Intimidation?

Le blog des correspondants du New York Times à Bagdad, le Baghdad Bureau, proposait hier une immersion dans certains segments de la population chiite de la capitale. Les reportages de terrain sont irremplaçables en ce qu’ils fournissent, volontairement ou non, quelques « renseignements d’ambiance » qui méritent le détour. Dans le cas qui nous occupe ici, il s’agit de la croyance, apparemment répandue, selon laquelle les récents attentats dans l’arrondissement de ADHAMIYAH seraient l’oeuvre des Américains, acharnés à punir les Irakiens dans le contexte de la difficile signature de l’Accord sur le Statut des Forces (SOFA). Une variante de ce récit insisterait au contraire sur l’intimidation que les Américains exerceraient sur les Irakiens dans l’objectif d’obtenir une présence permanente dans le pays, une narration soutenue par la prudence du calendrier de retrait des forces, d’autant que  ledit retrait semble dépendre des  conditions de la sécurité en Irak.

Evidemment, de nombreuses interrogations subsistent, faute d’une enquête approfondie et systématique auprès de la population irakienne. Faute également d’une vision multiscalaire, multidimensionnelle, et multitemporelle: en effet, ce sentiment est-il présent seulement chez les Chiites d’ADHAMIYAH, de BAGDAD, de tout le pays, ou dépasse-t-il les frontières d’une communauté dont l’identité confessionnelle ne cesse de s’affirmer depuis 20 ans? Faute enfin d’une interrogation sur les multiples facteurs pouvant entrer en compte dans ce phénomène, comme par exemple les actions de l’armée irakienne contre les « squatters« , ou la restructuration du pouvoir politique sur la communauté aux dépends de Moqtada Al Sadr.

Mais il faut aller plus loin et s’interroger sur les évènements à l’origine d’une telle représentation de ces attentats. Il ne s’agit pas de discuter du bienfondé de l’accusation portée sur les Américains (d’autres pistes subsistent, comme les rivalités de pouvoir pour le contrôle des voix chiites, ou alors comme la volonté des cellules restantes d’AQI de porter un coin entre les Américains et la population s’identifiant comme chiite) mais d’en saisir les ressorts internes.

-un premier élément, souvent avancé d’ailleurs dans les problématiques concernant la légitimité locale des forces occidentales, révèle l’action de la « propagande ennemie », en l’occurrence celle des entrepreneurs politiques jouant à la fois sur le contrôle de l’identité chiite et sur le discours nationaliste. Je pense notamment à Moqtada Al Sadr qui, depuis 2003, ne cesse d’appeler au départ des « occupants » et qui continue à demander le rejet pur et simple du SOFA. SADR n’est pas le seul, car ses rivaux et concurrents jouent également de ce discours nationaliste, quand ils n’instrumentalisent pas directement ce sentiment dans un double-jeu potentiel avec les Américains.

-mais il serait d’une certaine inconscience de nier la responsabilité des Américains eux-mêmes dans la construction de cette perception. Autrement dit, les entrepreneurs politiques qui instrumentalisent le rejet des Américains s’appuient sur des éléments objectifs. Notamment, cette affaire d’intimidation qui ne paraît pas si absurde que cela. Après tout, que penser de la « contre-insurrection » menée depuis 2007 par l’Army et les Marines? Il est nécessaire de rejeter les discours simplistes qui parlent des impératifs de « gagner les esprits et les coeurs » ou « premièrement de ne pas faire de mal » ou encore de « ne pas se dérober au travail ». Si les discours conditionnent, plus qu’ils ne déterminent, les pratiques objectivables par la lecture des nombreuses sources, il n’y pas pour autant à accepter une lecture mécanique entre discours et procédures concrètes. Au contraire, une démarche inductive, partant desdites procédures, permet de voir en quoi elles s’éloignent souvent des « impératifs éthiques », quand bien même elles s’auto-justifient par eux. Deux exemples peuvent ainsi montrer pourquoi certains chiites adhèrent aux discours de SADR sur les « occupants américains ». Le premier est celui de la « punition collective » que représente pour toute une communauté l’arrêt -même temporaire- de la fourniture de services essentiels par les Américains, afin de rappeler que ladite communauté doit coopérer contre les « infiltrations terroristes ». Dans cet article, les attentats sur les marchés de l’enclave chiite d’ABU DSHIR conduisent les forces irakiennes (ici une unité majoritairement sunnite de la Police Nationale) à légitimer leur présence aux yeux de la population, de manière à écarter l’idée qu’ils seraient responsables des attentats. Cette attitude est contredite par la volonté du commandant de bataillon américain de suspendre un contrat de fourniture de services essentiels pour « punir » la communauté et faire pression sur ses chefs. A bien des égards, on se croit revenu en 2003 à FALLOUJAH…. Mais il faut également noter que la fourniture conditionnelle des services essentiels est partie intégrante de la stratégie de la « tache d’huile » menée depuis 2006: la sécurité et les services essentiels ne sont pas simplement deux tâches  successives, mais elles sont également des éléments de pression et d’intimidation sur les zones adjacentes à la « zone-cible » (diapositive 39)

