Le récit Anbar

Les stratèges américains actuels, pris dans le feu de la tourmente en AFGHANISTAN, seraient bien tentés d’adapter la nouvelle stratégie à partir des « bonnes pratiques » observables en Irak. Notamment, le retournement des Sunnites en Anbar, le mouvement du « Réveil » (à noter que les Américains ne disent plus « Awakening » mais utilisent de plus en plus le terme arabe de Sahwa) et le programme de recrutement des « Fils de l’Irak » (SoI) feraient certainement leur bonheur.

Encore faut-il éviter les écueils inhérents à toute approche systématique de la « contre-insurrection », à savoir la répétition d’une recette miracle. Comme le dit le FM 3-24: « ce qui marche dans une province, peut ne pas marcher dans l’autre » ou encore « ce qui marche à un moment donné peut ne plus fonctionner ultérieurement ». Ces Principles and Imperatives of Counterinsurgency, qui forment une annexe du manuel de décembre 2006, sont certainement dus à la « patte » de John NAGL. Ils semblent donner raison à ceux qui voient dans la doctrine de COIN un tournant « post-positiviste », c’est à dire plutôt historiciste et relativiste. Au vrai, on peut relier cette tendance supposée à d’autres pratiques institutionnelles, comme celles du Human Terrain System ou encore la méthode de raisonnement tactique de l’IPB. (NB: pour ces termes, faire une recherche en bas de la colonne de droite).

Or, le cas de la province d’Anbar est justement intéressant car il a tendu à se réduire à une narration simpliste (ou plutôt à un affrontement entre deux narrations aussi simplistes l’une que l’autre). C’est tout le mérite de Herschell SMITH, auteur du Captain’s Journal, de chercher à présenter et nuancer ces dernières. M SMITH est plutôt bien placé (en dépit du titre du blog, il n’est pas militaire) car son fils -un Marine- a combattu plusieurs fois dans la province et notamment lors de l’Opération ALLJAH (mai-octobre 2007) durant laquelle son unité participa à la énième reconquête de FALLOUJAH. 

Une première narration considère que le « Réveil » est imputable à l’approche des Marines qui, depuis 2004, ont la charge de la Province. Notamment, en dépit du fait que les unités de la 1ère force expéditionnaire des Marines (MEF) avaient dû prendre d’assaut FALLOUJAH et RAMADI en 2004, les régiments du Corps qui se sont succédés dans les villes du gouvernorat ont continué à mener des actions de présence (entendre: des patrouilles fréquentes), surtout dans les villes de RAMADI ou de HIT. De fait, cette méthode aurait progressivement fait prendre conscience aux Américains de la nécessité de rallier les tribus, après les fins de non-recevoir de l’été 2003 et du printemps 2005. Ainsi, le « Réveil » aurait été rendu possible par les mesures de cooptation et de protection prises par les officiers américains, à AL QAIM d’abord (novembre 2005) puis à RAMADI (été-automne 2006) et enfin dans le reste du pays.

La seconde narration insiste plutôt sur la conjonction des résultats du changement d’alliance avec le « sursaut » de 2007. La clé du « Réveil » serait ainsi sa généralisation à toute la province à compter de la conquête finale de RAMADI (opération MURFREESBORO), de FALLOUJAH (opération ALLJAH) ou encore de HIT. Dans un deuxième temps, le « sursaut » aurait permis à la fois d’interdire le repli d’AQI sur BAGDAD et de généraliser le mouvement de recrutement des milices locales à l’ensemble des Sunnites. Dans cette optique, l’action de PETRAEUS/ODIERNO est incontournable: les nouvelles procédures généralisées de contre-insurrection (contrôle de la population par biométrie et confinement des quartiers, négociations généralisées avec les véritables détenteurs du pouvoir au niveau local, partenariat entre les unités américaines et l’armée puis la police irakiennes, arme économique et financière agitée comme émulation ou comme punition) auraient ainsi forgé le changement d’alliance.

