« Notre vie chrétienne en Algérie » par le Père PENINOU (1959)

Comme promis, voici la présentation rapide d’un ouvrage édité par mon centre de recherche en 1998.

Présentée par Jean-Charles JAUFFRET et rebaptisée Réflexions sur les devoirs du soldat, cette publication a permis de faire connaître un texte relativement inédit. L’intérêt tient tant à son auteur qu’à la remarquable actualité qui sous-tend son texte.

Henri PENINOU a, comme de nombreux séminaristes et prêtres de cette époque, la double casquette d’officier de réserve et d’aumônier aux Armées. Ayant effectué en effet son service militaire dans les Troupes aéroportées alors qu’il était encore au séminaire, Henri PENINOU est « rappelé » en juin 1956 comme lieutenant. Ayant été ordonné en juin 1955, il obtient d’être incorporé en tant qu’aumônier au 8ème RPC. En 1957, sur les conseils de Mgr BADRE, adjoint du Cardinal FELTIN le Vicaire aux Armées, il signe un engagement dans la Réserve. Désormais, et jusqu’au milieu des années 1970, il sert comme aumônier au sein de la 25ème Division Parachutiste. Le texte présenté ici est le résultat de ces années passées au sein de cette unité de rappelés en Algérie. Précisons d’emblée que l’auteur est reconnu aussi bien par l’institution ecclésiale que par l’Armée de Terre comme un véritable combattant et un « berger des âmes ».

C’est en cela que le texte est important: il s’agit de réflexions destinées à être lues par les ouailles du P. PENINOU. En ce sens, il ne cache rien des difficultés et des grandeurs de la condition militaire. Il s’adresse aux soldats de la Division comme un des leurs.

Sur le plan historique, Notre vie chrétienne en Algérie correspond à un moment crucial de l’Eglise catholique en France. En effet, celle-ci se divise sur l’attitude à suivre dans le contexte de la « guerre froide » et surtout des « guerres coloniales ». On sait par exemple le choix de Témoignage Chrétien en faveur du marxisme.

Le Père PENINOU se distingue en ce qu’il récuse aussi bien le pacifisme ou l’engagement de certains aux côtés du FLN (« trop de pacifistes ne sont souvent que des artisans de misère, d’esclavage et de mort ») que ceux qui confondent la défense du Catholicisme avec la « Défense de l’Occident ». Il part des interrogations des militaires, notamment des rappelés, sur le contenu, les objectifs et les méthodes de la guerre révolutionnaire.

Il en tire plusieurs enseignements que je donne ici:

-« La guerre révolutionnaire d’Algérie requiert, de ceux qui la font, une qualité humaine supérieure », notamment davantage de lucidité pour distinguer amis, ennemis et « neutres ». Dans ce cadre, il pense que la recherche du Renseignement ne peut passer par la violence, car elle risque alors d’être contre-productive. Il pense au contraire que, outre qu’elle avilit l’homme qui la commet qui y perd son âme, la torture est inutile. Demandant du discernement, la connaissance intime et concrète de la population, de sa civilisation, de sa religion, et surtout la reconnaissance de l’Autre en tant que « frère dans le Christ » (humanité), la recherche du Renseignement est bien plus efficace lorsque elle découle d’actions positives (cf. David PETRAEUS à MOSSOUL en 2003). A cela s’ajoute la recommandation suivante: « Souvenez-vous que votre action est destinée à préparer la paix: non seulement celle des âmes, mais aussi celle des coeurs et des consciences, dans un ordre nouveau où les adversaires d’hier et d’aujourd’hui accepteront la rencontre et la coexistence, peut-être la communion ».

-En conséquence, « il y a des lois morales de la guerre, même révolutionnaires ». C’est à dire qu’il s’agit de respecter l’adversaire, pas par utilitarisme, mais en raison de deux facteurs. Le premier est la communauté d’humanité en Christ qui est l’apanage de l’anthropologie chrétienne et que tout chrétien doit s’efforcer de respecter. Le second est le Salut de l’âme des militaires. Son texte comprend ainsi des prescriptions concrètes: « achever un blessé constitue un crime (prendre garde aux réflexes de fausse pitié et à l’usurpation du droit de décision qui ne nous revient pas) », « exposer un cadavre à la curiosité publique, ou obliger la population à défiler devant lui à toutes chances d’être une erreur psychologique lourde de conséquences et un manquement à des principes élémentaires de civilisation », « la recherche du renseignement par interrogatoire exige un personnel, non seulement techniquement spécialisé, mais de haute valeur morale », etc. Surtout, pour l’auteur, la transformation de la guerre révolutionnaire en recherche de l’efficacité à tout prix, au mépris du résultat politique, résulte de la « contamination de nos conceptions [du fait d’une stratégie d’inspiration marxiste] par la tentation d’une efficacité technique, exclusive de toute morale humaine et de la morale évangélique ». En d’autres termes, la guerre révolutionnaire est viciée car elle emprunte mimétiquement à l’adversaire ses méthodes et son but, quand ce n’est pas déjà sa grille de lecture du conflit.

