Diffamation et heurts ethniques.

Dans son dernier billet, le blog Ghosts of Alexander s’interroge sur les causes et les enjeux de la diffamation des Pachtounes dans l’affaire afghane.

Selon l’auteur, les attaques verbales tendant à présenter les Pachtounes dans leur ensemble comme un groupe conservateur, rétrograde, extrémiste et oppresseur des autres ethnies du « pays de l’insolence » ressortent de plusieurs logiques. Logiques locales d’abord où s’expriment ainsi les rivalités entre les élites des différents groupes, voire la conscience « éclairée » des élites urbaines et plus occidentalisées envers ceux qu’elle voit comme des « péquenots » et des « beaufs » (je ne fais que transcrire pour le lecteur français afin de transposer les propres préjugés que nous pouvons avoir envers certaines catégories sociales ou culturelles de notre pays). Logiques des élites politiques et intellectuelles occidentales enfin, où s’opposent essentiellement deux formes de racisme: celui des contempteurs du monde musulman entrant dans le piège tendu par Ben Laden du « choc des civilisations » (les Pachtounes incarnant alors les peuples arriérés et fanatiques propres à embrasser le Jihad et à égorger les « civilisés »), et celui des « bonnes consciences » (souvent, mais pas seulement, de gauche) jugeant les Pachtounes arriérés et, pour cette raison même, au-delà de toute réforme et de tout progrès. Dans cette logique, l’analyse portée sur les Pachtounes est instrumentalisée pour défendre le retrait immédiat d’Afghanistan.

L’auteur signale bien entendu que ces opinions, loin d’être originales hélas, ne sont pas majoritaires. Mais il est évident pour lui qu’elles participent d’une haine croissante entre les ethnies afghanes, dont les griefs, légitimes ou non, contemporains ou passés, s’entretiennent ainsi de beaucoup de haine. C’est relativement éclairant sur la nécessité de la réconciliation…. ainsi que sur celle d’une connaissance « réelle » (hélas rendue difficile aujourd’hui par l’idéalisme et/ou le relativisme dominants des sciences humaines et sociales en occident).

Peut-on projeter cette image sur la situation irakienne. En ce qui concerne les logiques occidentales, il semble bien y avoir eu un consensus au départ sur la distinction entre Chiites et Sunnites. Est-il besoin de revenir sur ce sujet: les bons contre les oppresseurs (minoritaires de surcroît). Au sein de la société irakienne elle-même, ces considérations, et les peurs de chacun d’être marginalisés dans le nouvel Irak, ont conduit les élites à radicaliser et diaboliser les autres groupes. Là aussi, des chefs politiques d’échelle locale et nationale ont cherché à lier les griefs passés et présents pour mobiliser la population. Plus qu’en Afghanistan, la logique d’affrontement a été une stratégie menée par Al Qaeda dans une optique subversive, bientôt imitée par l’Armée du Mahdi durant « l’année de la guerre civile » (2006).

Conclure ainsi mène au désespoir, chose à laquelle nous ne pouvons nous résoudre. Tout n’est pas résolu en Irak, loin s’en faut. Mais il serait malhonnête de ne pas avoir les efforts accomplis en ce sens pour dépasser les constructions discursives entretenant haine et inimitié. Cela n’a pas été l’oeuvre d’un Etat au sens moderne et occidental du terme, mais bien plutôt d’une analyse et d’actions réelles initiées souvent par les officiers américains collant le plus au « terrain ». La réconciliation a permis dans certains cas de poser des actes inconcevables dans les temps passés. Mais cela n’a pu se faire qu’en partant des conditions locales et en encourageant la confiance au lieu de la méfiance, en entretenant la sécurité au lieu de la peur…. Encore une fois, que l’on ne m’accuse pas d’une vision idyllique. Je ne prétends pas que les choses soient résolues partout et pour toujours. Je cherche juste à montrer comment, localement, des situations apparemment irréconciliables ont été aplanies et retournées. Encore faut-il penser et agir de manière réaliste et non en considérant des images et des préjugés. Tout n’est pas non plus à mettre au crédit des Américains. Comme je l’ai expliqué pour ANBAR, cette réconciliation est partie d’un rapprochement fortuit entre des cheiks cherchant à quitter l’orbite jugée pesante d’AQI et des commandants de compagnie, de bataillon et de brigade en quête d’une « solution tactique » durable et nouvelle…..

précisions: comme la situation dans la Province de DIYALA l’illustre bien, ce sont les élites qui tentent d’instrumentaliser les « griefs » ethniques et confessionnels, réels ou supposés, avec la complicité souvent inconsciente des grands médias occidentaux (lesquels, pour des raisons diverses, veulent voir partout le spectre de la guerre civile, à KIRKOUK comme à KHANIQIN ou au sujet de l’éviction du chef de la police provinciale de Diyala). Si l’on assiste, du moins chez les Sunnites, à une « retribalisation » de la société, on doit aussi constater les éléments concrets de réconciliation et de coopération aux plus bas niveaux.

ajout: tout ceci peut également être pensé dans le cadre conceptuel de la contre-insurrection. En son temps (thèse de doctorat parue en 2000), David KILLCULLEN avait montré à partir de l’exemple indonésien que la contre-insurrection provoque une décentralisation du pouvoir politique et militaire. Pour ma part, je pense que la contre-insurrection, telle que menée par les Américains en Irak, a eu de profondes interactions (en aval comme en amont) avec le « terrain humain » (cette expression fait froid dans le dos… mais je l’utilise par analogie -et par analogie seulement- avec le « terrain physique », lieu traditionnel des champs de bataille). Je me demande d’ailleurs si la distinction classique entre « guerre régulière » et « guerre irrégulière » ne serait pas utilement enrichie (et corrigée) par celle entre le combat sur le terrain physique et le combat sur les terrains physiques et humains….

Dans un autre ordre d’idée, la lutte « contre-insurrectionnelle » (« pacification » coloniale, lutte contre les mouvements révolutionnaires ou interventions actuelles) me semble entrer partiellement dans une autre catégorie: celle des affrontements pré-modernes (au sens de « pré-étatiques ») dans lesquels l’ancrage spatial du pouvoir est plus resserré et dans lesquels les conditions humaines et physiques au niveau local sont davantage un enjeu que lors des guerres modernes inter-étatiques. Partiellement dis-je parce que la lutte COIN peut aussi être lue dans l’optique d’un contrôle croissant de l’Etat moderne (ou de sa confrontation contemporaine avec d’autres acteurs des RI). Bref, loin d’être une nouveauté -ou de ressortir de la catégorie ancienne des stratégies indirectes-, insurrection et contre-insurrection se rattachent à une conflictualité ancienne dans laquelle le politique, les structures sociales et les enjeux psychologiques jouent un plus grand rôle que dans les affrontements que l’on souhaiterait « neutres » (ou « hors-sol » pour reprendre une autre analogie) entre deux armées étatiques combattant sur le champ de bataille uniquement entre elles…. Rêve aussi idéaliste que fou (malgré son apparente sagesse humanitaire).

Une réflexion sur “Diffamation et heurts ethniques.

  1. Intéressante réflexion ma foi.
    Pour ma part je ne souscris pas au schéma de gauche décrit dans le premier paragraphe (lol) concernant les Pachtouns. Ceux-ci sont effectivement un enjeu-clé en Afghanistan mais aussi au Pakistan, finalement.

    A+
    Stéphane.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :