conclusion (provisoire) sur le facteur identitaire dans la dynamique insurrection/contre-insurrection

Commençons par deux propositions:

  • la différence n’engendre pas l’inimitié. Les relations entre groupes peuvent être faites de rivalité et d’amitié également.
  • la différence n’est pas construite. C’est bien plutôt le cas des relations entre les groupes et notamment des perceptions qui précèdent et naissent de celles-ci.

Donc, le facteur crucial est celui des identités et des perceptions intersubjectives. Appliquons de nouveau les 3 théories sociologiques du phénomène ethnique au cas des Sunnites en Irak:

  1. thèse primordialiste: le fait sunnite est bien un élément rassemblant, en Irak, tant des Arabes que des Kurdes. Il existe bien un « fait arabe sunnite » en Irak.
  2. thèse interactionniste: mais cette identité sunnite fluctue en fonction des interactions avec d’autres groupes: Irakiens ou Musulmans face aux Américains, Sunnites face aux Chiites, Arabes face aux Kurdes, Anbarites (par exemple) face à AQI, de telle tribu face à telle autre tribu.
  3. thèse critique: l’accent sur une identité dépend du discours des entrepreneurs politiques, lesquels sont en compétition constante, d’où la nécessité de parfois instrumentaliser, renforcer ou marginaliser telle ou telle identité.

Donc, il faut axer l’analyse sur trois variables:

  1. la géographie culturelle et le fait culturel.
  2. les interactions avec les autres groupes et le rôle que va jouer la présence (ou l’absence) de ces derniers.
  3. les discours et ceux qui les formulent ainsi que les luttes entre ces acteurs.

Ce qui conduit à la narration suivante:

-en 2003, les habitants de la province d’ANBAR se voient comme des Irakiens menacés par les « envahisseurs étrangers »

-en 2004, cette identité se renforce d’une inimitié croissante envers le gouvernement « chiite »

-en 2005-2006, il y a un repli vers l’identité anbarienne ou tribale, laquelle coexiste avec l’identité sunnite mais presque plus avec l’identité irakienne.

-en 2007-2008, il y a un retour à l’identité sunnite qui coexiste avec les identités locales mais qui s’étend aux autres Sunnites.

La perception des Américains se modifie également:

-une identité d’ennemis en 2003 et en 2004

-une identité moins marquée en 2005-2006 mais un infléchissement marqué vers le pôle « amis »

-une identité d’amis et de protecteurs prédominante à partir de 2007.

Quant aux rôle des discours:

-les ex-baassistes et les élites locales sont en compétition pour le pouvoir sur la « Résistance » (2003).

-les jihadistes prédominent en 2004 et 2005.

-les Américains concurrencent le discours jihadiste auprès des élites locales à partir de 2006

-les Américains s’allient aux élites locales (ou se servent des rivalités internes) à partir de 2007

Les échecs et les succès de la contre-insurrection vont donc dépendre en grande partie de ces fluctuations dans la perception que les « Arabes sunnites » ont d’eux-mêmes et dans la perception que ceux-ci ont des autres acteurs. Cette même perception va dépendre en partie des actions concrètes des acteurs et de  l’audience des discours intreprétant ces actions. On peut donc dire que, si l’on s’en tient à l’idée que le « retournement des Sunnites » est la clé de l’histoire des « guerres en Irak », les interactions entre les actions des militaires américains, celles des dirigeants d’AQI, celles des partis chiites, et celles des élites locales (traditionnelles ou nouvelles) sont à étudier en profondeur pour comprendre comment ce mouvement a été possible.

Je postule pour ma part que l’inflexion majeure du côté américain a surtout consisté à généraliser des pratiques et des procédures, à construire un discours différent sur « les Sunnites » et les « insurgés sunnites », à négocier avec les élites locales et enfin à isoler physiquement et psychologiquement AQI de la population. Tout l’enjeu de ma thèse consiste donc à décrire et isoler finement les conditions et les causes ayant amené à ces inflexions de l’action des militaires américains, tout en étudiant l’interaction entre celle-ci et les actions des autres acteurs (notamment, ce qu’en terme tactique, on peut nommer l’opportunité de 2006 ayant permis de saisir l’initiative).

4 réflexions sur “conclusion (provisoire) sur le facteur identitaire dans la dynamique insurrection/contre-insurrection

  1. Très intéressant développement…
    En le rapprochant du billet précédent – « Il est crucial que le contre-insurgé n’apparaisse plus seulement comme un “protecteur” d’une communauté mais plutôt comme le “tiers séparateur” – , j’apporterais il me semble un soin particulier à la définition de ces concepts et à leur sémantique.

    C’est-à-dire que si l’on part du concept exposé du “tiers séparateur” dans le développement de l’enfant dans sa relation avec la mère, donc aux autres et au monde, je trouve que les mots « protecteur », « paternaliste », en plus d’être relativement passe-partout, ne rendent pas bien compte des idées d’autonomie, libre arbitre, choix, parce qu’ils peuvent être perçues comme comportant en filigrane des notions négatives ou dévalorisantes, telles une relation de supériorité/infériorité, force/faiblesse, savant/ignorant , vérité/erreur, etc. Et là, nous sommes quand même dans une relation d’adultes, chacun appartenant à des cercles structurés et pré-existants, pendant un conflit.
    C’est pourquoi il me semble qu’il faudrait essayer de trouver un mot qui traduise mieux ces réalités, un mot comme « émancipateur », qui garde l’idée du guide, de l’évolution de la perception du monde, la prise en main de son destin par l’autre, en quelque sorte… à voir ?

  2. Car en effet, cela pose le problème du rôle exact des militaires occidentaux en OPEX. Cette parenté avec le « paternalisme colonial » est souvent perçu par les adversaires de ces interventions. Mais il ne s’agit pas d’interventions post-coloniales, même si les similarités sont assez grandes.

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