-« l’action militaire et les mesures de pacification (travail, effort sanitaire, urbanisme, scolarisation) sont destinées à la [population musulmane] sauvegarder, non à la détruire, à la promouvoir, non à la réduire ». Tout un chapitre est ainsi consacré aux relations avec la population musulmane. Aussi bien à partir de considérations concrètes (sur le fait de ne pas renforcer l’humiliation déjà causée par le contrôle de la population par une attitude déshumanisante ou méprisante) que sur le plan culturel. « Vous êtes des hommes de guerre. Mais si, pour vous, le travail de pacification est au second plan, vous ne devez ni l’ignorer ni le contrarier. Au coeur de toute action de pacification, il y a la population musulmane. Elle nous paraît rebutante: il faut cependant l’aimer. Faisons effort pour la comprendre de l’intérieur ». Bien entendu, l’auteur s’empresse également de préciser qu’il ne faut pas chercher à la convertir mais à respecter sa dignité propre, qui n’est pas inférieure à celle des Européens. En d’autres termes, le Père PENINOU montre en quoi les sentiments racistes, même peu prononcés, sont à proscrire car contraire à l’action militaire.

-« la guerre n’est jamais une fin mais un moyen ». Le militaire est membre d’une communauté humaine particulière dans laquelle, si il est chrétien, il doit préserver sa relation privilégiée au Christ (le Père PENINOU rappelle les difficultés de la vie spirituelle en temps de guerre et les risques qui pèsent sur elle) et surtout dont il est garant de la solidarité et du « bon esprit ». Le militaire chrétien doit donc agir au sein de son unité comme le « sel de la terre » en favorisant justement la  prise de responsabilité par tous et en évitant les tentations croissantes vers la déshumanisation.

Pour conclure, le Père PENINOU rappelle quelques vérités utiles à ces jeunes gens souvent tentés, du fait de la mission et du décalage entre les objectifs politiques et militaires, de vivre la guerre au jour le jour (« ambiance de mépris, de dureté, de durcissement, de haine, de lassitude, d’humiliation, de fausse pité, d’isolement »).

-« mépriser [les lois morales de la guerre] ne peut qu’aviver la résistance de l’adversaire et jeter le doute sur la légitimité de notre action en Algérie. Les ignorer ne peut qu’entraîner un durcissement des coeurs, un retour à la barbarie, un échec à long terme de la mission à remplir. Sans parler des conséquences lointaines, des répercussions et des retentissements sur la conscience, la mentalité, le coeur de ceux qui font la guerre. A les mépriser et les ignorer, on risque fort de perdre un jour ce que l’on prétend sauver aujourd’hui par n’importe quel moyen ».

-« Il est difficile, dans la guerre, de vivre sans mépris, de tuer sans haine, d’être un combattant efficace sans ouvrir son coeur à la violence. Il est difficile d’être les témoins de l’amour que Dieu porte à tout homme, quelles que soient sa race, sa religion, sa civilisation, ses opinions, la couleur de sa peau. Il est difficile de vivre un amour qui doit être plus fort que la mort. Il faut, cependant, aller jusqu’au bout de l’amour, jusqu’à la limite, comme Jésus. Il a aimé ses ennemis, il a accepté d’être mis à mort par eux et il leur a pardonné. Comme le Coeur de Jésus, notre coeur doit être assez vaste pour vivre cet amour universel dont il a porté témoignage jusque dans sa Passion et sa Mort. Ni condescendance, ni pitié, ni condamnation, mais un amour pétri de respect, de compréhension, d’accueil, d’estime, de patience. ‘Quel mérite avons-nous à aimer ceux qui nous aiment?’ Jésus »

Le livre se conclut par un court manuel de « révision de vie » (ou d’examen de conscience) qui doit permettre, au quotidien, de vivre selon les principes définis ici par l’aumônier.

Au total, moins connu que l’exorde du RP DELARUE, aumônier de la 10DP, justifiant l’usage de la torture dans certains cas, ce texte doit être compris comme la tentative, par un homme de terrain, de garder les yeux ouverts sur les difficultés concrètes et personnelles de la contre-guérilla, tout en inscrivant l’action dans un cadre moral, spirituel, militaire et politique plus large. En ce sens, il s’agit d’un texte majeur, encore aujourd’hui, car il part des réalités concrètement vécues pour écarter les tentations de sombrer dans la rivalité mimétique, dans la délégitimation systématique de l’adversaire-ennemi et, au final, perdre la guerre… et son âme. C’est cette tension entre la « nécessité militaire » et l’impératif moral qui anime le Père PENINOU, loin de l’alternative utilitariste qui anime souvent les discours actuels sur l’insurrection et la « contre-insurrection ».

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