Un retournement géopolitique?

Il me semble qu’une des dimensions oubliées du SOFA tient peut-être à son caractère inédit, qui pourrait le classer dans la catégorie des symptômes d’un retournement géopolitique majeur, à l’instar de l’intervention des Fonds Souverains d’Asie et du Moyen-Orient pour renflouer Wall Street à la fin de l’année dernière.

En effet, il ne s’agit pas d’un traité nouveau en soi: de tels accords réglementant la présence des militaires américains en terre étrangère existent depuis 1945. Que l’on pense à l’Allemagne, au Japon, à la Corée du Sud par exemple. Dans ces trois pays d’ailleurs (qui regroupent l’essentiel des militaires américains déployés outre-mer), la cohabitation entre les populations locales et les militaires américains n’a pas toujours été bonne, notamment au sujet des règles d’immunité. Il suffit de prendre deux exemples de ces relations tumultueuses

  • Le général A. ZINNI, ancien CENTCOM, raconte dans les mémoires qu’il a rédigées avec Tom CLANCY (Battle Ready) les émeutes qui survinrent à OKINAWA lorsque, jeune capitaine sorti du brasier vietnamien, il fut nommé pour gérer la surveillance de la base des Marines. Apparemment, de tels évènements se reproduisent souvent, ayant à l’origine des crimes et délits (pas toujours réels cependant) commis par de jeunes Marines.
  • Un autre exemple est illustré par le film The Host qui montre justement le ras-le-bol d’une partie des jeunes générations sud-coréennes face à une présence qui ne paraît pas si pertinente qu’en 1953 et surtout qui dure sans que l’on en voie la fin. Dans ce pays, nombreux (mais combien?) sont ceux qui estiment que le gouvernement n’est pas libre de ses décisions géostratégiques. De fait, et même si comparaison n’est pas raison, il faudrait rapprocher cette situation (au moins sur le plan imaginaire) de l’occupation des pays d’Europe Centrale et Orientale par l’Armée Rouge au sortir de la guerre mondiale. Dans ces Etats, les militaires avaient servi de moyens de pression non négligeables dans l’optique de la « tactique du salami » mise en oeuvre par Staline pour progressivement « satelliser » les futures « démocraties populaires ». Il devient aujourd’hui intenable « d’occuper » militairement un pays sans voir le lien avec ce fait. Au pire, on peut même faire le parallèle avec les modalités de domination de « l’ère coloniale », assimilée aux crimes les plus affreux. Dans ce cadre, la prétention américaine à n’être pas une puissance coloniale ne tient plus face aux objections de ceux qui parlent de la présence militaire comme une forme de présence indirecte (cf. le discours de l’extrême-gauche européenne -mais pas seulement- sur les 15 conseillers militaires US en Colombie et l’inféodation supposée du président colombien à Washington).

Cette polémique met en lumière combien le décalage entre la conception messianique de la présence américaine au monde et les moyens souvent unilatéraux qui la mettent en oeuvre fait davantage pour alimenter la « rivalité mimétique » à toutes les échelles que la propagande « islamiste ». Cette dernière apparaît d’ailleurs comme marginalisée auprès des populations locales du fait de la radicalisation croissante d’AQI par rapport à ses alliés nationalistes et mêmes islamistes d’Irak. Autrement dit, les Américains risquaient fort la « balle dans le pied » avec les négociations sur le SOFA.

C’est ce qui explique certainement pourquoi les arguments des opposants (qui ne semblent avoir été qu’une minorité) ont tourné autour de deux thèmes: la détermination d’une date de retrait impérative (peur d’une présence permanente) et la question de l’immunité des militaires, des fonctionnaires civils et même des « contractants ». Ces arguments ont parfois été repris par des portes-parole du gouvernement irakien de manière souvent officieuse. Pour le reste, la rhétorique nationaliste et populiste (de Sadr) peut essentiellement se comprendre comme une lutte interne pour la domination électorale sur les Chiites.

Il apparaît donc que le traité signé le 23 novembre et adopté par l’Assemblée Irakienne le 27 représente un recul manifeste par rapport aux cas cités plus haut.

