Une lecture ethnique de l’histoire des guerres en Irak

En sociologie, la notion d’ethnie et d’ethnicité est lue selon trois approches dominantes, qui parfois se combinent, souvent s’excluent au détriment de davantage de compréhension.

  • la première approche est « primordialiste »: elle considère que les ethnies se définissent par des traits existant réellement qui soudent leurs membres (culture, religion, langue, etc.)
  • la seconde est « interactionniste »: elle s’intéresse au contraire à la formation des identités ethniques par référence aux groupes extérieurs avec lesquels l’ethnie entre en relation.
  • la troisième est « critique »: elle prétend que les identités ethniques sont le résultats de discours et de manipulations symboliques par des « entrepreneurs politiques ».

Pour ma part, j’ai tendance à penser que ces trois approches recèlent chacune une part de vérité. Au fond, elles ne nous éclairent pas sur la même chose, ce qui permet de les combiner relativement aisément dans l’analyse.

Appliqué à la situation des Sunnites et des Chiites, cette grille de lecture permet de donner une histoire alternative aux évènements écoulés depuis 2003, notamment dans leur interaction avec la présence et l’action des militaires américains.

Les Sunnites: entre nationalisme et repli identitaire

Pour Myriam BENRAAD, l’identité « arabe sunnite » n’était pas la plus importante au sein de ce groupe en 2003. A la fois parce que leur position au sein de l’Etat baassiste semblait se confondre avec celle de la nation irakienne, mais aussi du fait d’une focalisation des loyautés sur le nationalisme arabe ou irakien.

Quoiqu’il en soit, on peut dire que les Sunnites en 2003 vont considérer les Américains comme des « occupants » et des « envahisseurs » avant tout: autrement dit, la présence américaine conforte cette identité initiale, du fait surtout des règles d’engagement. Bien que très retenues dans l’ensemble, elles sont la proie de tensions entre la nécessité de les respecter et le souci de réagir face à une situation parfois inconnue. En d’autres termes, là où les responsables militaires peuvent interpréter correctement la place de la population dans l’insurrection, ils tentent de se faire apprécier et de négocier -et ils apparaissent alors comme « faibles et décadents »; là où toute la population est jugée complice des insurgés, ils mènent des actions directes souvent indiscriminées ou cherchant le renseignement en vue de « décapiter » l’ennemi-et ils confortent leur rôle d’occupants. Bien entendu, le cas d’ANBAR est particulier: la province a fait les frais d’une économie des moyens qui fait qu’elle n’est occupée que par l’équivalent d’une brigade (et encore, trois brigades y tournent entre avril 2003 et mars 2004). La faiblesse des moyens explique ici à la fois le relatif sentiment d’impunité des populations sunnites et les actions parfois indiscriminées que commettent les Américains. Seules les marges du monde sunnite semblent montrer que les choses sont plus compliquées qu’une simple « résistance » à « l’occupant américain »: c’est le cas à Mossoul où, entre avril et décembre 2003, le général Petraeus et la 101ème aéromobile jouent des rivalités interethniques pour pacifier la ville. De fait, là où les Sunnites doivent se définir comme tels avant que de se définir comme Irakiens, l’insurrection semble échouer à prendre racine -du moins provisoirement (le départ de Petraeus sonne le glas de la pacification et Mossoul sombre bientôt dans une atmosphère d’insécurité « à la Falloujah » dans laquelle les militaires américains se sentent de plus en plus marginaux).

Cette référence à une résistance nationaliste explique aussi les convergences entre l’insurrection sunnite et celle de Moqtada Sadr au printemps et à l’été 2004. En effet, ce dernier, fils encore jeune d’un imam chiite révéré mais controversé, entend asseoir sa prédominance par la définition d’une identité chiite liée à son tour au nationalisme irakien (là où ses rivaux considèrent soit une minorité opprimée -Ali AL SISTANI-, soit la communauté confessionnelle avec l’Iran -le Conseil Suprême de la Révolution Islamique en Irak). On assiste là au travail typique d’un « entrepreneur politique » au sein d’un groupe via la construction d’une identité alternative à ce groupe. Encore aujourd’hui, le parti de Moqtada Sadr reste le seul opposant à « l’occupation » américaine tandis que les partis rivaux jouent la carte pro-américaine ou pro-iranienne (voire les deux).

