Au nom du 11 septembre… compte-rendu de lecture

Un excellent ouvrage qui doit absolument figurer sur les étagères de toute personne intéressée par le phénomène de l’anti-terrorisme ou de la contre-insurrection.

Fruit d’un travail collectif codirigé par Didier BIGO, Laurent BONELLI et Thomas DELTOMBE, ce livre est un recueil d’articles composés par plusieurs chercheurs européens, la plupart proches ou appartenant au programme CHALLENGES ou ayant participé au manifeste de Critical Approaches of Security in Europe (C.A.S.E.) paru dans Security Dialogue en 2006.

Les auteurs y examinent sous des angles divers les conséquences du 11 septembre et de la « guerre au terrorisme » sur les acteurs, les discours et les pratiques du « champ de la sécurité », ce dernier pouvant être défini, à la manière de BOURDIEU, comme un champ polarisé sur quelques acteurs influents (auto-)légitimés à définir les concepts et les pratiques sécuritaires, mais aussi dont les frontières extrêmement mouvantes tendent à inclure de nouveaux domaines et de nouveaux acteurs.

Notamment, il apparaît que le 11 septembre a permis de construire une menace légitimant a posteriori un certain nombre de remises en cause des libertés civiles, ou autorisant la coercition contre des ennemis intérieurs voire l’exclusion et la surveillance globale des « migrants ». Par ailleurs, cet évènement aurait permis l’émergence de nombreux experts souvent auto-proclamés jouant avec le feu sécuritaire pour asseoir leur légitimité, celle-ci découlant en retour de leur soi-disant « expertise ». Enfin, l’émergence d’un ordre sécuritaire global, caractérisé par le brouillage des distinctions entre la sécurité interne et la sécurité externe (apparition d’un continumm), entre le public et le privé (externalisation et synergie), et par l’interdépendance croissante des acteurs de la sécurité au niveau mondial, permet de jeter un regard neuf sur les mutations internes aux « agences de sécurité », en premier lieu (mais pas seulement) les militaires (apparition des « hybrides », militarisation de la police, policiarisation de l’armée). Sont analysées pêle-mêle les mutations du discours et des pratiques sécuritaires américaines (excellent article de Christian OLLSON sur les origines coloniales de la « contre-insurrection » menée en Afghanistan et en Irak), les pratiques nationales (France, Royaume-Uni, Union Européenne, Etats-Unis, Russie, Organisation de Coopération de Shanghaï), et les dérives du discours sécuritaire, notamment en ce qui concerne la construction discursive des menaces (articles sur « l’arch-ennemi » ZARQUAOUI, sur les liens troubles entre le GIA et les militaires algériens, sur le rôle des médias dans la description de la menace terroriste).

Au final, ce livre fait la synthèse des positions critiques sur la question de l’anti-terrorisme et des risques qu’il ferait courir aux démocraties, en amalgamant étrangers et terroristes, en poursuivant la construction de l’ordre sécuritaire global fondé sur la surveillance (dans l’optique de Michel FOUCAULT, il s’agit d’analyser comment le gouvernement de souveraineté s’imbrique au sein des sociétés de surveillance et de contrôle), et en bénéficiant aux acteurs de la sécurité, les plus intéressés à poursuivre la « guerre au terrorisme ». Sur le plan des Relations Internationales, quelques interventions prennent le parti de faire le lien avec une « police globale » destinée à faire perdurer une forme d’hégémonie américaine.

Sur le plan intellectuel, il est important en effet de prendre en compte la manière dont les discours liés à la sécurité servent également à auto-légitimer les acteurs et les pratiques. Ainsi en est-il effectivement de la « contre-insurrection » qui, au-delà des questions sur l’adaptation des forces armées, est également un discours légitimant des pratiques (contre-terreur et contrôle de la population), une politique (un contrôle indirect sur l’Irak ayant des « saveurs coloniales »), et surtout une « transformation » des forces armées et, au-delà, de l’ensemble de l’appareil de sécurité nationale des Etats-Unis.

Toutefois, je vois deux critiques à formuler sur cette approche générale des questions de sécurité. Je ne vois aucune raison de reprocher à leurs auteurs une approche selon les Ecoles Critiques. Après tout, celles-ci ont le mérite de questionner ce qui nous paraît évident.

En revanche, il serait nécessaire de mieux distinguer et relier ce qui est de l’ordre du discours, des pratiques institutionnelles et des pratiques effectives. La « contre-insurrection » en Irak ne peut simplement se réduire à la réactualisation des pratiques coloniales. En effet, il faut tenir compte des pesanteurs bureaucratiques, des nécessités tactiques et des expériences individuelles ou collectives pour mieux comprendre ce qui se joue là-bas. Sans être dupe de la rhétorique « romantique » entourant parfois les références à Galula notamment, il faut montrer quelles sont les procédures réellement appliquées en Irak. Ce faisant, on entre dans la complexité du fait de la diversité des situations. 

