Une (r)évolution silencieuse

Les guerres en Irak, stabilisation, interposition, contre-guérilla et contre-terrorisme, produisent d’ores et déjà des adaptations, voire des évolutions nombreuses tant au sein des institutions militaires des Etats-Unis (à commencer par l’Army) que dans la pensée stratégique en cours dans ce dernier pays.

Il est bien établi la manière dont certains changements organisationnels, adaptations puis évolutions, ont dépendu étroitement des opérations de contre-insurrection en Irak et de la manière dont celles-ci étaient analysées, comprises et standardisées (sur cet ensemble, voir mon article dans la Revue Française de Sciences Politiques…. qui devrait paraître cet automne ou cet hiver). A bien des égards, la campagne menée depuis l’installation de PETRAEUS est une illustration du mouvement de feedback entre ces adaptations et les opérations en Irak. Enfin, les débats croissants sur la nécessité de créer des corps de conseillers militaires accompagnent la transition de la posture US actuellement en cours dans le pays.

En revanche, un autre changement, peut-être plus important, mène son petit bonhomme de chemin. A savoir une refonte de la pensée stratégique à partir des débats remettant en cause la « scientificité » de la « Révolution dans les Affaires Militaires » (RMA), et notamment de ses corolaires que sont la guerre « réseaucentrée »  (NCW) et  les  « opérations basées sur les effets » (EBO).

Certes, ces débats ne sont pas nouveau aux Etats-Unis. Ce qui l’est davantage tient au mode de diffusion des méthodes de raisonnement tactique ou de planification opérationnelle. En effet, l’introduction de concepts tels que « écosystèmes conflictuels complexes » (David KILCULLEN) ou de procédés tels que l’Intelligence Preparation of the Battlefield (IPB- Mark ULRICH) ont progressivement permis de socialiser les officiers présents en Irak à de nouvelles nécessités: connaître le « terrain humain » (j’ai déjà dit tout le mal que je pensais de cette expression, notamment car elle ne reste pas au niveau de l’analogie), influencer la population, connaître les réseaux ennemis pour non seulement les détruire mais aussi les transformer, etc.

Ainsi émerge progressivement une pensée différente qui tranche essentiellement avec les présupposés de la « guerre de manoeuvre ». Ce dernier concept en effet se fonde sur une image « biologique » de l’ennemi comme « système univoque » qu’il suffit de frapper sur tel ou tel « noeud » pour le contraindre à effectuer une action. La « manoeuvre » dont il est question ici n’est plus la simple recherche d’un avantage topographique ou géographique sur son adversaire, mais la quête de ces « noeuds », qu’ils soient physiques, virtuels ou idéels.

Or, la situation en Irak a montré au contraire que la population, les ennemis et les amis entraient davantage dans une autre image: celle de réseaux sociaux complexes dont il s’agit de saisir les motivations de groupe, voire individuelles afin de comprendre comment les intentions des acteurs interagissent et comment il peut être possible de les modifier à l’avantage des forces amies. D’où un nouveau mode de raisonnement tactique ou de « design » opératif: il faut cartographier les interactions entre les systèmes, influencer ces dernières et surtout comprendre que ses propres actions entrent également dans la réflexion (on le voit notamment avec le renseignement: la synergie des fonctions environnement-engagement-renseignement conduit à mener des opérations POUR le renseignement, celles-ci provoquant en retour une modification des schémas d’actions des ennemis et des amis). D’où surtout une nouvelle conception des organisations militaires: au schéma hiérarchique, la réflexion sur la RMA  et la « guerre de manoeuvre » avait déjà ajouté le schéma en réseau. En effet, la décision ne pouvait plus être rationnellement prise par le chef de plus haut niveau hiérarchique étant donné la prolifération de l’information. En plus du réseau, il faut donc penser les organisations militaires comme un ensemble en constante adaptation. C’est le sens du « ciblage » (soft targeting) mis en oeuvre par les commandants de compagnie, de bataillons et de brigade en Irak: évaluer sans cesse la situation dans la zone d’opérations, comprendre les intentions ennemies à partir de sa stratégie et non à partir de ses procédés, définir le centre de gravité « provisoire » sur un effet donné, etc. (concrètement, cela se manifeste par des entretiens constants avec les différents « leaders d’opinion », une cartographie fine -parfois fondée sur le Renseignement Géospatial (GEOINT)-, et des actions de sécurité, d’assistance et de reconstruction évoluant sans cesse).

Ce débat, complexe, reste aujourd’hui encore très marginal. Il faut noter que, contrairement aux tenants de la RMA, les promoteurs de cette vision n’invalident pas les schémas passés, mais pensent au contraire qu’ils s’intègrent dans le nouveau modèle. Toutefois, il existe des indices montrant que le débat conceptuel quitte les marges: en août, le général James MATTIS (USMC), commandant le Joint Force Command et chargé à ce titre de la « Transformation des forces », a officiellement mis en cause le concept d’opérations basées sur les Effets (EBO).

En savoir plus: lire l’article du major DAVISSON dans le dernier numéro de Military Review pour le débat conceptuel. Pour l’application concrète, le capitaine CHAMBERLAIN explique la nécessité de comprendre les marchés et les flux de marchandises dans les communautés irakiennes (même revue, même numéro). Enfin, l’IPB est décrite en détail par le major ULRICH dans des présentations du COIN CENTER.

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