Or, tout change à partir de la fin de l’année 2004. Déjà, les prémices d’un repli identitaire des Sunnites se trouve contenu dans l’influence croissante de AQI au sein de la rébellion de Falloujah dans l’été 2004. Mais c’est bien la répression de cette dernière, associée au transfert du pouvoir à un gouvernement intérimaire irakien dont les Sunnites sont quasiment exclus, qui expliquent le repli que l’on constate alors. Le processus de construction constitutionnelle -dont les principales étapes sont les élections de janvier, octobre et décembre 2005- contribuent à accentuer l’impression du renversement des rôles: les Sunnites sont à leur tour les oppressés. Pire, c’est également le discours que tiennent à leur endroit certains responsables chiites. D’autre part, les Américains ne peuvent -ou ne veulent- empêcher la constitution d’un Etat parasité par les partis et les milices chiites, qui constituent alors des forces de sécurité souvent sectaires, craintes et haïes par les Sunnites. La population, aussi bien que les chefs insurgés, sont ainsi plus réceptifs au discours d’AQI qui présente le projet américain comme devant livrer le pays et ses richesses aux « croisés » et aux « hérétiques ».

Il est difficile de dire si Abu Moussab AL ZARQAWI souhaitait vraiment déclencher une guerre civile à la faveur de laquelle il installerait un califat. Toujours est-il que l’année 2005 voit la multiplication des attentats contre les Chiites, d’autant que les forces américaines semblent désormais hors de portée d’un soulèvement général. Le point culminant de cette campagne intervient le 22 février 2006 lorsque AQI fait sauter le dôme de la mosquée chiite de Samarra.

Parallèlement, Moqtada Sadr a progressivement phagocyté le ministère des Transports, mais il a hérité en fait des quelques maigres restes de la dépouille de l’Etat baassiste. Il est aussi à la recherche d’une voie plus radicale pour mobiliser l’ensemble des Chiites, notamment les catégories populaires de Sadr City (c’est un point commun des deux groupes, AQI et les JAM, de cibler les plus démunis ou les plus fragiles). L’attentat contre la mosquée de Samarra lui permet de mobiliser ses troupes dans un projet de représailles qui masque en fait un véritable « nettoyage ethnique » de la capitale. De la même manière, ses rivaux utilisent les forces de sécurité -notamment la Police Nationale majoritairement chiite et inféodée au Conseil Islamique- pour concurrencer Sadr sur ce terrain.

Le retournement: les occupants deviennent les protecteurs

Le mouvement du « Réveil » (Sahwa) semble devoir être compris dans ce contexte des recompositions identitaires, comme le suggère d’ailleurs Myriam Benraad. En effet, il intervient dans le double contexte de la polarisation de la société irakienne par l’affrontement AQI/JAM et de la « retribalisation » observable au sein des Sunnites des zones rurales. Ceux-ci en effet, sont à la fois plus sensibles à l’identité sunnite (à ANBAR tout au moins car les Chiites y font figure d’Autre lointain qu’on ne connait pas concrètement, les divisions irakiennes stationnées dans la province étant considérées comme « perses ») et plus prompts à faire valoir d’autres loyautés, notamment familiales ou tribales. C’est ainsi qu’il faut comprendre le « retournement » de la tribu MAHAL à AL QAIM/HUSAYBA en novembre 2005: le message d’AQI sur la « menace perse » et l’identité sunnite ne peuvent plus masquer deux réalités. La première est celle de l’effraction des membres étrangers du mouvement terroriste au sein des structures familiales (les mariages-alliances qu’ils tentent de contracter avec les tribus présentes sur la route de Syrie) associée à l’imposition de pratiques fondamentalistes. La seconde est la gêne constituée par AQI au sein des trafics et des affaires effectués par la tribu, notamment dans la contrebande avec la Syrie. Dans ce contexte, l’alliance avec les Marines du LCL ALFORD apparaît le choix le plus judicieux, d’autant que ces derniers sont davantage perçus comme des « libérateurs ». C’est d’autant plus ironique que la raison invoquée -les projets d’assistance et de reconstruction souvent concrets menés par les commandants de bataillon et de brigade- sont appliqués dans la province depuis 2003!

A Bagdad et dans les « ceintures » méridionales de la capitale, les Américains bénéficient -dès l’été 2006- du climat de guerre civile qui règne dans la ville et qui renforce l’identité sunnite (d’autant que c’est elle seule qui sert de critère à la plupart des « escadrons de la mort », même si il faut admettre aussi des motivations criminelles, notamment au sein des quartiers de l’ancienne classe dirigeante baassiste ou apparentée). Mais les Américains ne capitalisent pas d’abord sur ce changement de perception: la stratégie consiste surtout à « nettoyer » les quartiers sunnite de l’infrastructure clandestine d’AQI, et non de demeurer plus longtemps. Cette présence éphémère ne permet pas de déclencher l’alliance entre Sunnites et Américains dans la capitale, à la fois par peur des représailles d’AQI et par sentiment d’impuissance face aux militaires et policiers irakiens qui accompagnent les Américains -et qui sont le plus souvent des Chiites.

