Les limites de la modularité

C’est devenu un lieu commun des opérations extérieures occidentales: il faut des forces non seulement expéditionnaires mais également modulaires. Ce dernier terme signifie qu’au lieu d’employer de larges unités indissociables, il faut composer des unités nouvelles à partir de « briques » de niveau tactique inférieur. Dans le cadre de l’armée américaine par exemple, cela fonctionne comme suit:

-un Etat-major de division gère une Division Multinationale/Task Force

-plusieurs brigades issues de divisions différentes forment la force opérationnelle

-chaque brigade est composée de bataillons de tout type (infanterie, blindés, artillerie) mais n’opérant pas forcément selon sa spécialité (on a ainsi vu des bataillons d’artillerie former le noyau de Military Training Teams au sein de brigades de l’armée irakienne).

De ce fait, les véritables unités interarmes sont les brigades et non les bataillons comme dans l’armée de terre en France (les GTIA).

Dans le cadre de la mission de stabilisation en Irak, les Brigades et les Bataillons se voient confier des zones d’opérations (AO) à l’intérieur desquelles elles peuvent éventuellement disperser leurs compagnies. C’est ainsi que le 3/8 (un bataillon de Marines) déployé à Haditha en mars 2004 dispersa ses 13 sections dans des avant-postes au coeur de la ville. Toutefois, l’échelon le plus souvent dispersé est celui de la compagnie, notamment au sein des grands ensembles urbains et dans les zones rurales de fortes densités.

Historiquement, la modularité est une idée ancienne. Au IIIème siècle, l’armée romaine choisit de lutter contre les raids et les infiltrations des « barbares » en mettant fin aux unités de légion beaucoup trop lourdes et en créant les « vexillations » (littéralement: les unités autour des enseignes). Plus légères, celles-ci pouvaient être combinées avec des unités de cavalerie, d’auxiliaires ou de soutien pour des missions défensives ou offensives. Avec la modularité, l’organisation romaine créa aussi les commandements fonctionnels (cavalerie et infanterie) et territoriaux (pour des portions de la frontière ou certains ressorts particuliers comme le « litus saxonnicus« , correspondant à l’ensemble des côtes atlantiques de la Gaule).

L’objectif affiché par la modularité est souvent lié à deux arguments: celui de l’efficacité opérationnelle, puisque l’on peut ainsi combiner des unités spécialisées sous un commandement interarmes unique (unité de commandement), et celui de la génération des forces car cela permet davantage de combinaisons entre les cycles de formation, d’entraînement et de déploiement des unités.

Or, à travers l’exemple irakien et afghan, il convient de nuancer au moins le premier argument. Dans une interview donné à Valeurs Actuelles, le général Maurice SCHMITT revient à juste titre sur l’absurdité organisationnelle ayant présidé au désastre de l’embuscade du 18 août. Notamment, il nous apprend que les quatre sections engagées n’étaient pas organiques (c’est à dire ne dépendaient pas toutes d’une même compagnie) mais provenaient d’unités différentes (le 8ème RPIMA et le 2ème REP si mes souvenirs sont bons). Ainsi, une modularisation poussée à l’extrême devient contre-productive en ce qu’elle s’oppose à la nécessaire coordination et cohésion entre les unités.

Allons plus loin: en Irak, la grande dispersion et le manque de coordination des procédures tactiques a certainement contribué au fiasco ou à l’impuissance initiale. En effet, selon le principe que Galula nomme la « mosaïque accidentelle », lorsque des unités ne coordonnent pas leurs opérations aux unités limitrophes, elles créent un « patchwork » de sécurité pour l’insurgé qui peut profiter de ce « différentiel de compétitivité » pour échapper aux coups les plus durs. Dans le cas historique des Américains en Irak (et visiblement de l’Alliance en Afghanistan), cela provient essentiellement de la superposition entre la modularité d’une part et de la segmentation d’autre part. Par segmentation, je veux entendre que les objectifs des unités se conçoivent les uns séparément des autres, quand bien même le plan de l’échelon immédiatement supérieur prévoit qu’ils s’intégreront l’un à l’autre. Fixer une zone d’opération précise à une unité, parfois à un niveau tactique exceptionnellement bas, peut s’avérer nécessaire pour souder la population et la force armée par la présence durable et régulière de cette dernière dans le sein de la première. C’est là le B.a-ba de la contre-insurrection « galulienne ». Mais la focalisation sur sa zone d’opération produit un effet pervers qui va couper partiellement l’unité du reste de la force, n’assurant pas ainsi la cohésion nécessaire. Ainsi, chaque unité répondra à son approche propre de l’intention de commandement de l’échelon supérieur. Ajoutons que la modularité, quand elle est conçu comme un expédient au manque d’effectif, annule son propre avantage: à quoi cela sert-il de combiner des bataillons d’infanterie, de blindés et d’artillerie si les unités sont toutes orientées vers la même tâche?

On ne saurait conclure sur cette note pessimiste en se contentant de bougonner contre les coalitions et les alliances. En fait, plus que l’unité de commandement, l’unité d’effort est la clé, notamment pour des armées occidentales aux effectifs historiquement faibles. Mais comment obtenir cette tension vers le même objectif dans le cas d’une segmentation extrême accentué par la modularisation actuelle?

