un article de Jean-Jacques Cécile

Jean-Jacques CECILE, spécialiste français du renseignement et lui-même ancien membre de cette communauté, me donne l’autorisation de reproduire l’article suivant que je livre donc à la réflexion de mes auteurs. Une véritable respiration.

« Le fantassin américain à l’épreuve de l’Irak
(©Jean-Jacques CÉCILE, octobre 2004 ; publié dans les pages de la revue Commando n°16, avril-mai 2005)

C’est une évidence : la campagne irakienne a amené les stratèges américains à reconsidérer la formation du combattant individuel. Dans quel sens ?
Deux domaines de compétences susceptibles de faire l’objet d’une attention toute particulière ont été distingués : la protection des convois et le combat en zone urbaine. S’agissant de ce dernier domaine, la nécessité de contrôler des mouvements de foule sans pour autant multiplier le nombre des victimes a induit un regain d’intérêt des forces armées envers les armes non létales.

Les conducteurs en première ligne

« Conduire un camion est l’une des missions les plus dangereuses qui soient en Irak » : ce jugement du général James Helmly résonne comme un cri d’alarme. Or, l’officier sait de quoi il parle : commandant du corps des réservistes de l’armée de Terre américaine, il supervise à ce titre les activités des 22 600 soldats à temps partiel disséminés en Afghanistan, en Irak et dans le Golfe Persique. Or, résoudre le problème posé est d’autant plus urgent que, s’agissant à tout le moins du théâtre des opérations irakien, les embuscades montées par les insurgés témoignent d’une sophistication sans cesse croissante des tactiques mises en œuvre. C’est du moins ce que, dans le nord-est, a constaté le lieutenant-colonel Paul Hastings, commandant la Task Force Olympia. Un exemple : à Samarra en juillet dernier, les « militants » ont provoqué une réaction des troupes américaines en faisant exploser une voiture bourrée d’explosif puis ont déclenché un tir de mortier sur le bâtiment que les troupes étaient en train de quitter précipitamment. Le bilan fut lourd : cinq GIs furent tués. Il est maintenant devenu monnaie courante que les opposants, après l’explosion d’une bombe artisanale (IED pour « Improvised Explosive Device », soit engin explosif improvisé), ne fuient pas mais prolongent leur action en matraquant à l’arme collective les véhicules d’un convoi immobilisé. Les technologies mises en œuvre pour concevoir les IEDs sont, du reste, elles aussi de plus en plus sophistiquées. Ce constat est notamment étayé par les déclarations que fit le major Neal O’Brien, de la 1st Infantry Division, à un reporter de l’Associated Press : « L’ennemi a été capable de produire des engins qui sont plus complexes et qui comprennent un nombre plus élevé de charges explosives organisées en guirlande ; ils ont tendance à être plus mortels ». Selon l’officier supérieur, cette évolution aurait été concomitante avec l’apparition, sur le théâtre des opérations irakien, d’un contingent de combattants étrangers ayant acquis leur savoir-faire en d’autres lieux.
Quelles sont les tactiques dont l’application apparaît être susceptible d’endiguer ce regain de technicité en matière de violence aveugle ? La première consiste à insuffler au combattant une véritable « culture » des caractéristiques intrinsèques au risque de manière à lui permettre de réagir de manière anticipée. Cela commence tout simplement par la détection visuelle des engins explosifs en avant du convoi et peut aller jusqu’à la mise en place de patrouilles chargées de reconnaître les itinéraires. Ces patrouilles sont munies d’une « check-list » récapitulant tous les faits pouvant conduire à la découverte d’un engin explosif en bordure de route. Par exemple, une liste recommande aux sapeurs du 1st Platoon, Alpha Company, 9th Engineer Battalion d’accorder une attention particulière aux indices suivants : mauvais camouflage (environnement perturbé), précédents cratères d’explosions (dissimulent facilement un deuxième engin), sacs abandonnés, cadavres d’animaux, tas d’immondices, pneus usagés traînant sur l’accotement, taillis, élévations de la chaussée (ponts, toboggans, viaducs) et enfin câbles abandonnés. La prescription de certaines conduites à tenir relève quant à elle du bon sens ; il s’agit ainsi d’éviter d’emprunter souvent le même itinéraire surtout à un horaire régulier ou encore de sortir toujours d’un cantonnement par la même porte.
A moyen terme, les patrouilles pourraient être avantageusement remplacées par des drones légers ouvrant les itinéraires. Mais là, il semble que la chose ne soit pas entrée dans les mœurs, ces engins étant à l’heure actuelle encore considérés comme des outils spécifiques à la disposition des seuls spécialistes et non comme « la paire de jumelles du fantassin » ainsi que l’on a parfois tenté de le faire croire. Un rapport sur l’utilisation du Dragon Eye en Irak précise que celui-ci fut surtout mis en œuvre au niveau bataillon et énonce en outre : « Une seule unité utilisa le Dragon Eye au niveau compagnie. Encore ceci fut-il fait en dernier recours car le commandant de compagnie était trop occupé à accomplir ses missions et ne disposait ni de l’état-major ni des spécialistes capables de planifier les vols ». Plus généralement, ce même rapport confirme que les engins en question furent bel et bien utilisés pour « reconnaître les ponts et les routes (…) ainsi que dans des missions de protection des forces pour les convois ».