Un deuxième exemple, que j’ai eu amplement l’occasion de commenter, est l’usage de l’artillerie pour intimider des communautés chiites dans la province de DIYALA dans l’été et l’automne 2007. Cet exemple montre en quoi le Droit des Conflits Armés doit éventuellement se réformer: en effet, l’impératif de discrimination entre combattants et non-combattants -censé protéger la population civile- n’a plus lieu d’être dès lors qu’il s’agit de discriminer à l’intérieur de cette population afin de détruire, neutraliser ou simplement paralyser ses « mauvais éléments ». Comment ne pas comprendre qu’une telle attitude, d’autant qu’elle est connue de tous et qu’elle se diffuse largement, amplifiée par la rumeur, ne peut que construire la perception des Américains comme des occupants? A une plus large échelle, l’ensemble de ces éléments entre en rétroaction avec d’autres postures, comme la cooptation des Sunnites et la volonté de les réintégrer dans le jeu politique irakien. Se construit ainsi une narration dont on ne sait plus démêler le point de départ, faute comme je le disais d’une analyse à plusieurs échelles temporelles et spatiales de l’ensemble des facteurs militaires, socioculturels, politiques et anthropologiques à l’oeuvre….

Mise à jour: Comme prévu, un des entrepreneurs politiques -qui paradoxalement a les capacités à reconstruire sa communauté à partir des marges où il est relegué depuis ce printemps- contribue de plus en plus à intérioriser l’image des occupants: c’est SADR qui menace de se révolter de nouveau si le SOFA ou tout autre accord bilatéral est signé… Attention toutefois à ne pas prêter trop de crédit aux déclarations du jeune clerc (il a mon âge..) et à toujours prendre avec distance l’aspect du déclaratoire, qui a ici autant une valeur d’affirmation interne face au silence du PM MALIKI sur le sujet du SOFA et face aux affirmations des autres leaders chiites (plutôt hostiles à l’accord semble-t-il) qu’une valeur « d’avertissement » (et de contre-intimidation dans sa logique propre) vis à vis des Américains. De toute manière, cela ne concorde pas avec la réalité de la milice de l’Armée du Mahdi (Jesh Al Mahdi JAM) sérieusement compromise par les opérations du printemps dernier. Et même si l’on ne peut exclure que les arrestations par les forces irakiennes et américaines n’aient à nouveau permis de « purger » le mouvement de SADR d’éléments incontrolables, il semble que plusieurs de ses partisans et portes-parole s’orientent davantage vers une transformation « à la Hezbollah », c’est à dire orientée vers l’action sociale et politique.

N’oublions pas aussi que SADR joue la carte du nationalisme irakien depuis 2003: dans sa déclaration de vendredi, il redisait être prêt à soutenir les insurgés, sunnites comme chiites. Là aussi, il s’agit surtout d’une déclaration visant à construire une image de « rassembleur »: le rêve de « l’unité insurgé » de 2004 n’ayant pas survécu à la double défaite des soulèvements de NADJAF et de FALLOUJAH, non plus qu’à la guerre civile de 2006, lorsque l’Armée du Mahdi se lançait dans le « nettoyage ethnique » des quartiers sunnites de la capitale.

Au final, une bonne illustration du rôle des « entrepreneurs politiques » dans les conflits infra-étatiques… et de la complexité des facteurs  à analyser -à toutes les échelles- pour tenter de saisir les enjeux.

3 réflexions sur “Intimidation?

  1. Et bien, on en apprend des belles grâce à vous.Mais comment concilier le fait que la strategie semble marcher avec l’utilisation de méthodes impopulaires?Cela paraît paradoxal.

  2. Tout dépend de la perception et donc de la légitimation (qui est un processus à ne pas confondre avec l’état final recherché, la légitimité) de ces actions….
    C’est un dilemme: si j’agis en miroir de l’insurrection, je risque d’entrer dans le schéma de la montée aux extrêmes/rivalité mimétique; si je cherche à discriminer au sein de la population, je tombe dans le contrôle de celle-ci, par des moyens plus ou moins « légitimables »… C’est le souci de ce type de conflit: l’articulation entre légitimité et efficacité n’est pas aussi mécanique et simple qu’on voudrait pouvoir le croire…
    Je ne prétends pas résoudre le paradoxe et le dilemme, juste le mettre en valeur: pour éviter de monter la population contre moi, je dois discriminer, et pour cela apprendre à la connaître. Cette connaissance passe par un contrôle et une surveillance globale qui se laisse difficilement légitimer auprès de tous les segments de la population….
    Cordialement
    ST

  3. Il semble que le SOFA ait était signé cette nuit. Mais avec la nouvelle administration américaine, les négociations vont sans doute recommencez.

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