Le départ de Petraeus

C’est fait, Raymond ODIERNO vient de prendre le commandement de la Force Multinationale en Irak en succédant à David PETRAEUS (surnommé le « Roi David » par les habitants de MOSSOUL en 2003) qui devient commandant des forces combattantes (Combattant Command ayant pris la place de Commander-in-Chief avec RUMSFELD) dans la région Centrale (Moyen-Orient-Corne de l’Afrique-Asie Centrale).

L’occasion de revenir sur le bilan du général PETRAEUS, en essayant de sortir des sentiers battus. Peu ou prou en effet, les débats actuels, ainsi que futurs, se focaliseront certainement sur le « sursaut » de 2007/2008 et auront tendance à identifier l’action de PETRAEUS avec la décision politique prise par Georges BUSH le 10 janvier 2007, laquelle allait à contre-courant des opinions « autorisées » des experts civils et militaires. Pour beaucoup donc, les évènements que nous venons de vivre dans les 19 derniers mois seront relus à l’aune de la décision politique. Pour d’autres au contraire, le bilan de PETRAEUS est sérieusement remis en cause. Pour mieux dire, si les choses vont mieux, ce n’est pas forcément grâce à lui (et à BUSH): position de WOODWARD dans ses articles du Washington Post, position également de mon ami Gian GENTILE.

Pourtant, il est intéressant de lire ce que le principal intéressé en dit lui-même: dans une interview livrée la semaine dernière, le commandant du CENTCOM déclarait en effet que les gains de l’année écoulée restent fragiles et que le pays demeure un centre de gravité majeur pour Al Qaeda. Sur ce dernier point, la persistance des violences à MOSSOUL semble lui donner en partie raison, lors même que la saisie de lettres émanant de AL ZAWAIHRI montre au contraire le désarroi des responsables d’AQI. Dans une lettre adressée aux troupes, PETRAEUS ne minimise pas les succès obtenus mais reste tout aussi prudent…. Autrement dit, l’homme reste humble, que ce soit par calcul politique, ou par prudence face à la tâche qui l’attend maintenant. Car il est facile en effet d’analyser la promotion de PETRAEUS (initialement programmé pour aller commander les forces de l’OTAN) comme la double volonté de garder une « équipe qui gagne » (ODIERNO/PETRAEUS) au-delà des contingences politiciennes et de transférer les « recettes irakiennes » en AFGHANISTAN….

En fait, il est nécessaire non seulement de s’interroger sur l’homme, son style de commandement et son aura personnelle, mais encore plus de l’inscrire dans une dynamique historique dont les principaux ressorts semblent provisoirement nous échapper. A ce titre, ma réflexion portera ici sur les enseignements à tirer de 19 mois de commandement.

Lorsque l’on interroge les sources historiques multiples (et abondantes) directes ou indirectes, il ressort que la campagne de 2007/2008 est avant tout la mise en oeuvre d’un plan brillant, permis à la fois par des standardisations tactiques (l’approche gallulienne de la « tâche d’huile ») et par un ensemble d’opérations successives et simultanées à l’échelle du Triangle Sunnite… Mais, de même que l’on ne peut séparer les décisions de PETRAEUS (et de son « staff » d’experts) du contexte politique et social, on ne peut considérer les opérations militaires seules. On voit bien en effet comment d’autres facteurs entrent en interaction avec celles-ci: la décision de poursuivre l’intégration politique des Sunnites, la négociation parfois musclée avec Moqtada SADR, l’action exercée auprès du gouvernement MALIKI, faite d’un soutien conditionnel…..

Or, il paraît important de considérer que l’ensemble de ces facteurs sont avant tout complémentaires: les améliorations réelles (mais relatives) observées depuis 19 mois sont le résultat d’un ensemble de décisions, d’actions, de motivations et de négociations complexes que l’on peut considérer comme parfaitement contingent…. Si ce n’est qu’à mon sens, le personnage de PETRAEUS -de façon directe ou indirecte- est central dans ce processus.

