Les enseignements historiques en contre-insurrection:

Alors que le small wars journal fait paraître un excellent (quoique court) article sur les analogies historiques présentes dans le FM 3-24, il me semble intéressant de rebondir -en tant qu’historien- sur le problème de la pertinence des enseignements historiques dans la rédaction des éléments doctrinaux.

Si l’analogie est une saine méditation pour l’esprit lorsqu’il s’agit de penser les conflits, il convient en fait de ne pas oublier le caractère propre de cette construction rationnelle. L’analogie n’est pas l’identité, ni même la similitude. Au contraire, elle part des similarités pour rappeler à la fois les éléments communs et la diversité essentielle qui existe entre la situation actuelle et celle qui sert de référence. A ce titre, la doctrine américaine me semble excessivement marquée par ce que David KILCULLEN appelle la « contre-insurrection classique », à savoir les expériences de la guerre froide et de la décolonisation. En d’autres termes, elle est tributaire des modèles maoïstes de « guerres révolutionnaires » (cf. l’article que Thomas RENARD et moi-même avons commis dans le DSI de cet été et qui remet en cause ce modèle, sur un plan fonctionnel il est vrai).

Or, il faut distinguer ici entre deux domaines. Le premier est celui des savoirs et savoirs-faire de la contre-insurrection pratiqués par les occidentaux depuis le milieu du XIXème siècle. Ceux-ci résultent d’une sédimentation et d’une simplification menée par quelques grands praticiens et théoriciens tels que GALLIENI et LYAUTEY, CALDWELL et THOMPSON, GALULA et FALL pour ne citer que quelques noms. L’apparente similarité qui émerge de l’étude des différentes insurrections auxquelles ont été mêlés les occidentaux tient surtout aux processus de diffusion et de réactualisation de ces derniers. Le second est celui de l’analogie proprement dite.

Sur ce deuxième thème, je voudrais partager ici les réflexions qui me sont venues lors d’un enième séjour en Vendée, terre qui connut une des premières insurrection (et contre-insurrection) de l’époque contemporaine. A bien des égards, on voit comment il est possible de séparer les éléments liés au contexte propre de l’évènement de ceux qui peuvent servir à l’analogie.

-En premier lieu, l’insurrection vendéenne n’est en rien une guérilla à ses débuts. Il y a pourtant bien asymétrie, mais celle-ci est davantage sur le plan tactique que sur celui de l’idéologie ou des matériels. Les Vendéens combattent souvent en tirailleurs face aux unités de ligne. En revanche, les deux « armées » partagent des problèmes communs de commandement, de logistique et de cohésion.

-En second lieu, la Convention fait preuve, à compter de la défaite militaire de la « Grande Armée Catholique et Royale » (à la suite de la « virée de Galerne » et du massacre des survivants dans les marais de SAVENAY le 23 décembre 1793), d’une attitude prônant la punition collective, incarnée tant dans les « colonnes infernales » que dans le changement de nom du Département, lequel porta brièvement celui de « Département Vengé ».

-En troisième lieu, cette punition collective donne naissance à une véritable guérilla, dont CHARETTE est l’un des symboles (même si, dans son cas, on peut dater l’adoption de cette tactique de l’année précédente). Celle-ci, endémique jusqu’en 1815, mène à un changement de politique. A la « destruction » de la Vendée succède la « pacification de l’Ouest » menée entre autre par HOCHE et MARCEAU. Le premier comprend en effet que la révolte authentiquement populaire est devenue une lutte de parti par suite des ravages de la guerre (désorganisation du tissu économique et social aggravé par les « colonnes infernales »). Le Traité de LA JAUNAIE que signe CHARETTE est par ailleurs l’illustration du succès de cette politique du général républicain, qui promet peut-être au « Roi de la Vendée » de lui livrer l’enfant du Temple.

-Enfin, l’échec final de l’insurrection doit se lire à deux niveaux. Sur le plan militaire, il est indéniable que la révolte vendéenne ait été écrasée, notamment par l’adoption de tactiques plus ciblées et visant à un contrôle plus efficace du pays. Sur le plan politique toutefois (si l’on excepte les tentatives de faire sombrer cette affaire dans l’oubli), ces mêmes tactiques consacrent en fait la victoire posthume des vendéens, à vue humaine toutefois (car il faudrait rapprocher le cas vendéen de celui du « dos y tres de mayo » de GOYA pour comprendre en quoi la victoire est obtenue malgré la défaite apparente). En effet, la pacification religieuse, les garanties accordées par BONAPARTE, la construction de LA ROCHE SUR YON, sont autant de preuves que les insurgés ont obtenus gain de cause (il ne faut pas oublier que la « cause première » de la révolte -pour utiliser la terminologie américaine actuelle- tient dans la division du clergé entre réfractaires et jureurs, laquelle aggrave les désillusions ayant suivi l’enthousiasme initial de 1789- tandis que son déclenchement -toujours la même méthodologie- provient de la levée en masse décidée en mars 1793).

Que déduire de tout ceci?

  • l’analogie historique me semble plus pertinente que la simple comparaison en vue de chercher des enseignements (lessons learned). Il faut donc distinguer ceux-ci des retours d’expérience (RETEX) qui ont une visée plus immédiate (bien qu’on y puisse trouver des éléments « déformants », les faits n’aboutissant pas linéairement aux enseignements).
  • il existe des invariants qui semblent devoir être davantage analysés afin de bien distinguer les conditions historiques particulières qui les font fonctionner.

Une réflexion sur “Les enseignements historiques en contre-insurrection:

  1. Pour continuer sur l’épisode vendéen, sur le plan militaire, le ratissage final c’est fait par des colonnes dites « infernales » pour leur absence d’humanité, qui ont traversé de long en marge la région.
    C’est quelques années plus tard par Gallieni au Tonkin puis par Lyautey au Maroc, en 25 durant la guerre du Rif puis en 45 en Algérie lors de la révolte de Sétif et Guelma que ces mêmes méthodes seront réutilisées.
    Il faut évidemment que l’insurection s’appuie sur des centres depuis lesquels elle rayonne (ce qui peut expliquer les premiers échec français en Algérie après 54 devant une inssurection sans point fixe d’envergure).

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