La solution nous est en partie fournie par les opérations de 2007: il suffit d’intégrer les manoeuvres des différentes unités en des ensembles plus vastes lors d’opérations offensives, bref de faire de l’opératif (operational art où le mot « art » confirme toute la difficulté de la chose et l’impossibilité de la circonscrire à quelque formule scientifique). C’est ce que nous enseigne par exemple le schéma suivant, issu de nos propres recherches:

correctif: l’écervelé que je suis oublie un élément crucial qui invalide en partie ce qui précède (ou du moins le nuance fortement). Outre les opérations offensives de l’été 2007, il faut noter des parties défensives, notamment en adoptant une formation réticulée: bataillon dans les Joint Security Stations au coeur des villes puis compagnies voire sections au sein des Combat Ouposts. Ce système en réseau permet de pallier la segmentation en intégrant chacune des unités avec ses voisines via l’échelon immédiatement supérieur. Et puis surtout, il reste un autre argument: celui de l’unité de compréhension des objectifs globaux et des procédures à faire/ne pas faire. C’est là le rôle du commandant d’AO ou de théâtre dans ses discours, mais c’est bien sur le rôle traditionnel de la doctrine. Ce n’est pas un hasard si l’inspirateur de cette doctrine (même si il n’en est pas l’auteur) est aussi celui qui a donné le la dans cette année 2007/2008.

5 réflexions sur “Les limites de la modularité

  1. Très sympathique analyse d’un problème tactique.
    La modularité critiquée est une réalité connue de tous les jeunes officiers Français depuis au moins 20 ans. il n’y a donc rien de nouveau même si nos pratiques ne sont ne ne seront jamais celles des USA (nous n’en aurons jamais les moyens)
    les appréciations de général Schmitt sont vraies mais ne tiennent pas compte de l’évolution des armements. (en conséquence datées)
    la tactique c’est l’utilisation des armements dans les compartiments de terrains dans les quels nous nous trouvons.
    à titre de comparaison la zone d’engagement du XX° corps d’armée du général Joffre en 1914 correspondait à une zone d’engagement de deux compagnie d’éclairage divisionnaire du 1° RI de la 4° division aéromobile en 1984.
    le terrain étant le même, la densisté de combattants était de 40 000 à moins de 400.
    de nombreuses idées avancées dans les médias par de pseudo tacticiens sont absurdes.
    les hélicoptéres mêmes armés ne survolent pas des terrains non tenus par nos troupes surout en vol tactique. (présence su zone inférieure à 1h30 ou deux heures)
    le seul regret pour mes jeunes camarades c’est de constater que ce détachement ne disposait pas organiquement de mortier au minimum de 81mm.
    l’appui de l’artillerie ou minimum de 120 et surtout de 81 mm était un impératif dans l’infanterie jusqu’à une date récente.
    Aucune reconnaissance offensive ne pouvait s’envisager sans ces appuis, même l’armée rouge le précisait dans tous ses manuels d’instruction. L’infanterie sans ses mortiers c’est un alpiniste sans corde et donc sans assurance.
    (pour le fun le 2° REP à sarajevo en 83 disposait de 81 mm et de 106 sans recul, bien qu’interdit sous les casques bleus, matériel qui évita très vite les tirs des TE, avec aggrandissement des fenêtres de 3 sur 3 dès les premières menaces, il est vrai que le chef de corps de l’époque avait commandé la 1° cie du rep à KOLVEZI.
    l’article qui vient de publier l’expassion montre le courage et les compétences dont on fait preuve nos jeunes camarades.
    les enseignements qui devront être tirés devraient porter sur l’équipement en matériel Suédois le mieux adapté au combat en montagne mais qui est refusé depuis 8 à 10 ans pour raison financière. (voir article du point et l’article publié sur le blog de lionel TARDY député de haute savoie.)
    un ancien professeur de tactique de l’EAI comme nous qualifiait le camarade Georgelin losque nous étions jeunes capitaines à montpellier.

  2. Une difference fondamentale entre l’armée des USA et l’armée française.
    Il sagit pour eux de disposer d’une logistique écrasante qui consiste à alimenter en permanence l’avant sans se soucier d’ailleurs de la qualité de l’avant.
    la France ne disposant pas des moyens US toujours considérés comme fabuleux pour nous, a comme en allemagne d’ailleurs porté ses efforts sur la qualité de la formation de ses officiers mais surtout de ses sous officiers.
    Combien de généraux US ont effectué de visites à Coëtquidan ou au sein de nos écoles d’armes? ou oports des exercices préparatoires de la 4° Division aéromobile?
    Il n’est pas étonnant que la formation des officiers de l’armée Afghane ait été confiée à nos officiers et sous officiers.

  3. Je signale une faute de frappe😉

     »Pour le fun le 2° REP à sarajevo en 83 disposait de 81 mm et de 106 sans recul »

    C’est plutot 1993.

    Sinon, je rappelle qu’il y a des officiers US à St Cyr ainsi que des français à West Point.

  4. En 83 84 nous étions à Beyrouth pour évacuer Arafat vers tunis, avec un porte avions et son escadre d’accompagnement.
    PA qui vait été transformé en Hôpital de campagne. bilan trois ou quatre opérations opérables par un « interne »
    cette mise en place avait été impoosée à la demande d’un secrétaire d’état fort connu…
    nous avions les moyens à cette époque

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