Car il paraît maintenant de plus en plus évident que le point central, le lien si l’on préfère, entre l’ensemble de ces facteurs est la réintégration politique des Sunnites et l’amorce d’une réconciliation à l’échelle locale, à la fois entre les communautés et entre les réseaux sociaux dispersés et le niveau politique provincial et central. C’est le constat que l’on peut tirer par exemple des recherches de David UCKO sur le processus de réintégration politique des tribus, des milices et des insurgés. L’auteur ne va cependant jusqu’à la conclusion qui s’impose: celle-ci est né d’un changement de perception et d’attitude des militaires américains, d’abord au niveau d’une province (ANBAR) puis dans l’ensemble de l’Irak, notamment grâce à l’action et à la propagande (entendue ici au sens positif) de PETRAEUS. Ce changement d’attitude a consisté à ne plus voir dans le Sunnite un ennemi irréconciliable voué à la destruction des forces américaines. Par le jeu de l’expérience essentiellement, mais aussi par celui de la diffusion de certaines interprétations intellectuelles de l’auto-proclamée « contre-insurrection », les militaires américains se sont interrogés sur les motivations réelles des groupes insurgés, au lien de forger des images fausses et stéréotypées des « bad guys » qu’il faut descendre… On ne mesure pas en quoi ce changement a été monumental, long et certainement non-linéaire. Ce qui fait moins de doute en tout cas, c’est que David PETRAEUS a servi de point de focalisation à ces sentiments et à ces expériences en les subordonnant à un projet stratégique et politique clair: donner de l’air au gouvernement irakien, le soutenir sous condition pour le faire évoluer d’un repaire de sectaires à un gouvernement véritablement national. Sur ce dernier point, j’y reviendrai, le succès est loin d’être atteint.

Quoi qu’il en soit, cette réintégration politique a seule permis -et a été permise en retour- la réussite de l’approche tactique et opérationnelle de PETRAEUS et ODIERNO. Notamment, la création de forces de sécurité chargées de défendre les communautés contre les « extrémistes » d’AQI a permis de marginaliser ceux-ci tout en effectuant un contrôle réel du milieu, là où de simples opérations de « nettoyage » -même coordonnées à l’échelle du théâtre- n’auraient pas abouti sur le long terme. En retour, l’alliance avec les détenteurs locaux du pouvoir -nouveaux ou traditionnels- a été rendue possible par l’engagement plus appuyé et plus durable des forces américaines au sein même des communautés qu’elles devaient protéger.

Ceci m’amène à poser un problème plus central encore qui dépasse la simple explication historique de l’action de David PETRAEUS…. En effet, ce départ s’opère alors que des signes de tensions et de méfiance menacent la stabilité gagnée par son action. Alors que le secrétaire GATES pousse à transférer au plus vite la responsabilité de la sécurité aux Irakiens, PETRAEUS semble pressentir que cela reste prématuré. Alors que ses « maîtres » politiques semblent se détourner de ses conseils, telle Jeanne d’Arc abandonnée par Charles VII après que le sacre ait eu lieu, l’ancien commandant du théâtre irakien reste ferme sur ce qu’il avait déjà annoncé durant le printemps et au début de l’été: tout retrait précipité et prématuré risque de remettre en cause les gains fragiles en Irak.

Pourquoi ce pessimisme apparent -si peu coutumier dans une Army où le compte-rendu optimiste est souvent la règle- alors que les indicateurs de sécurité sont au vert, que l’armée irakienne semble capable de se débrouiller seule avec ses conseillers américains mais sans l’aide active de troupes US? La transition que le secrétaire GATES prône, demandant de passer d’une posture de combat à une posture d’assistance militaire, ne prend pas en compte les rapports de force actuels du pays. Certes, il y a les compétitions internes entre les élites sunnites et chiites, mobilisant des griefs anciens ou actuels dans le but du pouvoir. Mais, parmi les points noirs, le cas des Kurdes me parait intéressant: en effet, ils sont les seuls parmi les groupes irakiens à garder une image stéréotypée parmi les responsables américains. Alors que les Sunnites sont mieux compris, que la compétition politique entre les Chiites est mieux évaluée et manipulée par les Américains, l’ambition kurde semble sous-évaluée, notamment pour ce qui concerne ses conséquences sur l’avenir du pays. Ce n’est certes pas un hasard si, ces jours-ci, un rapport secret émanant d’un parti kurde prétend que les Américains chercheraient à mettre MALIKI dehors sous prétexte que ce dernier s’appuierait de plus en plus sur les Iraniens, notamment pour les chasser…..

