Un peu d’histoire

En 1992, Michael McCLINTOCK publiait Instruments of Statecraft: U.S. Guerilla Warfare, Counterinsurgency and Counterterrorism, 1940-1990. L’auteur, plutôt proche des milieux anti-militaristes, y soutenait la thèse selon laquelle la contre-insurrection (pour ne prendre qu’un des trois membres de la « trinité ») avait participé davantage à la construction de la menace idéologique à la sécurité nationale qu’à une réponse rationnelle à celle-ci.

On peut ou non partager les conclusions de l’auteur. Pour ma part, il me semble bien plus important de tenir compte de ses biais et préjugés que de rejeter l’ensemble de son travail.

Fort heureusement, l’auteur a mis en ligne cet ouvrage. Je recommande donc sa lecture pour connaître les fondements historiques de la stratégie et des tactiques dans lesquelles s’inscrit la campagne de contre-insurrection menée par les Américains en Irak.

Sur le plan doctrinal, il est d’ailleurs intéressant de noter que la COIN est bien conçue aujourd’hui comme un thème opérationnel ou stratégique, alors que d’autres forces armées (je pense au cas Français) tendent aujourd’hui à ramener la contre-rébellion au niveau d’un mode d’action inscrit dans la phase de Stabilisation.

Cette différence s’explique selon moi par la perception différenciée de la menace et donc, ultimement, par les précédents historiques et les expériences combattantes tout autant que par la construction discursive de la sécurité nationale. Pour faire clair, la contre-insurrection (puisqu’il faut bien tomber d’accord sur un terme générique désignant les pratiques, le savoir théorique et les discours) me semble avoir évolué de manière différenciée depuis la seconde guerre mondiale.

Avant celle-ci en effet, la contre-insurrection s’inscrit aux marges doctrinales comme un ensemble de procédés participant au mode d’action (pour reprendre le langage stratégique actuel) de la « pacification coloniale ». Des auteurs comme CALWELL, GWYNN, LYAUTEY (GALLIENI) rassemblent ce savoir dispersé que l’on compile également dans le small wars manual du Corps des Marines en 1934.

Après la Seconde Guerre mondiale, on assiste à deux phénomènes. D’un côté la menace désignée (et certainement réelle) est celle de l’Union Soviétique. Elle impose donc une série de ripostes qui dessine un spectre doctrinal allant des « représailles massives » d’Eisenhower à la « riposte graduée » de Maxwell Taylor en passant par la nécessaire lutte contre la « guerre révolutionnaire » de certains cadres français ayant « étudié » (parfois de manière forcée) les techniques de conditionnement du Vietminh et voulant les réactualiser en Algérie. De l’autre, la décolonisation met aux prises les forces armées occidentales à des « mouvements de libération nationale », diversement imprégnés de marxisme-léninisme. De ce fait, les pratiques et les savoirs rassemblés dans l’avant-guerre sont réactualisés à leur tour.

Ces deux phénomènes se combinant produisent des effets différents selon la perception de la menace et la structure de la sécurité nationale. En France par exemple, la « Guerre Révolutionnaire » reste l’apanage des officiers cités plus haut et ne se transcrit pas en stratégie de sécurité nationale. Du reste, la vigoureuse politique lancée par le Général De GAULLE achève de cantonner la contre-rébellion à des tactiques liées aux opérations menées notamment en Afrique. Aux Etats-Unis, les mouvements de guérilla et de terrorisme sont interprétés comme des menaces par l’Exécutif lui-même. Durant la Guerre du Vietnam, le Président KENNEDY est bien plus convaincu de la nécessité d’une stratégie de contre-insurrection que les forces armées. Au fond, la rivalité entre CIA et Army aussi bien que la volonté de concentrer l’effort doctrinal, structurel et méthodologique sur les opérations conventionnelles expliquent comment les Forces Spéciales se trouvent presque exclusivement chargées de la contre-insurrection.

A partir des années 1980, cette évolution différenciée se poursuit. En France, les savoirs et savoirs-faire de la contre-insurrection s’incarnent dans les OPEX qui participent à tout le spectre des missions interventionnistes, du maintien de la Paix à la construction de l’Etat. Dans ce cadre, il est compréhensible que les forces armées théorisent aujourd’hui le concept de « stabilisation » dans lequel la contre-rébellion est un des modes d’actions. Aux Etats-Unis, la contre-insurrection est ressuscitée par le pouvoir politique dans la doctrine de « conflits de basse-intensité » (LIC). Il s’agit bien d’une stratégie globale s’inscrivant dans la lutte contre un ennemi idéologique plutôt que dans le domaine des actions entreprises contre un procédé de guerre jugé « irrégulier » par ailleurs.

Aujourd’hui, la contre-insurrection, telle que menée en Irak, en Afghanistan ou aux Philippines, doit se comprendre dans le cadre de la « guerre globlale à la Terreur ». D’où le fait que la COIN est un des instruments d’une stratégie globale définie par le Président (National Security Strategy de 2002 et 2006) et, dans une mesure moindre, par le Pentagone (Quadrennial Defense Review de 2006). Pour l’Armée de Terre française, la vision d’un monde complexe et instable provient des engagements de ces dernières années (Côte d’Ivoire, Kosovo, Bosnie) et introduit donc la notion de phase de Stabilisation, au sein de laquelle la contre-rébellion est un des moyens d’actions aux côtés du contrôle de foule, des actions d’assistance ou encore des missions de reconstruction.

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