Mais ma critique principale est ailleurs. Au fond, ce livre -comme de nombreux projets de recherche liés à l’Ecole Critique- rend compte essentiellement de la construction discursive de la menace par les acteurs du champ de sécurité. Ce faisant, il vide cette menace de toute substance et de toute épaisseur historique. Tout se passe en effet comme si les « terroristes », les « insurgés », les « rebelles » n’existaient qu’au bénéfice des militaires, des policiers, des agents de renseignement et des décideurs politiques américains, occidentaux ou russes. Un exemple frappant est celui de ZARQUAOUI. On ne peut nier en effet que le jordanien ait surtout servi à « personnifier » le « Mal » et l’insurrection en Irak en tant qu’allégorie du « voyou du Jihad », permettant de faire l’économie d’une analyse des erreurs et des fautes commises par les Américains. Mais c’est lui retirer toute épaisseur historique que de ne pas assez insister sur les projets et les motivations d’AQI, dont il fut le chef, même si ce fut essentiellement DU FAIT de la « publicité » que lui firent les Américains. C’est également oublier que, précocement, d’autres postures s’observent au sein des forces armées, qui consistent à analyser les erreurs initiales (même si on ne remet jamais en cause les fautes). Dans un autre ordre d’idée, il est certainement salutaire de pointer du doigt les « experts auto-proclamés » que s’arrachent les médias et qui, au fond, véhiculent essentiellement une image biaisée de l’Autre. Mais cela doit-il conduire à négliger l’autre versant du problème, à  savoir cet Autre que l’on perçoit comme une menace?

Pour mieux le dire, ces approches manquent d’une analyse mimétique. A force de déconstruire le discours occidental sur la « menace terroriste », on en vient à ignorer les constructions discursives et les pratiques de ceux qui se proclament eux-mêmes comme des terroristes (pratiques et discours éminemment mimétiques). Il ne s’agit pas ici d’une question d’équité, renvoyant chacun des adversaires dos à dos, mais il s’agit surtout d’une affaire scientifique. En effet, si « l’ennemi » de « l’Occident » est construit à travers des discours, des pratiques et des acteurs particuliers (du Discours sur la Sécurité Nationale au recrutement des « Fils de l’Irak », en passant par la torture « négociée » à Guantanamo), il faut également montrer en quoi ces discours, acteurs et pratiques découlent également des discours, des acteurs et des pratiques de ce soi-disant « ennemi ». On ne peut faire l’économie d’une approche mimétique en ce sens qu’elle évite de tomber dans le piège du « c’est pas moi, c’est l’autre », qui hante tant les interventions des soit-disant « experts » que celles des « Critiques ». Sociologiquement, il est nécessaire de comprendre comment l’interaction réciproque conduit à ce double travers de la « victimisation » du « monde musulman » par les « Occidentaux » et de la culpabilisation des « Occidentaux » par les bonnes consciences de la planète, lesquelles tombent -en ressuscitant un début de tiers-mondisme- dans le « mensonge romantique » qu’est le ressentiment. 

Cela ne consiste nullement à renvoyer les adversaires dos à dos et à refuser de prendre parti. Simplement, il convient, afin de prendre de la distance, de réfléchir tant aux erreurs et fautes des « Occidentaux » (qui ont conduit au ressentiment du « Sud » et qui continuent à créer ce dernier par leur politique et leurs discours sécuritaires) que de refuser l’auto-dénigrement (qui relève selon moi du même orgueil ethnocentrique) qui ne peut qu’inciter à la violence. Dans le cas qui nous occupe, il nous faut renouer avec les fondamentaux de l’approche anthropologique et surtout tenter de coller au projet initial des études critiques de la sécurité, à savoir celui de l’émancipation. Plus précisément, cette émancipation n’est pas trop à rechercher dans une quelconque autonomie illusoire et source de violence latente, que dans l’étude des tenants et des aboutissants de la violence insurrectionnelle et contre-insurrectionnelle (et de leur réciprocité).

Au fond, et même si je me sens proche de ce courant intellectuel (du fait de son insistance sur la contingence, de sa problématisation des catégories du discours, de son approche sociohistorique des pratiques de la sécurité qui montre que ce qui se joue est à la fois neuf et très ancien), je ne peux m’empêcher de penser qu’il est incomplet. De par sa position épistémologique essentiellement, ce livre me semble occulter une partie du problème, qui tient dans la « menace » elle-même. De fait, à « déconstruire », on risque de tomber dans un relativisme qui n’est que faussement pacificateur. En réalité, le relativisme ne permet pas de prendre une distance suffisante avec nos propres « vérités ». Il n’en est que la négation pure et simple, soit une autre vérité. A travers ce mouvement, on comprend que le relativisme risque un écueil majeur: celui de ne pas s’appliquer à lui-même ses propres maximes (notamment la réduction de la validité d’un énoncé au contexte de son énonciation).

Au final, et comme je le disais en introduisant ce long article, il faut lire ce livre, car il contient des pistes fécondes pour le chercheur. Il faut simplement le voir comme une des faces du miroir…..

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