D’où la question suivante: Américains et Sunnites ont réussi à surmonter la rivalité mimétique (René GIRARD), les premiers ont de surcroit aidé à surmonter partiellement celle qui existait entre les Chiites et les Sunnites. Certes, dans certaines régions (MOSSOUL, DIYALA), l’usage excessif de la force et de la violence a rendu ces réconciliations largement artificielles, mais il n’en reste pas moins que des communautés locales ont su pardonner aux Américains. Néanmoins, ce mouvement qui tend à changer d’optique dans la vision de l’Autre -le considérant dans ses motivations réelles et non dans l’altérité la plus menaçante et agressive- ne semble pas devoir se généraliser en Irak. C’est là le bilan involontaire du « Roi DAVID »: il a su réconcilier sous son autorité et avec la présence de militaires américains finalement perçus comme « neutres » ou « amis » par chacune des communautés; mais cela signifie paradoxalement la nécessité d’un maintien durable des forces US en Irak pour pouvoir « transformer » l’essai…. Après tout, il l’avait dit lui-même en septembre dernier:une contre-insurrection dure de l’ordre d’une décennie.

Bonus: le général ODIERNO n’a pas attendu pour émettre son « COIN Guidance« .. Une nouveauté: la posture américaine doit « favoriser en surveillant » (Enable from Overwatch« )

10 réflexions sur “Le départ de Petraeus

  1. Bonjour Stéphane,
    Ce WE spirituel a été particulièrement bénéfique à ton inspiration (entre autres !) : voilà une excellente synthèse, claire et objective, qui mériterait d’être diffusée auprès des grands médias nationaux… J’ai particulièrement apprécié le passage sur la nouvelle dimension politique que prend Petraeus (mais pouvait-il en être autrement ? un grand commandant qui a su se montrer grand stratège peut-il échapper à l’emprise de la politique ?) avec l’analogie à Jeanne d’Arc : la politique que mène le stratège s’accommode-t-elle de la politique « intérieure » ou politicienne ? Ou ces deux facettes de la politique sont-elles inévitablement amenées à s’affronter ?
    De même, la référence à René Girard m’a semblé très pertinente dans le contexte.
    Amicalement.

  2. Ne peut pas satisfaire les politiques à Washington en multipliant en retirant du feu des projecteurs les unités combattantes et multipliant pour les besoins de la coopération entre les  »locaux » et la Coalition les équipes  »d’instructeurs » ou OMLT à l’Afghane ayant une forte puissance de feu s’il faut de nouveau jouer au shériff entre 2 factions en conflit ?
    Il me semble, à mon humble avis, que les grands chefs veulent que les médias oublie autant que faire se peut le conflit Irakien et que cette  »affaire » soit en sourdine.

