le pont entre ces trois figures du néoconservatisme. 

Pour résumer, le premier âge est celui des sociologues et des universitaires, souvent juifs (mais pas toujours), évoluant du Trotskisme vers le « libéralisme de centre vital » (les Démocrates partisans de l’intervention de l’Etat à l’intérieur et de l’anticommunisme à l’extérieur) puis -dans le courant des années 1960- réagissant à la double évolution du libéralisme (vers la « Nouvelle Gauche », celle des moeurs et du communautarisme, et vers des programmes interventionnistes dont les « conséquences inattendues » en condamnent le projet). Le second âge, plus politique et partisan, intervient lorsque la « Nouvelle Gauche » semble menacer la nature et le projet du Parti Démocrate. C’est l’époque des « Scoop Jackson Democrats » (du nom de Henry « Scoop » JACSKON, candidat malheureux aux primaires démocrates en 1972) qui refusent à l’intérieur du parti la mainmise des « gauchistes » et qui combattent surtout le tournant « isolationniste  » et l’auto-dénigrement de l’Amérique dont le parti se fait le porte-parole. En 1980, ayant échoué à influer sur la politique de CARTER, plusieurs de ces démocrates rejoignent les rangs du Parti Républicain, soutenant REAGAN -qui fut un temps l’un des leurs. Le troisième âge est celui des « héritiers »: ils sont Républicains (bien qu’une sensibilité « néoconservatrice » demeure au sein du Parti Démocrate et dont l’élection de CLINTON marque en partie le retour) et appartiennent davantage au courant conservateur (même si ils sont davantage favorable à un Etat fort que les autres conservateurs, lesquels semblent les détester). Ils participent en partie à conceptualiser les relations internationales plus complexes après la chute du Mur de Berlin et surtout après le 11 septembre. L’auteur montre comment certaines de leurs idées (l’activisme extérieur des EU pour promouvoir la Démocratie unilatéralement et grâce à un outil militaire lui permettant de dissuader tout compétiteur) marquent la politique étrangère de G. BUSH et, c’est là que ce travail m’intéresse, la décision d’envahir l’Irak.

Justin VAÏSSE conclut en interprétant le mouvement comme un patriotisme, voire un nationalisme, prenant la figure de l’universalisme, de manière analogue aux Jacobins français. Pour lui, le néoconservatisme a donc encore un bel avenir devant lui.

 

 

J’aimerais conclure par deux remarques (non sans oublier de conseiller le site compagnon du livre qui fournit de nombreuses informations supplémentaires):

-La première concerne l’influence des néoconservateurs (et du néoconservatisme au sens large puisque certains démocrates participent à leurs côtés à ces débats) sur la « contre-insurrection », le « sursaut » et l’implication accrue dans le Nation Building, c’est à dire au fond un projet colonial et impérial sur l’Irak et l’Afghanistan. Le livre m’a aidé à y voir clair dans les convergences -et les divergences- entre les partisans de la RMA (et de la « Transformation », ce qui me semble différent de la RMA maintenant) sur l’implication dans ces missions. D. RUMSFELD fut le pire ennemi du Weekly Standard lorsqu’il était en fonction du fait qu’il prêchait une « RMA light », là où les partisans de la technologie et de la « guerre réseau centrée » n’était pas nécessaire hostile à une implication lourde des troupes au sol. D’ailleurs, il ne semble pas que la RMA et la COIN soient si antinomiques lorsque l’on y pense: la technologie de la première sert toujours la seconde; mieux, la vision « en réseau » (ou en rhizome) des forces américaines de l’Objective Force défendue par la première est aujourd’hui partiellement décalquée par la seconde sur les insurrections, les guérillas et le « terrain humain » qui la soutient.

-Une seconde remarque porte sur mon interprétation « girardienne » de l’histoire du néoconservatisme telle que nous la présente brillamment Justin VAÏSSE: au fond, le néoconservatisme commet une erreur lorsqu’il sous-estime (ou interprète de travers) le ressentiment des « islamistes » et de la « narration » qu’ils peuvent mener parmi les populations locales, jouant sur des griefs anciens ou contemporains, réels ou imaginaires. En retour, il ne peut qu’accroître le ressentiment et court le risque d’alimenter celui des « Occidentaux ». La vision culturaliste est certes délicate à manier, mais elle ne saurait être totalement écartée au sein de l’approche universaliste de beaucoup de néoconservateurs. Au fond, les « néocons » ont donné raison à GIRARD puisqu’ils oublient d’avoir une vision mimétique de l’histoire des rapports de « l’Occident » au reste du monde, ou des Américains aux Arabes (et aux Musulmans au sens large).

Un dernier point qui me vient à l’esprit: Justin VAÏSSE cite les « théocons », ces « néoconservateurs », souvent catholiques et théologiens (Michael NOVAK, Georges WEIGEL, NEUHAUS) qui ont cherché à concilier capitalisme et catholicisme (à l’intérieur) et à actualiser la doctrine thomiste de la « guerre juste » pour l’invasion de l’Irak. Sur ce point, je n’oublie pas ce que je dois à mes maîtres et à mes sources d’inspiration intellectuelles et spirituelles: il me semble que de telles tentatives sont vouées à l’échec car elles participent d’une morale qui tend à l’utilitarisme et surtout parce qu’elles négligent la rivalité mimétique qui s’enclenche dès lors que l’on admet la violence et le sacrifice comme moyens (archaïques) de (ré)conciliation. Pour en savoir plus, je recommande la lecture de Neoconned et Neoconned again rassemblant les contributions d’autres penseurs (surtout, mais pas seulement, catholiques) sur l’invasion de l’Irak), ainsi que la fréquentation des intellectuels de la Radical Orthodoxy (notamment CAVANAUGH)

3 réflexions sur “Histoire du Néoconservatisme

  1. Passionnant…. Effectivement, cela montre comment l’Agence continue à être peu performante. Dans son livre, Justin Vaïsse explique qu’elle a toujours pêché par excès d’optimiste ou par pessimisme systématique: une institution cyclothymique!!!!
    Le résultat a été que, dans le cas des « néoconservateurs » du 2è et 3ème âges, ils ont su monter des officine annexes qui ont systématiquement critiqué les rapports de la CIA.
    Un autre problème tient dans les stratégies de l’élite de l’Agence entre les différents partis politiques: on est loin de l’idée d’une organisation toute puissante et encline à défendre « l’Amérique d’abord ».

  2. A croiser avec les déclarations de Tenet dans le Bureau ovale, concernant les ADM en Irak, rapportés dans Plan d’attaque de Bob Woodward.

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