Réagir vite

Dès lors que la prévention a échoué, il s’agit alors de réagir vite et bien ; mais pour ce faire, encore faut-il y avoir été entraîné. Car pendant les cinquante années qu’a duré la Guerre froide, le fantassin de base a été conditionné à se comporter en vertu du schéma suivant : je débarque du blindé, je me poste, je vise et je tire. Trop lent et inadapté au théâtre irakien : le combattant doit savoir maintenant tirer depuis la banquette du camion dans la caisse duquel il est embarqué. S’il s’agit d’un véhicule logistique, chef de bord et pilote devront se servir efficacement de leurs armes en les manœuvrant dans l’espace confiné d’une cabine peu compatible avec la longueur d’un fusil. Sauf à vouloir délibérément pérenniser l’attitude qui consiste à « rafaler » tous azimuts en dépit du bon sens, l’entraînement pourra également inclure l’aptitude à prendre une visée au moins sommaire avec l’œil qui n’est pas directeur.
Il est à noter qu’une telle acquisition d’actes-réflexes jusqu’alors ignorés ou délaissés ne concerne pas seulement le fantassin de base ; les spécialistes sont également impliqués. Ainsi, les tireurs d’élite constituent un moyen idoine dès lors qu’il s’agit de faire détonner à distance un engin explosif improvisé placé en bordure d’itinéraire, raison pour laquelle divers véhicules sont maintenant dotés d’un support capable d’accueillir une arme de sniping lourd en calibre 12,7 mm. De même, l’US Air Force a allongé le stage Security Forces Apprentice Course destiné à former ses spécialistes en matière de sécurité. Ayant maintenant une durée de 65 jours au lieu de 51 précédemment, celui-ci inclut un apprentissage renforcé en matière de sécurité des missiles, d’opérations en convoi, de récupération d’armes nucléaires, de maintien de l’ordre, de prise en compte du trafic routier et d’utilisation de tactiques non létales. Nous reviendrons sur ce dernier point particulier mais, auparavant, examinons en quoi l’entraînement des GIs a plus généralement évolué en matière de combat dans un contexte urbain.

