Les « révélations » de Bob WOODWARD

Dans son dernier ouvrage, The War Within, le journaliste Bob WOODWARD (un des « héros » de l’affaire du Watergate) tente de montrer la face cachée du « surge« . Dans un article daté du 31 août, le journaliste Michael GORDON reprenait les éléments essentiels de sa thèse: la  décision aurait été retardée du fait des dissensions entre les conseillers du Président ( à savoir le Conseiller National à la Sécurité, alors Stephen HADLEY, et les responsables du Pentagone, principalement le Président du Comité des Chefs d’Etat-major, le général PACE), le Président aurait court-circuité la chaîne décisionnelle en écoutant l’ancien vice-Chef d’Etat-major de l’Army Jack KEANE et l’analyste Frédérick KAGAN, enfin, cette décision prise n’aurait pas été la véritable cause des succès de l’année dernière, mais bien plutôt le ciblage des responsables insurgés et terroristes grâce à un meilleur renseignement et à la formation de « cellules combinées » chargées de travailler ensemble.

Mais WOODWARD va encore plus loin en suggérant que l’Administration BUSH aurait placé le PM MALIKI sur écoutes: cette « révélation » a aussitôt entraîné une tempête d’indignation en Irak, plaçant le PM davantage dans sa posture de « l’homme fort ».

Evidemment, il y a des raisons de ce méfier de ces réflexions: l’homme est peu suspect de sympathie pour son « héros » dont le 4ème tome des aventures (Bush at War) est censé apporter la touche finale au portrait d’un dirigeant peu fait pour diriger une nation en guerre. Par ailleurs, les sources de WOODWARD sont parfois défaillantes, sans parler de son analyse stratégique plus souvent à charge qu’à décharge.

Néanmoins, les extraits que publie le Washington Post (ici et ici pour le moment) semblent correspondre à la narration la plus couramment répandue chez les « spécialistes » du « surge ». Au fond, le livre (que je n’ai pas encore lu, il sort en France demain) ne paraît apporter que la confirmation de ce que l’on savait déjà: la décision de relever le général CASEY ainsi que d’envoyer 5 brigades de l’Army ainsi que 4000 Marines en soutien de la stratégie que le général CHIARELLI prépare et que ODIERNO appliquera finalement, a été longue et s’est heurtée à l’opinion la plus couramment répandue. Qu’on en juge: le général CASEY, le général ABIZAID (CENTCOM), le général SCHOEMAKER (chef d’Etat-major de l’Army), l’Amiral MULLEN (alors Chef des Opérations Navales), le secrétaire à la Défense RUMSFELD, sans compter le groupe bipartisan du rapport BAKER-HAMILTON, ou encore le conseiller Philip ZELIKOW (proche du Dr RICE)… tous ont combattu la proposition faite en novembre 2006 de déployer ces troupes supplémentaires.

Bien entendu, le catalogue des raisons invoquées par les uns et les autres est un monument à la gloire de la théorie organisationnelle du processus de prise de décision en domaine de politique étrangère et de défense:

-les chefs d’Etat-major craignent l’étirement excessif de leurs forces et l’Army de perdre sa réserve stratégique. Il faudra toutes les promesses d’accroissement des effectifs (réalisés au printemps 2007) pour apaiser leur rancoeur.

-les responsables du « terrain » voient cela comme une remise en cause de leur stratégie (déjà décrite succinctement par mes soins dans DSI de février): la transition rapide des opérations vers les Irakiens (« irakisation par le haut ») et son corolaire, la moindre visibilité  des forces américaines, jugée à tort comme la cause première de l’essor de l’insurrection. Un prémisse essentiel en avait été l’annonce de la National Strategy for Victory in Iraq d’octobre 2005: CASEY est furieux d’entendre le Dr RICE parler de « clear, hold and build » pour décrire sa stratégie. Sa stratégie pour BAGDAD, telle qu’il l’envisage en juin 2006, consiste à soutenir l’afflux de troupes irakiennes déployées dans la capitale avec des forces américaines prises à ANBAR et à DIYALA (opérations Together Forward I et II). Mais le ver est déjà dans le fruit: le rapport du général KEANE et de Frédérick KAGAN (de l’American Enterprise Institute) paru dans l’été accrédite déjà la thèse du « surge », tandis que l’évaluation faite par le général ODIERNO lors de sa prise de fonction à la tête du Corps Multinational en décembre aboutit à la même conclusion: le plan de CASEY pour sécuriser BAGDAD a échoué et il faut plus de troupes.

