L’Irak: un conflit entre groupes ethniques?

Cette question est légitime étant donné deux récentes évaluations du conflit par les décideurs politiques américains.

En premier lieu, celle de Joe BIDEN, colistier de Barack OBAMA, lors de son débat avec Sarah PALIN: « John McCain s’entête à dire que les Chiites et les Sunnites peuvent s’entendre sans tenir compte de l’histoire des 700 dernières années« .

En second lieu, le dernier rapport du Pentagone au Congrès sur la stabilité et la Sécurité en Irak décrit le conflit comme une « lutte communautaire pour le partage du pouvoir et des ressources« .

Autrement dit, le conflit actuel en Irak verrait l’affrontement de plusieurs groupes ethniques et confessionnels pour le pouvoir. Cette lutte prendrait aujourd’hui des aspects politiques et partisans (avec l’existence de partis sur une base confessionnelle et ethnique dont plusieurs auraient une branche armée et des activités sociales et caritatives). Dans cette optique, le gouvernement irakien (le fameux « GoI » selon l’un des nombreux acronymes utilisés par le Pentagone -acronymes qui simplifient la perception de la réalité politique, sociale et militaire en Irak selon une tendance fermement ancrée dans la culture militaire et stratégique américaine) serait le seul rempart contre l’éclatement du pays. Conclusion: il faut soutenir AL MALIKI (le premier ministre chiite du parti DAWA) et AL HAKIM (le chef spirituel du Conseil Suprême Islamique en Irak, un autre parti chiite dont le bras armé -le BADR- semble exercer un pouvoir important dans les provinces méridionales). Bien plus, les opérations menées par le gouvernement actuel contre les « groupes spéciaux » et les miliciens chiites considérés comme « pro-iraniens » par les Américains seraient le signe d’une attitude vraiment nationaliste de MALIKI. Dans un autre domaine, le ralliement du Front de l’Alliance Irakienne (IAF, une coalition de petits partis sunnites) exprimerait cette même réalité: l’unité derrière le gouvernement est nécessaire pour deux raisons. Primo, parce qu’il s’agirait d’un gouvernement attaché à l’union nationale et à la réintégration politique des Sunnites ou des Chrétiens. Secundo, parce qu’il chercherait à s’opposer à l’influence iranienne en Irak, symbolisée par le retour de ces « groupes spéciaux » et par le rôle soi-disant trouble de Moqtada AL SADR.

Nul doute que AL MALIKI apparaisse désormais comme « l’homme fort » de l’Irak. Il a montré son indépendance vis à vis des Américains sur les négociations concernant le Statut des Forces (SOFA) à partir de 2009. Les forces armées et de sécurité irakiennes, qu’il a souvent lui-même commandé en personne, ont mené -et mènent encore- de longues campagnes contre Al Qaeda en Irak (AQI) à MOSSOUL et dans la province de DIYALA (voire à BAGDAD même), ainsi que contre les « éléments criminels des groupes spéciaux » dans les provinces de MAYSAN et de BABIL NORD. Bien plus, il semble contester la prétention du Gouvernement du Kurdistan Autonome à couper ses liens avec la capitale et surtout à étendre ses prétentions sur KIRKOUK et KHANAQIN.

WIKIPEDIA)

Nouri Al MALIKI, premier ministre depuis le 22 avril 2006 (source: WIKIPEDIA)

Cette narration ne semble plus si cohérente dès lors que l’on soulève la signification des faits suivants:

-les heurts croissants entre MALIKI et le Conseil Suprême Islamique peuvent se comprendre comme une lutte du gouvernement central contre un parti à la tendance « régionaliste ». On peut tout aussi bien le comprendre comme la poursuite d’un agenda personnel visant à réduire toute opposition au sein du groupe chiite.