Combattre dans les villes

S’essayant à dresser le portrait du fantassin américain idéal en ce domaine, un analyste militaire lista cinq points qu’il jugeait primordiaux : compréhension culturelle et sensibilisation à la sécurité mais aussi aptitudes à la fouille des véhicules, à la patrouille ainsi qu’aux opérations de ratissage de zone après isolement (en langage anglo-saxon, « cordon and search »).
La compréhension culturelle permet d’éviter les faux pas en matière d’acquisition du renseignement de contact : l’ignorance des habitudes peut en effet induire des comportements ressentis comme agressifs et, donc, une distanciation préjudiciable à l’établissement de relations amicales. Les Américains le savent bien : la mise en œuvre de modes d’action trop brutaux est au rang des facteurs ayant eu pour conséquence de couper les unités de la population irakienne. Résultant d’une évaluation interne à l’armée de Terre, un chiffre résume à lui seul cet état de fait : 400 000 patrouilles effectuées sur une période de trois mois l’année dernière n’ont donné lieu qu’à la rédaction de 6 000 rapports. D’où l’expression d’une volonté de modifier cet état de fait, volonté résumée par un slogan : « chaque soldat est un senseur » (« every soldier is a sensor »). Des mesures concrètes immédiates ont en conséquence été prises pour adapter les programmes d’instruction et, d’ores et déjà, les unités promises à un déploiement en Afghanistan ou en Irak sont succinctement instruites par des équipes mobiles rattachées à l’école du renseignement de l’armée de Terre de Fort Huachuca. Bien évidemment, l’implémentation d’une telle politique est de nature à provoquer un surcroît de travail pour les détachements chargés d’exploiter des informations : au sein de la 25th Infantry Division en Afghanistan, ce problème a été résolu par l’utilisation de Battalion intelligence liaison teams (équipes de liaison renseignement de bataillon). Formées de non-spécialistes, celles-ci assurent la collecte auprès des postes de commandement de compagnie et aident à la saisie informatique des données. Ce modèle sera étendu aux échelons inférieurs, la tâche étant facilitée par l’acquisition en cours de 1 000 assistants digitaux personnels programmés pour aider à la collecte et à la transmission des données formatées.
C’est une évidence : le théâtre des opérations moyen-oriental est intrinsèquement spécifique. Entraîner les soldats aux opérations de patrouille et de fouille requiert en conséquence l’utilisation d’une infrastructure adaptée recréant fidèlement le contexte. Pour ce faire, rien de tel que de profiter d’un décor de cinéma : c’est ce que firent notamment les hommes appartenant au 2nd Battalion, 24th Marine à San Diego ; ils eurent en l’occurrence recours aux studios de Stu Segall Production. Dénommées « Strategic Operations », les installations comprennent un laboratoire de drogue, un atelier de confection d’engins explosifs, une école ainsi qu’une « kill house » dont les portes tolèrent de multiples ouvertures brutales. Mieux : des acteurs peuvent à la demande tenir des rôles de blessés dans le cadre d’un scénario mettant en scène un attentat simulé. La fumée, les odeurs, les sons : tout est recréé. Enfin, les bâtiments peuvent être rapidement reconfigurés pour modifier le contexte des entraînements ; cette possibilité réserve même quelques surprises aux « stagiaires » : certaines portes sont parfois reconstruites de manière à s’ouvrir en sens inverse de celui communément admis…
En fait, le seul inconvénient présenté par « Strategic Operations » est son exiguïté qui, dans une certaine mesure, interdit de recréer des mouvements de foule de grande ampleur. Or, apprendre au combattant individuel à réagir dans ce cas de figure est, outre-Atlantique, désormais au rang des priorités.