  1. Tout d’abord parce que le Traité entérine la fin de la présence des troupes de combat, qui se retireront des villes en juillet 2009 et qui quitteront le pays au 31 décembre 2011. Cette concession de l’Administration BUSH est importante: elle contredit le conseil des commandants de théâtre (notamment PETRAEUS) qui recommandaient de fonder le retrait sur des critères de sécurité à évaluer progressivement. En ce sens, le politique  a repris la main sur les militaires alors que l’essor de la « contre-insurrection » semblait devoir consacrer à la fois la prééminence de ceux-ci dans les négociations décisionnelles et leur subordination apparente à des objectifs définis par le politique (ce qui suppose que celui-ci ait des objectifs clairs, cohérents et en adéquation avec les moyens…. par conséquent cela donnerait plus de pouvoir aux militaires). En même temps, ce calendrier est plus réaliste que les 16 mois des promesses du président-élu.
  2. D’autre part, le SOFA prévoit que les forces américaines ne pourront participer à des opérations militaires, notamment en ville, qu’avec l’accord d’une commission mixte comprenant des Irakiens et des Américains. Il s’agit là d’une concession majeure: d’autres militaires pourraient en théorie décider des objectifs américains. Au-delà, et plus concrètement, cela manifeste l’instrumentalisation des Américains par MALIKI. En effet, les militaires américains s’orientent de plus en plus vers des missions d’assistance technique aux forces de sécurité irakiennes, tant par les Transition TF (un bataillon dédié à cette tâche) que par les Military Training Teams (MiTT) mises en place dès 2005 et généralisées en 2006. Sur le plan organisationnel, cela demande donc à l’Army et aux Marines de changer totalement l’organisation traditionnelle des compagnies de grenadiers-voltigeurs. Ce changement étant accepté dès lors qu’est abandonné le partenariat mis en place par le général CASEY en 2005 entre les unités américaines et les unités irakiennes (partenariat mal accepté).
  3. Troisièmement, le SOFA limite fortement l’immunité des ressortissants américains. En fait, les militaires ne ressortiraient des cours de justice militaire que dans le cas de crimes ou de délits commis sur les bases ou en opérations. De fait, plus d’immunité pour les GIs et les Marines en goguette « se lâchant » sur les civils. Potentiellement, cela fait craindre au Représentant (démocrate) Ike SKELTON (président de la Commission des Forces Armées de la Chambre des Représentants) que les militaires américains ne soient « pris en otage » par le « pays-hôte ». Plus important, les « contractants » américains (rappelons qu’il y en a 160 000 en Irak, dont 48 000 comme forces de combat) ne bénéficieraient plus d’aucune immunité. Là aussi, c’est un retournement majeur: lors des « incidents » causés par BLACKWATER à BAGDAD en septembre 2007, le PM MALIKI avait menacé de dénoncer le contrat liant la SMP avec le gouvernement irakien…. alors qu’il n’y avait pas de contrat! Par ailleurs, cela limite sérieusement l’emprise américaine sur le pays. En effet, le fait que les SMP soient privées ne signifie absolument pas qu’elles sont mues uniquement par des logiques économiques. Elles dépendent également de la politique d’externalisation du Pentagone commencée au début des années 1990. Elles sont donc, selon la belle expression du LCL GOYA, la « queue de comète » de l’Armée américaine (au même titre que les civils, les réservistes ou les gardes nationaux).

Au final, la signature du SOFA manifesterait ainsi l’impuissance croissante des EU à modeler les relations internationales. Encastrés dans des interdépendances de plus en plus complexes, les Américains seraient forcés de négocier de plus en plus l’utilisation de leur puissance, voire de demander l’accord local pour l’exercer. Au fond, ceux qui ne voient dans le gouvernement de BAGDAD que des « collaborateurs » ou des « traîtres » simplifient essentiellement une situation plus complexe: ils restent prisonniers de clés de lecture idéologiques et inopérantes pour expliquer et comprendre ce qui s’y passe. Les délais mis en oeuvre par la coalition nationaliste irakienne (comprenant aussi bien le bloc sunnite que les Sadristes par exemple), le silence du PM MALIKI (qui ne s’est exprimé que pour obtenir l’assentiment quasi-unanime des députés, ce qui montre comment il a joué de ce silence pour augmenter les enchères tout en souhaitant ce texte qui le sert bien), aussi bien que les garanties obtenues par les partis sunnites (inquiets du départ des Américains) montrent toute la complexité d’un texte, mais surtout la manière dont les différentes factions, pro- ou anti-américaines, ont su instrumentaliser la faiblesse structurelle de ces derniers (qui ici tient aussi de facteurs cognitifs et sociologiques liés à l’asymétrie des buts et des moyens entre les Américains et les insurgés, entre les militaires américains et les décideurs politiques, entre les tenants du néoconservatisme et ceux du repli à l’intérieur) pour affirmer leur volonté: les voir partir… mais pas trop vite.

mise à jour: On m’objectera que le Grand Ayatollah Ali Al-Sistani a exprimé « des réserves et des inquiétudes ». Certes, dans le système chiite irakien, la parole du Grand Ayatollah est importante car son influence (liée à ses tîtres et à son poste dans le grand conseil des Lieux Saints de Nadjaf et Karbala) lui permet d’intervenir sur tout sujet de société, tout en se concevant dans une sorte de « séparation de l’Eglise et de l’Etat ». On se souvient ainsi de son rôle pour faire accepter la présence américaine en 2003 ou pour forcer SADR a plier face au gouvernement au début de cette année. SISTANI avait réclamé un consensus national sur le vote, ce qui n’est pas tout à fait le cas. En conséquence, il exprime ses réserves sans rejeter le texte et en acceptant qu’il soit proposé par référendum le 30 juillet prochain.

Questions: cela remet-il en cause ce que je dis? Non, car cette position de SISTANI était relativement attendue du fait de l’opposition d’une partie des Chiites. Surtout, elle manifeste son rôle: celui de détenteur du mos majorum… Comme dans le Sénat romain, celui-ci s’exprimait toujours en dernier. Enfin, il faut voir cette intervention dans le cadre des rivalités internes aux partis chiites: un moyen de demander plus de « souplesse » au parti dela prédication (DAWA) du PM MALIKI face à ses rivaux du Conseil Suprême Islamique, notamment dans l’optique des élections provinciales.

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