-le Conseil Suprême Islamique et MALIKI ne semblent pas si opposés à l’influence iranienne que cela. Au lieu de considérer que SADR et l’ex Armée du Mahdi (JAM) sont les seuls bénéficiaires de l’aide de TEHERAN, il serait bon de s’interroger sur les rapports internes à cette mouvance chiite et son rapport au nationalisme. En effet, des « groupes spéciaux » ont pu émerger au sein des JAM mais SADR semble avoir cherché à limiter leur influence, y compris en se servant des actions américaines. C’est ainsi que l’on peut comprendre les appels répétés de SADR au cessez-le-feu, ce qui a permis de mieux cibler les membres JAM contrevenant à cette demande. Double avantage pour le jeune chef chiite: mieux contrôler son parti et sa milice, éliminer l’influence iranienne. D’ailleurs, SADR apparaît bien, et ce depuis 2003, comme le principal leader politique nationaliste d’Irak. En effet, il avait suscité l’incompréhension des observateurs occidentaux lorsqu’il avait demandé à ses partisans le drapeau irakien, symbolisant pourtant « l’oppression baasiste ».

-pour un gouvernement « de rassemblement », le gouvernement MALIKI semble pourtant bien prompt à essayer de réduire l’influence des autres communautés: contre les responsables des milices sunnites des « Fils de l’Irak » dans la province de DIYALA, en dépit du fait que ces dernières bénéficient toujours du soutien de l’Assemblée provinciale dominée par les Chiites du Conseil Suprême Islamique, ou encore contre les Kurdes (affaire de KHANAQIN). Allons plus loin: le gouvernement MALIKI semble chercher à diviser les différentes communautés, en témoigne le projet initial de loi sur les élections provinciales qui comprend une clause créant une représentation communautaire au sein de la commission chargée de régler l’affaire de KIRKOUK.

-Par ailleurs, c’est bien une coalition comprenant des députés de toutes les communautés qui a fait échec à la volonté du gouvernement de reporter sine die les dites élections provinciales. Arguant du problème de KIRKOUK, le PM avait en effet proposé de régler le cas de KIRKOUK avant toute élection. Le 22 juillet dernier, cette demande a été rejetée, et les petits partis ont -au-delà de leurs différences confessionnelles ou ethniques- proposé de régler le cas de la ville pétrolière à part, sans reporter davantage les élections provinciales. Malheureusement, le Vice-Président Kurde avait alors émis son véto.

-Il semble bien enfin que la constitution de nombreux petits partis au sein des communautés réponde davantage à un souci d’organisation politique face à la toute puissance du gouvernement, qu’au « communautarisme rampant » dénoncé par le rapport du Pentagone.

Ce qui renvoie à la remarque initiale de Joe BIDEN. Mal inspiré, celui-ci considère comme éternelle et irréconciliable la tension entre les communautés irakiennes, justifiant ainsi une présence américains constante , soit militaire, soit politique. Par ailleurs, cela renvoie à la recherche d’un « homme fort » susceptible de tenir l’unité de l’Irak. Si NOURI AL MALIKI semble être celui que les Américains se sont choisi, il me semble important que les leçons historiques ne soient pas oubliées: mieux vaut chercher à comprendre les dynamiques sociales plutôt qu’à calquer une vision extérieure idéale de l’organisation d’une Nation ou d’un Etat. D’autre part, il serait bon de considérer le jeu réel que le PM mène avec l’Iran. Les récentes révélations de Bob WOODWARD sur la surveillance continue dont MALIKI ferait l’objet de la part des Américains, ou encore sur les projets supposés de ces derniers de le renverser, montrent qu’ils ne sont pas dupes.

Il est donc crucial de s’interroger sur les éléments cognitifs à l’oeuvre dans cette narration américaine du « conflit communautaire ». J’y vois essentiellement la tendance naturelle à vouloir modéliser le fonctionnement des différents acteurs en jeu. C’est le cas par exemple de David KILLCULLEN et de son « contexte conflictuel complexe ». Or, il faut bien comprendre le mécanisme qui peut, ou non , conduire à la guerre civile entre communautés.