-Donald RUMSFELD y voit un déni de sa vision organisationnelle fondée sur des forces plus légères et plus létales (le « modèle afghan »).

-les membres du Département d’Etat sont favorables à une solution politique obtenue par un retrait partiel des troupes. Militairement, il s’agit de se retirer de BAGDAD et des zones mixtes alors en pleine guerre civile tout en étant prêts à intervenir en cas de « bain de sang ».

L’apport réel de WOODWARD tient en fait dans sa narration du cheminement de la « bonne idée »: tout part d’une jeune conseillère du Conseil National de Sécurité et de Stephen HADLEY. Ceux-ci cherchent depuis plusieurs mois à faire évoluer la stratégie en Irak. Mon interprétation tient en fait dans une idée simple: les procédures tactiques de la contre-insurrection sont relativement bien rodées et répandues au sein des unités présentes en Irak, et ce depuis 2004/2005. Cependant, l’absence de stratégie de théâtre (puisque CASEY annonce une stratégie provisoire en août 2004 dans l’attente d’une révision complète du théâtre. Le tout est amendé en mai 2005 par la décision de tout miser sur la formation des forces armées et de sécurité irakienne. En juin 2006 enfin, il se décide à réagir à la guerre civile par le plan cité plus haut) empêche de capitaliser sur cette adaptation de terrain.

En juin 2006, les deux personnages trouvent une occasion. Passons sur les détails pour se concentrer sur l’essentiel: ils obtiennent le soutien du capitaine de vaisseau William LUTTI, chargé des opérations et du déploiement des forces au Comité des Chefs d’Etat-major. C’est là que l’avis de WOODWARD et de GORDON diffèrent: selon le second en effet, loin de rester indécis, le général PACE aurait évalué un rapport de LUTTI dont le titre final laisse songeur (« Changing Dynamics: Surge and Fight, Create Breathing Space and then accelerate the transition« ), alors que selon WOODWARD, le Président du Comité des Chefs d’Etat-major aurait gardé profil bas sur la question. Quoiqu’il en soit, dès novembre les militaires doivent plancher sur la question. En décembre enfin, le général KEANE rencontre BUSH puis CHENEY afin d’enfoncer le clou.

Tout ceci est bel et bon, mais me laisse songeur sur un point: WOODWARD s’obstine à minimiser l’impact de cette décision dans les améliorations de 2007/2008. Ses arguments sont les suivants: bien plus que l’accroissement des forces, c’est la politique de « décapitation » menée à partir de l’été 2007, associée à la reprise de la dynamique du « Réveil » par les programmes des « Fils de l’Irak » qui aurait posé les bases. De plus, l’appel au cessez-le-feu lancé par Moqtada SADR en fin août de cette année aurait été un élément crucial également.

Cela pose deux questions: qu’est-ce que le « surge »? Quelle causalité choisir?

-Le surge d’abord: il est évidemment que tant le terme que la décision contiennent en puissance sinon en acte deux autres dimensions que la simple augmentation des troupes. Je veux parler de la stratégie d’ODIERNO et du « style » PETRAEUS. Sur ce dernier point en effet, PETRAEUS a fait plus qu’aucun autre pour imposer des idées, des procédures et des schémas jusqu’aux plus bas échelons militaires. L’autre dimension c’est la coordination entre PETRAEUS et l’ambassadeur CROCKER dans la promotion de la gouvernance, de la réconciliation et de la reconstruction socioéconomique.