Ainsi, il faut attendre l’été 2007 pour que les Américains interviennent activement sur la recomposition identitaire du groupe sunnite. En effet, la nouvelle stratégie repose sur deux piliers:

  • protéger les populations sunnites de la capitale en s’installant durablement au milieu d’elles. Cela permet une séparation physique avec AQI mais aussi, et c’est plus important pour notre propos, une séparation psychologique. Ainsi, les Américains remplacent AQI comme « protecteurs » de la communauté qui se veut désormais surtout sunnite avant que d’être irakienne.
  • s’appuyer sur les communautés locales et leurs chefs pour combattre AQI et sécuriser leur zone sur le plus long terme. Ultimement, il s’agit de faciliter la transition vers une prise en main par les forces irakiennes, préalablement reformées et purgées de leurs membres les plus sectaires. Cette réconciliation « par le bas » repose aussi sur une base identitaire, même si les « Fils de l’Irak » sont officiellement de simples milices d’auto-défense, sans qu’y soit prédominant le caractère confessionnel. Or, on constate que, mis à part dans quelques régions méridionales des « ceintures », lesdites milices se recrutent sur le critère ethnique.

Au final, l’objectif de la réconciliation (au deux sens du terme: avec le gouvernement, et entre les communautés) doit conduire à reconstruire chez les Sunnites une identité irakienne qui primerait sur la loyauté confessionnelle et tribale. Néanmoins, il faut bien reconnaître que cette politique trouve ses limites dans une région comme la province de Ninive et notamment la ville de Mossoul. Les identités y apparaissent fortement polarisées et le souvenir de la pacification menée par le « Roi David » (Petraeus) apparaît bien lointain. C’est paradoxalement pourtant ce qui peut donner une clé pour l’avenir: les élections provinciales et la présence de milices relativement puissantes pourraient permettre aux Sunnites de prendre une part plus active à l’administration de la région. A terme, la polarisation pourrait conduire à davantage de convergence et, pourquoi pas, à rappeler aux habitants de l’ancienne Ninive leur histoire désormais commune.

Chez les Chiites, l’action de Moqtada Sadr se poursuit. La recomposition identitaire qu’il entame en 2003 semble aujourd’hui cependant le dépasser: d’autres leaders chiites se présentent comme nationalistes (c’est le cas du PM Nouri Al Maliki, dont on peut douter des motivations réelles). Par ailleurs, la tentative des Américains de le « mouiller » avec l’Iran semble partiellement réussir: le jeune clerc, farouchement hostile aux Iraniens, se serait réfugié dans le pays voisin lors de l’offensive américaine et gouvernementale contre ses éléments décrétés « marginaux » et afin d’y poursuivre ses études…. Au final cependant, il laisse une identité chiite beaucoup plus morcelée qu’elle ne l’était en 2003, lorsque les Chiites étaient encore les « opprimés » du régime de Saddam HUSSEIN.

BILAN:

L’explication des guerres en Irak en termes d’ethnies et d’ethnicité ouvre une fenêtre sur une explication alternative des succès et des échecs des Américains. J’ai déjà envisagé le problème sous l’angle de la perception des groupes irakiens par les militaires américains, montrant comment avait progressivement émergé un plus grand respect et une plus grande compréhension des conditions locales. Certes, ce progrès a été un phénomène non-linéaire, mais il est réel.

En revanche, il est important de montrer comment ce changement d’attitude et de regard a interagi avec les recompositions internes des identités irakiennes, notamment celle des Sunnites. Proclamés « minorité » par les Américains et les Chiites, ceux-ci se sont repliés vers des loyautés confessionnelles puis tribales. Au final, si cela a fait le jeu d’AQI, ce processus a surtout engendré un besoin de protection et de reconnaissance, que les Américains ont fini par combler l’année dernière.

J’aimerais terminer cet exposé sur deux considérations:

  • il y a un enseignement à tirer au regard de la contre-insurrection: les soldats « bâtisseurs » peuvent modifier profondément les identités ou bien profiter des inflexions de celles-ci. Au fond, est-ce si nouveau, lorsque l’on pense au long travail mené lors de la colonisation.
  • une deuxième considération porte sur les identités elles-mêmes: nul doute que le fait sunnite et le fait chiite ne soient profondément ancrés dans l’existence concrète aussi bien que l’imaginaire de ces « zones de contact » telles que l’Irak. Néanmoins, il faut se garder d’un travail excessivement « constructiviste » qui, au final, déconstruit les anciennes identités plus vite qu’il n’en construit de nouvelles. Notamment, je mets en garde contre la tentation qui consisterait à vouloir éliminer les identités confessionnelles pour apporter la paix finale. N’oublions pas que le dialogue et la coopération concrète reposent avant tout, pour les groupes comme pour les individus, sur la reconnaissance d’une différence véritablement affichée. Dans l’histoire, celle-ci est plus souvent le moteur des interactions que la volonté excessive de convergence et de ressemblance. Je contredirai donc autant Joe BIDEN (voir mon billet sur « une guerre inter-ethniques ») que les constructivistes cherchant absolument à éliminer les identités antagonistes: Chiites et Sunnites peuvent s’entendre et ils s’entendront par leur différence….

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