Car il y a bien eu guerre civile, entre mars 2005 et l’été 2007, lorsque le gouvernement irakien, mené par des éléments « sectaires » cherchant à parasiter le processus de reconstruction de l’Etat, n’a pas été capable d’empêcher l’embrasement de la violence que cherchait alors AL ZARQAWI et Al Qaeda en Irak. En ce sens, l’action tactique des militaires américains a permis de réconcilier les communautés en protégeant elles-mêmes les populations menacées par le « nettoyage ethnique » (dont le bilan reste encore à faire) et en ciblant les éléments les plus extrémistes acharnés à radicaliser les groupes les uns contre les autres afin d’en apparaître comme les protecteurs et les chefs naturels.

Une conséquence pratique me semble émerger de tout ceci: il est nécessaire de comprendre comment des leaders politiques ou religieux peuvent mobiliser des griefs passés ou contemporains pour construire des identités irréconciliables. Dire que les Chiites et les Sunnites se haïssent depuis 700 ans est une erreur historique. En revanche, il faut prendre en compte comment les embrasements interethniques sont intervenus: lors d’interventions étrangères (diviser pour mieux régner), ou lors de tentatives de faire prédominer un groupe sur un autre (comme les 30 dernières années marquées par la double domination baasiste et sunnite). Dans ces conditions, il convient de ne pas être naïf: la coexistence peut être possible (notamment à une échelle très localisée), mais elle repose sur un accord tacite: celui de l’oubli des griefs (idéalisés) pour les rapports concrets. Mais il n’empêche que les préjugés et les haines peuvent facilement être mobilisés et gagner du terrain lorsque les discours s’en emparent et que les faits semblent leur donner raison. Tout comme la « doctrine de l’anticorps« , il s’agit d’un mécanisme de « prophétie auto-réalisée » qui s’alimente lui-même en montant aux extrêmes.

Paradoxalement donc, l’intervention militaire extérieure, lorsqu’elle prend la forme d’une installation « au coeur des populations », peut donc contribuer à abaisser les tensions: les militaires américains en Irak sont ainsi perçus par les communautés locales comme des « tiers séparateurs ». Cette présence, potentiellement bénéfique, peut donc aussi être maléfique, si elle est utilisée par les locaux comme un moyen de contester la tutelle d’un gouvernement partisan. C’est le dilemme actuel: rester pour assurer la sécurité des communautés tout en soutenant (de manière de plus en plus lâche) le gouvernement (qui est aujourd’hui capable d’assurer la sécurité mais en a-t-il la légitimité?); ou bien partir et risquer le jeu dangereux des ambitions politiques…. A moins qu’il n’existe d’autres alternatives: éliminer les éléments perturbateurs (c’est le cas pour AQI et les groupes spéciaux, mais qu’en est-il des membres du gouvernement, si tant est que se vérifient certaines craintes exprimées plus haut?), promouvoir d’autres agents de la réconciliation (voilà pourquoi les élections provinciales sont cruciales, car elles permettront peut être de voir émerger un personnel politique plus légitime et de voir assurer des pratiques de répartition plus équitable des pouvoirs entre les provinces et l’Etat central).

3 réflexions sur “L’Irak: un conflit entre groupes ethniques?

  1. Intéressante analyse du caractère ethnique supposé du conflit irakien, pas si pertinent que cela en vérité, comme tu sembles l’expliquer.

    As-tu jeté un oeil aux articles en ligne disponibles sur le net du dernier numéro d’Hérodote (dont le thème est en rapport avec le FIG de cette année) ? Il y en a deux sur l’Irak et je ne les ai pas lus.

    Amicalement,
    Stéphane.

  2. Merci Stéphane. Je viens d’en prendre connaissance et je vais les lire (surtout celui sur les Sunnites) avec intérêt. J’oublie toujours HERODOTE dans mes recherches d’articles… honte à moi (formatage américain qui fait que la géopolitique me semble secondaire).🙂
    Merci encore

  3. Salut,

    Mais de rien, je passe souvent sur le site d’Hérodote pour voir les nouveaux articles en ligne, et j’ai vu ces deux-là, je me suis dit que ça t’intéresserait.

    Du coup je vais les lire aussi (lol). Mais comme tu es plus calé que moi sur l’Irak, j’attends ton avis !

    A+
    Stéphane.

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