Artillerie, puissance de feu et contre-insurrection en Irak

Je réponds à une question posée par ZeusIrae en commentaire du post précédent. Faisant référence à un article de Noah SCHACHTMAN de Wired.com, il me demande ce que je pense de l’usage du feu indirect de l’artillerie pour intimider les cheiks locaux dans la province de DIYALA.

La source de l’article de SCHACHTMAN est la table ronde tenue la semaine dernière autour du colonel LEHR, commandant la 4ème brigade de strykers de la 2nde division américaine, celle-là même qui est chargé de la prise de contrôle de la « corbeille à pain », au Nord de la province.

Trois remarques me semblent devoir s’imposer.

1) historiquement, l’usage de l’artillerie en Irak a fortement évolué vers davantage de retenue. Originellement, la « reine des batailles » est utilisée à la fois en tir de contre-batterie (contre les tirs de mortier des insurgés) et en tir de « harcèlement et interdiction » (harassment and interdiction H&I). C’est le cas notamment de la 4ème division d’infanterie en 2003/2004. L’année 2004 est celle de la reconquête des bastions urbains et l’on voit apparaître les « cercles de feu » autour de Falloujah et de Nadjaf. Je renvoie pour la première ville à l’excellente étude menée par le CDEF. Néanmoins, les années 2005/2006 voient les bataillons d’artillerie utilisés davantage comme fantassins et conseillers militaires. Ce fait est largement attesté par un récent « livre blanc » informel de quelques officiers d’artillerie (dont le colonel Sean McFARLAND ayant commandé à RAMADI en 2006) qui cite une étude du Combat Training Center de l’école d’application de l’artillerie de Fort SILK selon laquelle seraient constatées des pertes de savoirs-faire liés au feu indirect.

2) ainsi, l’usage que fait le colonel LEHR de son artillerie pour à la fois dénier des zones entières aux insurgés et intimider les communautés proches est congruent avec une autre observation empirique récente: la croissance des frappes aériennes en 2008 par rapport à l’année précédente. Trois types d’explication peuvent intervenir:

  • les problématiques de distanciation et de corporéité. A savoir la distance perceptuelle induite par l’artillerie vis à vis de l’ennemi et de la population, tendant à atténuer l’humanité de ceux-ci. Mais aussi la vision classique de l’objet militaire comme une extension du corps humain.
  • la culture traditionnelle de l’Army qui induit une perception particulière de l’usage de la puissance de feu. Notamment, la tendance à faire appel à cette dernière en situation de protection, d’autant qu’elle est disponible à profusion (n’importe quel chef de section, voire de groupe, peu faire appel à un appui-feu aérien).
  • surtout, cet usage, dont on a vu l’antériorité en Irak, s’inscrit dans le discours opérationnel américain en Irak depuis 2007. En effet, celui-ci articule la contre-rébellion -visant à réduire l’insurrection- et le contrôle de la population -visant à contrôler ses représentations politiques et son allégeance. Dans ce cadre, on comprend que la force armée peut servir tant à sécuriser qu’à intimider. Par ailleurs, le discours lui-même implique la nécessité d’engager la population et l’ennemi avec agressivité.

3) il s’agirait donc d’une régression par rapport au Droit des Conflits Armés qui indique clairement l’importance de la discrimination entre combattants et non-combattants et de la juste proportion de la force à appliquer par rapport à l’impératif de la nécessité militaire. Colin KALH a, successivement selon moi, montré combien les forces armées américaines avaient intériorisé et institutionnalisé ces principes, mettant en oeuvre de nombreuses mesures pour éviter les pertes collatérales et adhérer à la norme. Il est éthiquement et juridiquement inquiétant de voir ces deux principes ouvertement bafoué ici . Le DCA est en effet la garantie de la légitimité dont les forces ont besoin en contre-insurrection. On peut certes admettre que l’intimidation soit nécessaire. Toutefois, il paraît inopportun de bafouer pour cela un principe universellement reconnu du Droit Humanitaire International. D’autant que cet usage est loin d’être marginal, puisque les unités présentes dans cette province ont souvent utilisé les tirs d’interdiction l’année dernière et cette année. Enfin, la justification que donne le colonel LEHR est éclairante: il prétexte le contexte culturel local, sensible à la démonstration de force, pour légitimer son choix. Or, cette articulation entre l’universel (le principe de discrimination) et le local (la sensibilité à la force) nous paraît ici problématique. En effet, cette vision semble réifier un trait culturel dont il faudrait préalablement prouver la véracité. Il est à craindre qu’il ne s’agisse plutôt d’un préjugé tenace au sein des forces américaines.En second lieu, même avéré, ce hiatus risque d’être contre-productif, même si cela ne semble pas le cas ici, du moins selon le principal intéressé.

2 réflexions sur “Artillerie, puissance de feu et contre-insurrection en Irak

  1. Merci beaucoup de votre réponse.

    « Enfin, la justification que donne le colonel LEHR est éclairante: il prétexte le contexte culturel local, sensible à la démonstration de force, »

    C’est effectivement ça qui m’a perturbé, cela ne connait pas très bien.C’est un peut être un effet pervers de la contre-insurrection qui en mettant l’accent sur la culture local et des methode assez differente induit peut être une désorientation et déshinibition des militaires?

  2. C’est certainement le cas: la contre-insurrection n’est pas « intuitive » pour des militaires pour qui cela correspond à des méthodes et des concepts très différents de leur formation. Ici, la culture locale n’est visiblement pas comprise, ou alors est source de contresens du fait des préjugés. Il faudrait que je me renseigne pour savoir si il y a des anthropologues dans cette zone.
    En revanche, je ne crois pas à un problème d’inhibition. Selon Kalh (j’en conseille la lecture), il y aurait une tension entre la culture de « l’annihilation » et celle de la « retenue ». Dans le cas qui nous occupe, mes recherches semblent montrer que la retenue est toute relative, en ce sens où la contre-insurrection américaine est hautement « cinétique »… Peut-être la clé repose-t-elle dans ce que je disais sur la culture de la puissance de feu…

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