Bien entendu, quantités de variantes existent qui nuancent l’une ou l’autre de ces histoires. Le premier pôle est particulièrement bien illustré par les prises de position de Francis « Bing » WEST (je recommande la lecture de The Strongest Tribe qui est à mon avis la meilleure vulgarisation disponible sur les guerres en Irak, du moins en Anglais et notamment sur la période 2006/2008.) WEST est vraiment intéressant car il mêle une connaissance intime des ressorts de la « contre-insurrection » à la « sauce des Marines » (il commandait un Combined Action Platoon durant la guerre du Vietnam et, à ce titre, il a publié The Village devenu un grand classique) avec une vision déjà empathique portée sur les habitants de ANBAR. Son livre est un plaidoyer sur l’action des petites unités en Irak, dans lesquelles il voit la variable majeure du tournant de la situation en 2006/2008. Bien entendu, son passé politique Républicain ainsi que son apologie de la position du Sénateur McCAIN sur le « sursaut » et les limites posées à la torture, peuvent gêner certains. Mais en aucun cas cela ne peut obérer la portée de son ouvrage, qui repose sur des centaines d’entretiens et sur un travail de terrain conséquent. La seconde est celle d’un certain nombre de « croisés de la COIN » tels que le major Niel SMITH du COIN Center of Excellence ou encore le colonel à la retraite de l’Army Peter MANSOOR, ancien commandeur de la 1ère Brigade de la 1ère Division Blindée à BAGDAD en 2003 et premier directeur du COIN Center of Excellence

Il est donc possible de lire chacun de ces récits comme le prisme de rivalités politiques ou bureaucratiques. J’ai déjà eu l’occasion de souligner combien la décision tardive du « sursaut » est un élément qui entre déjà en cause dans le jugement porté contre le président BUSH. Au-delà, on peut penser aussi à une divergence liée à l’appartenance bureaucratique, voire à l’écart générationnel. En effet, les jeunes penseurs de l’Army militent en faveur d’un changement organisationnel qui passerait par une remise en cause de la culture traditionnelle de l’institution. Le « sursaut » en tant que mise en oeuvre de la stratégie PETRAEUS et de la doctrine COIN de 2006 leur apparaît forcément comme le « tournant » de la présence américaine en Irak. Au contraire, WEST et certains officiers du Corps des Marines considèrent qu’il existe dans leur institution un gisement de compétences concernant la « contre-insurrection ». Cette tradition coloniale est donc un plus face à l’Army et s’exprimerait précocement dans la présence des Marines en Irak (en fait dès 2003 si l’on en croit un article que fit paraître le général KELLY, alors commandant adjoint de la 1ère division de Marines, dans la Marine Corps Gazette en 2004).

Tout ceci est évidemment simplificateur. D’abord parce que l’histoire réelle de ces deux institutions est plus complexe quant à leurs rapports à la « contre-insurrection » et aux « petites guerres » coloniales. On ne peut donc présenter les deux armées comme culturellement opposées, d’autant que les contacts entre les deux et le développement de l’interarmisation a conduit à un réel isomorphisme depuis longtemps. Ensuite parce que les procédures ont été tellement décentralisées en Irak qu’il n’y a eu de réelle standardisation de la stratégie et de son application qu’en 2007 (l’apparition d’une manoeuvre de niveau opératif peut être datée du Plan de Sécurité de Bagdad d’ODIERNO en décembre 2006). Surtout, ces deux récits minorent les changements internes à la guérilla sunnite et le rôle des interactions entre cette dernière et les actions des militaires américains à Anbar.

Ainsi, il est clair, comme le souligne WEST, que les tentatives d’approches des cheiks par les officiers américains datent de 2003. De même, certains cheiks proposent des alliances dès cette date. Par ailleurs, l’exemple précoce du LCL Julian ALFORD à AL QAIM (novembre 2005) montre que cette approche était envisagée au plus près du terrain. Enfin, on sait également que les tensions au sein de la guérilla sunnite éclatent dès 2005 (certains cheiks de Falloujah avaient tenté un premier « Réveil » à l’automne 2005 et ont échoué du fait de l’indifférence des militaires américains sur place).

Par ailleurs, la vision d’une guérilla sunnite de plus en plus djihadiste et de plus en plus unie, contraste avec les nombreuses « purges » que l’on observe dès la mise en place du « califat de Falloujah » après le transfert à la « brigade de Falloujah » (formée d’anciens officiers de l’armée de S. HUSSEIN) en mai 2004. Elle contraste également avec le double-jeu de nombreux cheiks de la province, qui s’insèrent entre les Américains (qui négocient de l’argent et des emplois contre de l’ordre), les Nationalistes (dont les cheiks sont proches du fait du rôle que ces derniers tenaient dans les rouages du pouvoir à partir de la décennie 1990) et les Jihadistes (qui font leur apparition au début de 2004, notamment par le « massacre de la St Valentin » qui se traduit par la « purge » de la police locale des éléments jugés trop favorables aux Américains). Il faut donc comprendre (en nuançant parfois) que la contrainte et la terreur -qui s’étaient imposées à partir de 2004 comme les principaux facteurs de recrutements de la guérilla dans cette province- ont fini par peser sur les structures locales du pouvoir. 

