Le pari (mise à jour)

Cette semaine apporte un pari ambitieux de la part des forces de la Coalition en Irak: le transfert de la responsabilité du programme des « Fils de l’Irak » (SoI) de la région de Bagdad au gouvernement irakien (GoI).

Rappelons qu’il s’agit de milices recrutées sur une base locale pour défendre leurs communautés. Elles ont ensuite -mais pas partout- évolué vers des actions de renseignement contre les cellules de Al Qaeda en Irak (AQI). Près de 54 000 miliciens émargent ainsi sur fonds américains (300$ mois/personnne) dans la région de Bagdad, principalement issus du groupe des Sunnites, et souvent d’anciens mouvements de résistance à la présence américaine.

Depuis le début de l’année 2008, les SoI sont un enjeu majeur de ce qui s’apparente non seulement à une réconciliation politique des Sunnites mais aussi à un processus informel de Désarmement Démobilisation Réintégration (DDR). En effet, les autorités américaines, tant le général PETRAEUS que l’ambassadeur CROCKER mais aussi les responsables du programme SoI au niveau des brigades et des bataillons, ont cherché à faire accepter ces miliciens par le gouvernement central. Or celui-ci, dirigé par le PM MALIKI du parti DAWA (Chiite), est soutenu par une coalition chiite et kurde, qui peut craindre l’armement et la mobilisation d’une « armée sunnite » conséquente.

De fait, plusieurs solutions ont progressivement émergé: l’intégration au sein des forces de sécurité (Armée, Police Nationale, Police locale), le développement de programmes d’insertion professionnelle (par des écoles et des centres armés par les bataillons américains), la constitution de partis politiques sunnites en concurrence avec le Parti Islamique en Irak, principale et seule formation sunnite à avoir émergé à la suite des élections de décembre 2005 (lesquelles avaient largement été boycottées par les Sunnites).

Plusieurs tendances se sont ainsi dessinées au cours du printemps et de l’été:

-d’un côté, certains chefs de milice ont réclamé pour leurs hommes davantage de moyens et d’armes. Ces demandes ont été d’autant moins satisfaites que les Américains ont accéléré partout la transition entre les SoI et les forces de sécurité irakiennes, notamment à BAGDAD et dans les « ceintures » méridionales de la capitale. Concrètement, seuls quelques points de contrôle restent aujourd’hui tenus par les miliciens, qui sont ainsi redevenus des forces d’autodéfense.

-de l’autre, le PM MALIKI a cherché à briser l’élan des SoI dans la province de la DIYALA (au NE de la capitale) où ces derniers étaient soutenus y compris par les responsables chiites et kurdes de l’assemblée provinciale. C’est ainsi que le PM a nommé un responsable de la police provinciale qui s’est empressé de faire arrêter plusieurs responsables SoI au motif qu’ils étaient d’anciens insurgés.

-parallèlement, les cheiks locaux à l’origine des milices ont fait l’objet de multiples attentats depuis le début de l’année. Les Américains y voient la main d’AQI qui aurait par ailleurs infiltré les effectifs des milices. Ce fait est intéressant car il montre les liens personnels qui unissent les cadres et auxiliaires d’AQI d’une part et les miliciens de l’autre. Il faut savoir en effet que, pour entrer dans une telle milice, il faut se soumettre à un test biométrique, destiné tout autant à repérer d’éventuels « taupes » qu’à « cartographier » la population sunnite dans ces zones. En sus, le nouvel impétrant doit être parrainé par un responsable local reconnu par les Américains et le gouvernement irakien.

Malgré tout ceci (ou peut-être en raison de tout ceci), les milices sunnites semblent attachées à l’idée de travailler pour et avec les Américains. Les heurts avec les force de sécurité « légales » du gouvernement irakien ne semblent donc pas rares, sans qu’on puisse toutefois assurer de tensions permanentes entre les deux groupes. La raison tient au fait que l’armée irakienne intègre de plus en plus de Sunnites. Ce n’est d’ailleurs pas le cas de la Police – considérée comme un bastion chiite sectaires jusqu’en 2006- même si le gouvernement annonce que 20% des miliciens y seront intégrés à terme. Les miliciens semblent donc craindre le transfert de cette semaine, notamment des arrestations de masse, la dissolution des milices et la cessation du versement des salaires. Ce dernier point est tellement important -le chômage étant une cause majeure de recrutement pour l’insurrection- que les forces américaines ont négocié d’autres agences fédérales le versement de fonds destinés à continuer à payer les miliciens durant quelques mois supplémentaires.

Il s’agit donc d’un pari. En effet, la sécurité locale repose, au moins dans BAGDAD, sur ces milices, non pas tellement par leur rôle actif, mais dans le fait qu’elles drainent de potentiels auxiliaires de l’insurrection, autant qu’elles empêchent la réinfiltration des quartiers du fait de leur simple présence et des renseignements qu’elles fournissent à la Coalition ou aux forces gouvernementales. On pourrait donc craindre la dissolution (ou l’auto-dissolution) de ces milices et le retour de nombre d’hommes, de structures et d’armes aux côtés de l’insurrection et d’AQI.

Cet évènement intervient alors que deux autres tendances inquiétantes émergent:

-la reconstitution des « groupes spéciaux » parmi les Chiites, que les Américains disent affiliés à l’Iran, et qui représentent une menace sur le long terme pour la stabilité de l’Irak. Déjà démantelés en août 2007, ils ont fait l’objet d’offensives nombreuses entre mars et juin 2008 de la part du GoI. On peut craindre cependant que les réseaux ne se reconstituent, d’autant que la surveillance du trafic en provenance d’Iran reste lacunaire.

