Se réapproprier l’espace urbain: un acte de « contre-insurrection »?

A force d’entendre partout que « la population est l’enjeu » de la lutte que se livrent insurgés et « contre-insurgés » (sans toujours tenir compte du paradoxe entre cette rivalité mimétique et le discours sur « l’asymétrie »), on en oublie que c’est tout l’espace qui est concerné. Comme l’illustrait il y a quelques semaines ces réflexions sur la mobilité urbaine à Bagdad, le caractère essentiellement urbain de la « contre-insurrection » passe aussi par le contrôle des flux (la « bataille des ceintures » est-elle autre chose?) mais aussi par l’appropriation symbolique de l’espace, autrement dit la réaffirmation de la « présence légale » sur un territoire. En ce sens, ce type d’opérations militaires se traduit également par la polarisation de l’espace de la ville autour de quelques lieux, mais aussi de quelques axes.

Un exemple relativement original de cette démarche symbolique est la « grande marche » (plutôt une gigantesque patrouille démontée, appelée « circulation du champ de bataille » en jargon militaire américain) qu’a effectuée récemment le général de Division Mark HERTLING, le commandant de la 1ère Division Blindée de l’Army (Division Multinationale-Nord), entre l’avant-poste RABI (voir carte) et le TIGRE, à travers les districts et municipalités les plus « rétives ».

marche-hertling-24-11-08

Bien entendu, on comprend qu’il s’agit à la fois de montrer la mainmise des Américains sur les quartiers les plus « rebelles » de la ville (peuplés de Sunnites, ils sont très favorables aux mouvements insurgés tels que Ansar Al-Sunna) et d’affirmer que le « contrôle » n’est pas qu’un discours. Au-delà, le général HERTLING évalue le champ de bataille, notamment au contact des unités irakiennes et des deux bataillons américains présents sur place. A ce titre, l’officier américain agit comme le lien entre les unités dispersées et disséminées sur tout l’ouest de la ville. Sa conclusion est sans appel: la sécurité s’améliore (puisque il a pu effectuer son trajet sans mal, discutant avec des habitants rencontrés au hasard, en oubliant la débauche de moyens destinés à le protéger) mais la reconstruction tarde, accroissant encore le mécontement de la population. Que dire aussi des forces de sécurité locales: la police est insuffisamment formée et les unités de l’armée se jalousent (la 3ème brigade de la 1ère division irakienne, une unité « d’élite » formée d’anciens militaires de l’époque baassiste, contre la 2nde division, majoritairement kurde).

Un autre élément symbolique tient dans le détail suivant: à un moment, plaisantant avec les officiers subalternes de son état-major et conversant avec des locaux, le général HERTLING enlève son casque. C’est suffisamment rare pour être souligné. En effet, le port du casque lourd (généralement doté d’appendices comme les lunettes de vision nocturne) ne relève pas simplement de considérations sécuritaires (doublées d’un rapport juridique aux assurances propres aux militaires américains). Il s’agit également d’un élément central de l’identité du militaire américain, une extension corporelle évidente, au même titre que l’arme de dotation. Ici, ce fait révèle peut être la volonté de l’officier de montrer qu’il contrôle cette ville et pas seulement en occupant son espace par le quadrillage militaire et policier.

2 réflexions sur “Se réapproprier l’espace urbain: un acte de « contre-insurrection »?

  1. Oui, à la guerre on s’intéresse à trois facteurs tradioneelement : temps, ennemi et espace. La population est un enjeu ou un milieu, pas un objectif. bravo pour cette remarque
    OK

  2. Merci Olivier. C’est le b-a ba du raisonnement tactique de penser en ces termes.
    Historiquement toutefois, il arrive que la population soit l’objectif direct de la guerre: c’est le cas lorsqu’il s’agit de la terroriser ou de la contrôler. Il ne s’agit plus de la gagner ou de la perdre, mais de la dissuader, de la neutraliser ou de la détruire.
    Mais l’histoire montre que de tels moyens de « guerre totale » sont souvent contre-productifs, notamment lorsque des démocraties libérales s’y emploient…. A méditer, notamment lorsque l’on inverse la hiérarchie entre les fins et les moyens. Si la population est un enjeu, elle ne peut être un objectif, auquel cas les personnes humaines (même si c’est collectivement) sont rabaissées à devenir des moyens.
    Alors, la morale a-t-elle sa place ici? Certainement dès lors que la morale joue un rôle structurel au sein des identités démocratiques (en tant que « valeurs démocratiques » par exemple) et qu’y porter atteinte compromet les résultats stratégiques.

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