Par ailleurs, certains éléments sont imputables aux Américains. Il est clair que la politique de présence des Marines sur les villes de la basse vallée de l’Euphrate lors de la reconquête des bastions urbains de la rébellion (2004-début 2005 pour la province) a contribué à faire pression sur les éléments les plus indécis. Tandis que les opérations de ratissage mises en oeuvre dans la haute vallée de l’Euphrate dans la seconde partie de 2005 (qui s’inscrivaient dans une stratégie d’interdiction des infiltrations d’hommes et de matériels à partir de la frontière syrienne et dont l’occupation sur AL QAIM est le point d’orgue) ont permis de gêner les trafics et la contrebande, activité lucrative de nombreuses tribus. Deux autres éléments ont certainement joué un rôle majeur de la part des Marines. Le premier est la volonté, à partir du printemps 2006 et de la reconquête progressive de RAMADI, de recruter les unités de police sur une base locale, au lieu de laisser opérer les unités de la Police Nationale ou de l’Armée -majoritairement perçues comme « perses » car chiites. Cette décision prise au niveau de la brigade (en l’occurence la 1ère Brigade de la 1ère division d’infanterie commandée alors par le Colonel McFARLAND) a entraîné une deuxième conséquence: la mise sous protection des recrues potentielles, la reprise du procédé des patrouilles combinées (elle même reprise par les Marines sur les Combined Action Platoons), et surtout la nécessité de négocier avec les cheiks de manière à recruter sur une base tribale. Bien entendu, cela n’a été rendue possible que par un long travail de persuasion, lui-même facilité par certaines conditions promises par les Américains: maintien des milices tribales (éventuellement transférées telle quelle aux unités de la police provinciale ou municipale), garantie d’un salaire régulier de 300$ par personne distribuée par le cheik, autorisation tacite des « exécutions extra-judiciaires », protection rapprochée des leaders et de leur famille, soutien de ces derniers face à leurs concurrents. C’est ainsi que la rébellion sunnite n’a pas été vaincue mais bien « retournée » et que la société tribale a vu l’émergence de nouveaux venus, convaincus de la nécessité de s’appuyer (d’instrumentaliser) les Américains. 

C’est bien de cette rencontre contingente qu’il faudrait parler davantage que des mérites supposés des tactiques des Marines ou du « miracle PETRAEUS ». On y trouverait confirmation d’un certain nombre d’intuitions concernant la nécessité d’une analyse mimétique ou en termes d’identité. Les « occupants » sont devenus des « protecteurs » et des « libérateurs » sans que l’on puisse parler ni de corruption généralisée des chefs de la rébellion, ni de soutien totalement désintéressé de la part de ces derniers. Ne faut-il pas comprendre, au-delà de ce que dit KILLCULLEN sur la « révolte des tribus », qu’à la fascination exercée par les Américains (qui font peur -surtout les Marines considérés comme impitoyables- et que l’on veut imiter en même temps) aurait succédé la possibilité d’une identification réciproque -dans certains lieux et entre certaines personnes-clés- entre les Américains et les cheiks sunnites. Ce mouvement aurait été rendu possible partiellement par les ajustements tactiques des Américains et par les modifications de perceptions de leurs intérêts et de leurs identités chez les cheiks. Pour mieux le dire, l’oscillation entre deux modèles -AQI et le nationalisme anti-américain d’une part, la reconstruction américaine d’autre part- aurait permis de prendre de justes distances tant avec les premiers qu’avec les seconds. Chez certains cheiks, et dans certains lieux, la conséquence en aurait été le rejet d’AQI et l’alliance avec les Américains. Chez ces derniers, la meilleure empathie consécutive à une meilleure connaissance des Irakiens aurait contribué à faire cesser la victimisation de la population civile. Ce n’est pas un hasard si deux des « pionniers » américains du Sahwa sont des « intelligents culturels ». Le LCL ALFORD a un diplôme en anthropologie politique, feu le capitaine Travis PATRIQUIN -à l’origine de l’engouement de l’état-major du colonel McFARLAND pour les tasses de chai partagées avec les cheiks de RAMADI- était un officier des forces spéciales particulièrement doué pour les langues et pour l’empathie culturelle.