-l’utilisation directe des forces de sécurité irakiennes (Armée et Police Nationale) par le PM MALIKI sans les mécanismes constitutionnels pourtant prévus. C’est ainsi que le ministre de la Défense fut le premier surpris lors des tensions entre les Peschmergas kurdes et l’armée irakienne au sujet de la ville de KHANIQIN. Il est à craindre que le PM MALIKI soit tenté par le syndrome de « l’homme fort ».

Pourtant, plusieurs réflexions sont nécessaires:

-les « groupes spéciaux » se reconstituent peut-être. Mais leur emprise sur les « sanctuaires » de BASSORAH ou de SADR CITY n’existe plus. Ils sont donc condamnés à lancer des attaques de loin, sans pouvoir disposer de zones de préparation proches des zones d’opération.

-le PM MALIKI fait certes preuve d’autoritarisme et de centralisme. Mais il semble que, pour le moment du moins, il doive encore compter sur ses alliés kurdes et chiites, ce qui limite son action. D’autant que, sur la question de la forme ultime de l’Etat irakien (fédéral ou confédéral), il est plus proche aussi de certains partis sunnites. Par ailleurs, les élections provinciales du 31 janvier prochain peuvent apporter de nombreux changements, notamment dans les provinces mixtes où les Sunnites s’étaient abstenus. Enfin, la redéfinition des responsabilités de la sécurité entre l’échelon provincial et l’échelon central est l’un des enjeux majeurs de ces élections. Elle ne saurait donc se résoudre à une utilisation arbitraire des forces armées par le PM.

-concernant les SoI, il faut signaler que, si le mécontentement et la peur du transfert ont certainement permis le retour de certaines cellules d’AQI à BAGDAD, il n’en reste pas moins que la population ne se ralliera pas aussi facilement à une nouvelle insurrection, maintenant que la sécurité s’est améliorée et que le soutien de la population sunnite semble acquis aux Américains. D’ailleurs, l’alliance entre les Sunnites et AQI a vécu. Enfin, la présence américaines, qu’il faut voir sur le long terme (par les conseillers militaires), peut suffire à garantir la sécurité des chefs miliciens.

Ajout: Il faut bien entendu placer ces évènements dans la stratégie « ‘d’irakisation » du conflit, initiée dès 2004. Au fond, durant près de 3 ans, l’objectif militaire et politique a consisté à transférer au plus vite les tâches de maintien de l’ordre au nouveau gouvernement irakien. Celui-ci, infiltré par les milices chiites et les partis « sectaires », n’a su créer un climat de réconciliation entre les factions et les groupes ethniques. Formée par les Américains, l’Armée irakienne n’est pas devenue l’instrument national qui était initialement programmé. La nouveauté du « sursaut » est avant tout un changement de stratégie: plutôt que se retirer, les Américains ont de nouveau investi les centres peuplés qu’ils arpentaient au début de l’occupation. La stratégie s’est donc focalisée sur la protection de la population et la séparation physique et psychologique avec les insurgés par l’attraction et la pression continue. On assiste aujourd’hui à la dernière étape: une nouvelle transition vers une pleine autorité du gouvernement irakien sur toutes ces provinces.

Ainsi, le « sursaut » a été une « pause » dans le mouvement de transfert de compétences au nouveau gouvernement irakien. Cela a procédé par une « irakisation par le bas » dont les SoI ont été le programme crucial, ralliant les Sunnites et reconstruisant la sécurité par les communautés eux-mêmes, tandis que la pression des forces américaines produisaient un recul et une désagrégation d’AQI. Les forces américaines ont donc changé de posture cette année: elles se sont orientées vers l’assistance et la reconstruction du tissu socio-économique, et elles se préparent maintenant à un retrait futur des brigades de combat pour laisser la place libre à des conseillers militaires. C’est peu ou prou le plan que proposait le Comité des Chefs d’Etat-major en 2006, alors que le Département d’Etat et la commission HAMILTON-BAKER conseillaient un retrait pur et simple, et que faisait son chemin l’idée qui allait donner naissance au « sursaut ».

Bien entendu, tout ceci demeure dans un futur plus ou moins proche, mais dont le calendrier précis n’est pas encore défini. Si les forces américaines doivent quitter BAGDAD et les grandes villes d’ici au mois de juillet prochain, le volume et le format des forces devraient rester inchangés en 2009 par rapport à cette année. Les provinces passent progressivement sous l’autorité irakienne pour leur sécurité, mais les Américains y restent présents, nonobstant les négociations difficiles sur le futur Statut de leurs forces en Irak (SOFA), lesquelles achoppent encore sur les questions de l’immunité des militaires US. Sans compter que la présence américaine risque de demeurer essentielle à la paix civile dans le pays.

(note: rappelons que les gouvernements des EU et de l’Irak se sont mis d’accord en juillet sur un retrait définitif des brigades de combat d’ici 2011)

Mise à jour:

Le New York Times (très bon article d’Alissa RUBIN) et le Washington Post (précieux pour connaître l’ambiance sur le terrain) se posent à leur tour ces questions. Je laisse à la sagacité de mes lecteurs le soin de profiter de leurs analyses.

Une réflexion sur “Le pari (mise à jour)

  1. Donc, nul peut prévoir l’avenir. Si les hommes politiques de l’Irak continu à faire prévaloir leurs intérets personnels par rapport à celui de leur pays, c’est reparti comme au Liban des années 70…

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