Nouvelle directive du DoD sur la « guerre irrégulière »

Le 1er décembre, Gordon ENGLAND, secrétaire adjoint à la Défense, a signé la directive 3000.07 « Irregular Warfare«  qui « reconnaît que la guerre irregulière est aussi importante stratégiquement que la guerre traditionnelle« . Elle enfonce donc le clou de la directive 3000.05 (28 novembre 2005) qui insistait sur le fait que les missions de Stabilisation (ou Stability, Security, Transition and Reconstruction Operations SSTR) devaient être une part importante des missions des forces armées des Etats-Unis d’Amérique.

La nouvelle directive stipule donc que les moyens irréguliers, clandestins ou non, directs ou via une « Nation-Hôte », doivent être développés au sein des services du Département de la Défense. Plus particulièrement, si la place des Forces Spéciales -traditionnellement dévolues à ces tâches depuis les années 1950 et particulièrement depuis la doctrine de « Conflits de faible intensité » (LIC) de la période REAGAN- reste majeure, les autres forces n’échappent pas à des ajustements nécessaires (voir mon article -payant malheureusement- qui vient d’être mis en ligne sur CAIRN): apprentissages linguistiques et culturels via le Center for Advanced Operational Cultural Learning des Marines (depuis mai 2005) ou le Culture Center de l’Ecole de Renseignement de Fort HUACHACA pour l’Army (depuis février 2006), développement des cours et enseignements adaptés dans les écoles d’application ou l’enseignement supérieur militaire, etc.

Au-delà des considérations sur la « Renaissance doctrinale » en cours dans l’Army – illustrée surtout par le nouveau FM 3-0 de février 2008 et le FM 3-07- ainsi que  des interrogations classiques sur les rivalités entre les services et sur le rôle dees militaires et des civils dans les changements doctrinaux (le Secrétaire GATES a affirmé plusieurs fois lors de discours, comme celui du 10 octobre 2007 devant l’Association de l’Army, que des changements et des réformes étaient nécessaires qui institutionnaliseraient les enseignements tirés de l’Irak et de l’Afghanistan), ou bien encore des débats entre « croisés » de la « contre-insurrection » -craignant un « reformatage du système » une fois les interventions irakiennes et afghanes terminées- et « conservateurs » -je renvoie aux propos du colonel GENTILE souventes fois présentés sur ce blog-, une autre grille de lecture est nécessaire.

C’est bien entendu d’une grille historique dont je parle. En effet, cette « reconnaissance » (comme si il s’agissait de découvrir une exoplanète) témoigne surtout d’une amnésie caractéristique. En effet, le texte de la directive renvoie fortement à des pratiques déjà éprouvées au sein de l’établissement militaire américain, notamment durant la guerre froide. Plus particulièrement, et ce point n’est pas assez souligné à mon goût, il rappelle les opérations clandestines et secrètes menées par la CIA et/ou les Forces Spéciales de l’Army dans la lutte anti-communiste en Amérique Latine ou au Vietnam. En ce sens, les observations récentes de Michael McCLINTOCK sur le tournant « humanitaire » que représenterait la COIN (puisque elle quitterait les sphères de la clandestinité, serait exercée par tout militaire d’active ou de réserve, et consisterait davantage en la « reconstruction et la réconciliation » que dans l’emprunt mimétique des méthodes de terreur) me semblent en partie invalidées par le bureau du Secrétaire à la Défense (OSD). Rappelons en effet que McCLINTOCK a écrit un ouvrage en ligne qui critique  la construction de la « contre-insurrection » pendant la « guerre froide », notamment en raison des méthodes employées mais aussi parce que la COIN s’inscrivait dans une logique d’impérialisme. Par conséquent, le décloisonnement des savoirs et des savoirs-faire de la « guerre irrégulière » signifierait une inflexion vers le pôle « maintien de la paix » au détriment du pôle « contre-guérilla » (ces catégories, forcément provisoires, sont les miennes, donc peuvent être critiquées).

Au-delà donc des déclarations sur la nécessité de « séparer les insurgés de la population » ou encore sur le gain des « esprits et des coeurs », la directive de lundi dernier semble au contraire inscrire la COIN dans la ligne de pratiques politiques et sécuritaires contradictoires. En ce sens, on peut craindre que la « contre-insurrection » sous cette forme -et pas seulement par son nom- ne reste une forme de mimétisme qui empêcherait de facto la réconciliation qu’elle prône et la stabilisation à laquelle elle travaille.

Bonus:

la directive 3115.09 sur les techniques d’interrogatoire et le debriefing des détenus (9 octobre 2008)

-le site des directives et circulaires du DoD.

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