Des armes conçues pour neutraliser

S’il s’agit certes de réagir correctement, il importe également d’apprendre à se servir d’un arsenal entièrement nouveau composé de systèmes développés en vue de neutraliser et non de tuer. Regroupés sous la dénomination générique d’« armes non létales », ces systèmes se révèlent indispensables dès lors que le but est de contrôler des mouvements de foule.
En préambule, dissipons une idée reçue très largement répandue : il ne s’agit pas là seulement de disperser des rassemblements de citoyens exprimant leur opinion avec beaucoup de vigueur dans le cadre de l’exercice normal de la démocratie mais aussi, parfois, de contrer les activités de groupes nettement plus agressifs maîtrisant les techniques de manipulation des masses. Dans le cadre de la Guerre froide, certaines manifestations de « pacifistes » devant les bases britanniques qui avaient alors été pressenties pour abriter les « euromissiles » américains, Greenham Common en particulier, servirent par exemple de couverture à des missions de reconnaissance effectuées par les spetsnaz, les forces spéciales soviétiques. Plus récemment, des membres de Greenpeace réussirent, en 2001, à pénétrer sur la base de Menwith Hill qui abrite, en Grande-Bretagne, les installations d’écoute de la National Security Agency. Or, cette dernière opération fut précédée de reconnaissances menées sur une période de six mois et impliqua une action de diversion à laquelle participa un effectif non négligeable de personnes munies d’un matériel de propagande volumineux.
S’agissant des forces armées américaines, l’effort en la matière est piloté par le Joint Non-Lethal Weapons Directorate (JNLWD) qui dispose pour ce faire d’un Non-lethal Technology Innovation Center (NTIC) au sein de l’université du New Hampshire. Un chiffre résume à lui seul l’ampleur de l’effort ainsi consenti : sur l’année fiscale 2004, le budget du JNLWD a fait un bond pour atteindre la somme de 44 millions de dollars contre 25 millions de dollars en 2002. C’est trop peu, estime cependant le Council on Foreign Relations : idéalement, le budget devrait se situer à hauteur de 300 millions de dollars afin de financer le développement d’armes incapacitantes à rayonnement d’énergie, par exemple des « canons à micro-ondes » capables d’endommager les circuits électroniques.
Certaines sections d’infanterie de l’armée de Terre américaine sont maintenant équipées du Non-Lethal Capabilities Set (NLCS) dont une centaine d’exemplaires a été acquise. Celui-ci se compose d’équipements individuels de protection, d’équipements permettant d’améliorer les conditions d’exécution de la mission, de systèmes d’entraînement ainsi que de systèmes adaptés à la lutte contre les personnels et contre les véhicules ; au rang de ces derniers, on trouve par exemple le X-net, barrière d’arrêt pouvant être déployée instantanément. Le M26E Advanced Taser est quant à lui parfaitement représentatif des systèmes anti-personnels : 312 exemplaires ont été achetés par l’US Army. Signe des temps, le M26E a été conçu pour être monté sous le fût de la carabine M4 en lieu et place de l’habituel lance-grenades. Dans un premier temps, le NLCS a été développé en tant qu’unité collective destinée à être mise en œuvre au niveau bataillon. Trop lourd, trop encombrant, trop long à distribuer : il a été reconditionné afin d’être adapté à la taille de la section d’infanterie.
S’agissant plus particulièrement de l’United States Marine Corps, le Non-Lethal Weapons and Tactics Course (NLWTC) est l’apanage des Special Operations Training Groups (SOTGs) : il en existe trois implantés à Camp Lejeune (Caroline du Nord), Camp Pendleton (Californie) et Okinawa (Japon). Le NLWTC est, selon l’adage officiel, destiné à entraîner les hommes à utiliser « une variété de techniques de contrôle des foules qui peuvent être employées dès lors qu’un avertissement verbal n’est pas suffisant et qu’une balle est déplacée ». L’instruction est principalement centrée autour des tactiques suivantes : repérage et mise hors d’état de nuire des individus ayant un comportement agressif, self-défense, fouille des véhicules ainsi que des personnes, utilisation efficace des barrages routiers et enfin service des armes non létales en dotation.
Comment les Marines se comportent-ils durant ce stage ? La principale difficulté est d’extraire les fantassins de ce que les instructeurs appellent « l’attitude du guerrier » : il ne s’agit plus là d’apprendre à tuer et à détruire mais de savoir contrôler et se contrôler. Néanmoins, l’encadrement se plait à rappeler le fait que l’utilisation de systèmes non létaux ne constitue nullement une panacée : il ne s’agit là que d’adapter le niveau de riposte à un niveau de menace donné et non de vouloir ériger de tels systèmes au rang de substitut universel aux armes quant à elles bel et bien létales. Enfin, notons que cet enseignement est véritablement considéré comme faisant désormais partie intégrante de la formation de base du soldat et n’est nullement réservé aux fantassins puisque des artilleurs, entre autres, ont également eu le redoutable honneur de le recevoir. Pourquoi redoutable ? Parce que le stage comporte une séance au cours de laquelle les Marines s’aspergent réciproquement de pepper spray (substance poivrée en vaporisateur) et ce, de manière à être capables de juger très exactement de l’effet produit… »

2 réflexions sur “un article de Jean-Jacques Cécile

  1. Je suis agréablement surpris de voir ton parcours militaire et littéraire par le biais du net puisque nous étions ensemble au 13è ……..78/10

    Je me souviens que tu avais une très bonne foulée pour le 30 km TAP au 3è escadron.

    De mémoire, tu es arrivé jeune aspirant puis engagé en cours d’année au 13 comme « brigadier-chef ».

    Je pense ne pas me tromper de personne et nous avions bien sympathisé ensemble .

    Merci à toi de porter haut les couleurs du 13è (qui d’ailleurs comme tu le sais surement) n’est plus à Dieuze .

    Amitiés et peut être à bientôt.

    Pablofranzy

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