  3. « rivalité mimétique »: la pensée de GIRARD est complexe aussi je vais essayer de la résumer au risque de la trahir un peu. R. GIRARD tente de comprendre les origines de la violence. Celle-ci se trouve dans la rivalité de deux acteurs sur le mode du désir mimétique (chacun veut ce que veut l’autre, en conséquence, chacun se sent agressé par l’autre qui est construit uniquement comme Autre alors qu’il est aussi semblable). Pour contenir la violence, les sociétés archaïques ont inventé le mécanisme du « bouc émissaire »: notre violence n’est pas de notre faute mais de celle d’une personne -ou d’une catégorie de personnes- que l’on charge de tout les péchés. GIRARD montre en quoi le christianisme défait ce mécanisme par le sacrifice consenti de l’innocent parfait, à savoir le Christ….
    Dans le cadre de cet article, je présuppose que les violences entre les Sunnites (principaux supports et acteurs de l’insurrection depuis 2003) et les Américains trouve son fondement dans l’image de l’autre et ce fameux désir mimétique. A compter de 2006, certains militaires américains (puis tous à partir de la prise de commandement de PETRAEUS) changent de perception et d’attitude envers les Sunnites (notamment en distinguant volontairement entre les extrémistes et les autres). De leur côté, les Sunnites -qui percevaient initialement les Américains comme des occupants favorables aux « perses » (les Chiites)- s’aperçoivent que les militaires américains sont leur meilleur atout tant face à AQI que face aux prétentions chiites….
    J’espère t’avoir répondu…
    Cordialement
    Stéphane

  4. Recu fort et clair, comme souvent avec un exemple les concepts et les théories sont plus simples…
    Je confesse que jusqu’à ce soir René Girard m’était inconnu.
    Dans un même ordre d’idées, Gaston Bouthoul (je ne le suit que sur peu de choses: un article arrive pour m’expliquer…), inventeur de la polémologie, disait « La guerre est en même temps le prinicpal des facteurs de cette imitation collective qui joue un si grand rôle dans les transformations sociales et dans la sociologie dynamique »…

  5. e ne sais pas trop ou placer cette info mis sur Air Défense, les communautés shi’ites et sunnites se font maintenant aussi la guerre sur Internet :

    ‘L’information provient de la seule agence semi-officielle iranienne Fars, mais si elle se confirme, elle souligne les tensions entre les régimes sinon les courants musulmans. Des hackers wahhabites, agissant sous le nom de ‘group-xp’, auraient, selon Fars, attaqué quelque « 300 sites » internet chiites, appartenant notamment à des dignitaires religieux de la ville sainte de Qom. Parmi lesquels, « le site ‘al-beit’, le plus grand site chiite dans le monde », lié à la fondation du même nom de l’ayatollah Ali Hussein al-Sistani, chef spirituel de la communauté chiite en Irak, affirme l’agence.

    Selon Fars, qui affirme que groupe-xp est basé aux Emirats arabes unis, il s’agit « de la plus grande attaque de hackers wahhabites contre les sites chiites au cours des dernières années ». De même source, les sites attaqués sont progressivement « reconstruits ». Lorsqu’on ouvre ces sites, on voit le sigle « group-xp » en rouge avec un message en arabe dénonçant les croyances et les dignitaires chiites.

    Les musulmans chiites sont majoritairement en Iran, en Irak, en Azerbaïdjan et forment une communauté importante au Liban. Hostiles aux chiites, les wahhabites sont majoritaires en Arabie saoudite et sont les artisans d’une version rigoriste de l’islam sunnite. Un grand religieux iranien, l’ayatollah Nasser Makarem Shirazi, a dénoncé ces attaques. « Les wahhabites fanatiques ne veulent pas que la voix des dignitaires chiites arrive aux gens à travers le monde (…), mais ces attaques sont la meilleure preuve de la justesse du chiisme », a-t-il déclaré, selon Fars. « Nous allons reconstruire nos sites internet mais les wahhabites doivent savoir que les jeunes sunnites vont s’orienter de plus en plus vers le chiisme », a-t-il prévenu. De nombreux sites internet ont vu le jour ces dernières années à Qom, la capitale religieuse du pays, située à une centaine de kilomètres au sud de Téhéran. »

    Le  »Cyber Command » de l’USAF peut il en profité démolir ses sites qui font beaucoup pour la propagande de l’un et l’autre camps ?

  6. Tapez dans les 2 camps en leur faisant croire que c’est celui d’en face qui à fait le coup et limiter aussi la portée de l’agip prop contraire aux intérêts US😉

  7. Pingback: DEBUT DE SIECLE » Irak… Le général Petraeus passe la main

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