2 réflexions sur “Le récit Anbar

  1. Très intéressant. Si je puis me permettre, d’où tenez vous l’information sur l’autorisation tacite des exécutions extrajudicaires? De quelles exécutions parlez vous? De celle des insurgés ralliés à AQI par les milices tribales?

    merci d’avance,

    Christian Olsson

  2. Bonsoir,
    Concernant les « exécutions extrajudiciaires », c’est à dire de celles des ennemis des cheiks (principalement les membres ralliés à AQI), l’information peut être lue par exemple dans l’étude complète que Bing West a consacré au conflit dans The Strongest Tribe. A travers ses interviews sur le terrain, l’auteur déduit que plusieurs insurgés ou groupes insurgés ont été « neutralisés » par la police locale (recrutée par les cheiks en Anbar) et par des milices plus ou moins bien ralliées aux Américains (notamment autour du corridor d’HABBANIYAH, une région rurale sise entre Ramadi et Falloujah). Ces neutralisations interviennent au début du « Réveil » avant que les policiers et miliciens ne soient mieux encadrés par les officiers et conseillers militaires américains. Elles ressortent donc d’exécutions illégales de prisonniers (à plusieurs reprises, l’auteur cite le chef de la police de Hit ou de Haditha comme regrettant les lenteurs du système judiciaire irakien). Cet accord tacite des officiers américains ne signifie pas forcément (c’est mon tort de l’avoir laissé croire… le blog n’est pas toujours la forme la plus « pure » de l’expression académique) une autorisation en bonne et due forme. Il vaut mieux le voir comme une attitude pragmatique (apparemment regrettée, au moins verbalement, par les interlocuteurs américains de West) corrigée ultérieurement par la prise en main des milices et de la police locale.
    Ce que je veux souligner ici, c’est que l’alliance avec les tribus en Anbar n’est pas une dynamique entièrement contrôlée et voulue par l’ensemble de la chaîne de commandement sur le terrain (il faut attendre novembre 2006 et la prise de commandement de ODIERNO à la tête de la composante opérationnelle de la Coalition pour voir la possibilité d’une négociation et d’une collaboration avec les « bandes sunnites » être acceptée). Au contraire, ces témoignages, ainsi que les divers articles de journaux qui paraissent entre décembre 2006 et octobre 2007 (ce mois représente le « pic » des articles concernant le retournement des anciens insurgés et la levée de milices tribales), montrent que les Américains ne maîtrisent pas grand chose. La transformation de ce phénomène en programme de recrutement généralisé par PETRAEUS à l’été 2007 est la première pierre d’un édifice apparemment mieux contrôlé par les Américains.
    L’interprétation de ce phénomène me semble devoir être inscrite davantage dans le mouvement de faides intertribales ou interclaniques que dans la continuité de l’histoire trouble des militaires américains et des « escadrons de la mort » ou autres milices paramilitaires.
    Sur ce dernier point, on peut supposer (je n’ai pas de sources précises sur ce sujet) que les unités de Forces Spéciales ont davantage eu recours aux milices et aux groupes paramilitaires sunnites, et ce dès 2003 (cf. ce qu’en dit le colonel GOYA dans son livre sur « les Armées du chaos »)

    Il n’en reste pas moins que cette politique de « guerre civile au sein de la guerre civile » montre que les militaires américains sur le terrain ont compris tout le profit à tirer des dynamiques complexes en oeuvre dans la province d’Anbar. Alors, ces « exécutions extrajudiciaires » (by the way, j’ai oublié de préciser qu’il s’agit de l’expression officielle utilisée dans les communiqués de presse militaires pour parler des morts liées au conflit mais hors des combats et attentats… Une sorte d’hybride entre l’aspect politique et l’aspect criminel de la violence en Irak. D’ailleurs, les victimes des « escadrons de la mort » chiites à Bagdad en 2006 sont comptabilisées dans cette catégorie) sont bien entendu inexcusables, mais peuvent s’apparenter (aux yeux des acteurs) à d’inévitables bavures.

    Voila, je m’aperçois que ma réponse peut apparaître comme décousue, mais j’espère vous avoir aidé quelque peu.
    Stéphane Taillat

    PS: peut-être aurais-je dû parler « d’approbation tacite »

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