-la causalité: quand admettra-t-on enfin l’évidence? Les arguments avancés par WOODWARD sont corrects mais ne sont pas bien reliés entre eux. J’ai montré dans DSI que le « Réveil » d’ANBAR aurait pu échouer (il y a des velléités un an auparavant dont l’échec est imputable au manque de soutien des Américains). Par ailleurs, PETRAEUS s’est servi du retournement des milices sunnites pour deux objectifs: coopter les Sunnites, et soutenir le « surge » par des effectifs capables de tenir et de contrôler les zones « nettoyées » pour pouvoir mener des opérations successives et simultanées destinées à empêcher la résurgence de l’insurrection.  L’appel de SADR, comme l’ont montré son itération tout au long de cet hiver depuis février 2008, doit être compris comme ce qu’il est: un signe de sa faiblesse relative tant vis à vis des Américains, de ses concurrents que de son propre mouvement. Autrement dit, acculé par les opérations menées depuis le début de l’année 2007, il aurait été forcé à cet appel. Enfin, le ciblage des chefs insurgés par les cellules spéciales a certainement contribué à désagréger les groupes insurgés. Mais il faut noter que le renseignement a du venir non seulement de la synergie de différents moyens et différentes agences, mais surtout du ralliement massif de la population sunnite consécutivement aux opérations de « nettoyage » des ceintures au début de l’été 2007. La preuve: l’opération Phantom Strike débute le 13 août. Or, il n’y a nulle trace de « traque » organisée et systématique avant cette date.

Pour conclure, je recommande de lire le livre et les extraits publiés par le Post, mais j’invite à rester prudent face aux motivations qui animent des gens comme WOODWARD. Il me semble en effet qu’à force de vouloir diaboliser BUSH, on risque de tomber dans un piège grossier consistant à prendre la cause pour les effets.

7 réflexions sur “Les « révélations » de Bob WOODWARD

  1. J’avais bien aimé les deux premiers livres de Woodward, Bush s’en va-t-en guerre et Plan d’attaque.
    Il m’a paru assez équilibré sur Bush à l’époque, ce qui lui avait valu des critiques de certains de ses lecteurs français, qui ne comprenaient qu’on puisse décrire Bush autrement que comme un incompétent débile.
    J’attends avec impatience les mémoires des principaux protagonistes. Ca risque d’être sacrément intéressant.

  2. Il faudra que je publie ma thèse d’abord🙂
    Bon, j’avoue que je les attends avec impatience aussi… Ce sera un sacré boulot de les décortiquer!
    En attendant, il est toujours possible de lire le livre du colonel MANSOOR (Baghdad at Sunrise) qui paraît au mois d’octobre, ou celui sur PETRAEUS (Tell me how it ends) qui parait la semaine prochaine).

  3. Bonjour,

    je suis lieutenant-colonel (TDM) à l’EMA et ancien officier retex du CDEF sur l’Irak. Je viens de sortir un livre d’analyse militaire sur la question (Irak, les armées du chaos, Economica). J’ai également écrit un certain nombre de cahiers du retex (Falloujah, La guerre après la guerre, Les armées du chaos) disponibles sur internet et qui peuvent vous intéresser.

    Bravo pour ce blog et à bientôt.

    Michel Goya

  4. Je signale un mot incompréhensible dans cette phrase :  »L’appel de SADR, comme l’ont montré son  »itération » tout au long de cet hiver depuis février 2008 ».

    Sinon, savoir quel est l’itinéraire exact de tel ou tel décision dans les gigantesques labyrinthes administratifs actuel reflètent de l’exploit.

  5. @Frédéric
    Autant pour moi, j’aurais du dire « répétition » (j’ai encore cédé à la tentation de jargonner)
    Tout à fait d’accord sur le labyrinthe décisionnel.

  6. Ah mais je suis un grand admirateur de Michel Goya.
    Son livre « La chair et l’acier » est à lire et à recommander.
    Je me souviens également de son excellent document « Sous le feu ».

    Un écrivain à lire d’urgence.

  7. Tout à fait d’accord.. Le LCL GOYA est invité quand il le souhaite pour donner son avis d’expert sur ce blog.
    Merci mon colonel de votre intervention. Je vous ai envoyé un mail pour me présenter plus avant.

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