Les images de Bagdad

Bénédicte TRATNJEK me fait la joie et l’honneur de me citer pour lancer une réflexion sur « villes en guerre et fragmentations« . L’occasion pour elle de dire, avec plus de précision et de maîtrise de la chose que votre serviteur, comment la ville n’est pas simplement un lieu physique et politique, mais aussi un lieu cognitif et symbolique (voir notamment le schéma de Jean-Pierre PAULET qui clôt son propos).

L’occasion de montrer comment l’image d’une ville, en l’occurrence Bagdad, peut aussi avoir plusieurs visages. Je m’intéresserai ici à l’image véhiculée par les militaires américains et dans les médias occidentaux.

Commençons par deux exemples: le Washington Post et la BBC.

La carte interactive de la BBC et celle du Washington Post montrent bien comment la répartition des groupes confessionnels (Chiites, Sunnites) a profondément changé au cours de l’année 2006/2007. Elles illustrent l’image d’une ville où sommes toutes les communautés semblaient cohabiter dans des quartiers « mixtes ». En revanche, elles isolent la ville des régions qui l’entourent, ce qui ne permet pas de comprendre comment les apports de population extérieure (notamment les Chiites victimes du « nettoyage ethnique » d’AQI à l’ouest de la province de Diyala) jouent sur cette répartition. Pour mieux le dire, les Sunnites fuient la ville (ce qui n’apparaît pas non plus sur ces cartes) pour les plus fortunés d’entre eux (Bing WEST décrit ainsi l’appartement d’un ancien officier de l’Armée de l’Air de Saddam HUSSEIN, situé dans l’arrondissement de MANSOUR et occupé en avril 2007 par des Chiites venus des  zones rurales situées à l’est de la ville), tandis que les moins chanceux sont alors « repoussés » par les intimidations et les meurtres commis par des « escadrons de la mort » de l’Armée du Mahdi. Dans un mouvement parallèle, les quartiers ainsi « libérés » de leurs occupants sont la proie de « squatters » chiites venus des régions rurales où ils ont subi la même violence de la part de Al Qaeda en Irak. Autrement dit, ces cartes donnent l’illusion que les populations se sont simplement déplacées dans la ville sous l’impact de la peur liée aux affrontements communautaires, alors même que la nouvelle composition ethnique des quartiers résulte d’une politique de meurtres et de massacres communautaires. Enfin, elle ne montre pas comment subsistent, au sein de nombreux quartiers et arrondissements de la capitale, des enclaves mixtes apparemment immunisées par ce phénomène: BAGDAD n’est pas seulement la ville de la « guerre civile » que l’on dépeint alors. Ces cartes, bien que rendant compte -imparfaitement- du « nettoyage ethnique », construisent l’image  de deux communautés que rien ne peut réconcilier et d’une ville polarisée à l’extrême, masquant par là les antagonismes réels qui existent à l’intérieur des communautés chiites et sunnites (notamment, dès avril 2007, des groupes armés sunnites entreprennent de combattre AQI).

Le deuxième exemple est celui des cartes que présente David PETRAEUS lors de son audience devant le Congrès en septembre 2007. Elles sont censées illustrer la baisse significative du nombre de « violences inter-communautaires ». Elles montrent spectaculairement la baisse du phénomène depuis l’été 2007. Seul bémol: la répartition des communautés ne semble pas changer entre décembre 2006 et août 2007, comme si l’action des militaires américains intervenaient dans un champ clos et figé. Or, comme nous l’avons vu plus haut, les frontières ethniques ont bien bougé. De fait, Petraeus masque ainsi une des réalités, alors très mal comprise et considérée, celle des « murs » bouclant les quartiers au fur et à mesure de la dispersion des unités au sein d’avant-postes de combat (COP) au coeur des quartiers sunnites. Seul compte l’essentiel, à savoir montrer la baisse des violences, sans la corréler à trois phénomènes en interaction: la séparation de la population sunnite et d’AQI par la présence des militaires américains au sein des COP, la construction de barrières et de murs permettant d’isoler ces quartiers afin d’empêcher toute infiltration et de faciliter les opérations de police, la phase ultime du « regroupement ethnique » qui permet d’expliquer la baisse tendancielle des « violences inter-communautaires ». Bref, il s’agit d’une carte à but politique, destinée à faire comprendre au Congrès et à l’opinion publique que le « sursaut » a produit ses effets, à savoir la pacification relative de Bagdad sur le plan communautaire.

Je ne mets pas d’image sur ce billet, de façon à laisser au lecteur le soin de méditer cette instrumentalisation de la cartographie urbaine, en donnant deux images contrastées. En retour, l’analyste doit nécessairement faire appel à deux représentations pour les « déconstruire » mais surtout pour combiner leurs effets d’intelligibilité et les connecter à d’autres aspects (sociologiques, stratégiques, politiques,etc.).

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