Retour vers le Futur?

La contre-insurrection au sein des forces américaines en Irak et en Afghanistan peut être interprétée comme la reprise volontaire de savoirs et de savoirs-faire hérités de la période coloniale et postcoloniale sous l’impulsion de facteurs cognitifs (interprétation du Présent à l’aune du Passé) et sociologiques (retour sur le devant de la scène de la « sous-culture marginalisée » de la COIN).

Toutefois, je trouve pertinent de se poser la même question concernant les opposants aux interventions militaires (je ne parle pas ici des réticences internes aux institutions militaires, qui défendent souvent une vision « fixiste » et « unitaire » de la culture de leur organisation). Au fond, les arguments avancés ressemblent à s’y méprendre à ceux de la période de décolonisation:

  • rejet de l’ethnocentrisme des forces contre-insurgés condamnées à échouer dans la conquête des « coeurs et des esprits » autrement que par l’usage indiscriminé de la force (torture dans les années 1960, bombardements aveugles aujourd’hui, massacres dans les deux cas). Les analogies au Vietnam, à l’Algérie (et même au Kenya) servent de point d’appui à cette réactualisation.
  • rejet de l’intervention au nom du « droit des peuples à disposer d’eux-même ». Le soupçon (pas forcément infondé en soi) de néocolonialisme rejette ainsi l’action du contre-insurgé dans « les heures les plus sombres de notre histoire », forcément révolues car contraires au « sens de l’histoire » (vision téléologique de l’Histoire). La nouvelle version de la téléologie actuelle est l’instrumentalisation de l’épistémologie constructiviste, critique ou « postmoderne » dans la promotion d’un ordre « postmoderne ».
  • prophétie de l’échec annoncé du fait de « l’enlisement » inévitable: les pertes, tant civiles que militaires y sont d’autant plus vaines qu’illégitimes. Or, l’enlisement est une auto-prophétie et non un donné. Ce thème est donc le produit d’une instrumentalisation de données dans un but narratif et politique.

Il est donc crucial de s’intéresser aux raisons de cette reprise: à moins avis, deux types d’explication peuvent être mobilisées:

  • les explications faisant appel à la constitution réciproque des identités (constructivisme et constructivisme critique): les « anti-COIN » réagiraient ainsi car la COIN réactiverait chez eux la vision d’un monde occidental injuste et oppresseur. Nul doute que cette vision des militaires occidentaux ne se nourrit en plus des « incidents » tels ceux des bombardements et des massacres supposés (ou encore de l’arrogance que l’on prête souvent aux militaires US, arrogance symbolisée par les lunettes de soleil ou le port « agressif » de l’arme de dotation).
  • les explications historiques: il n’y a pas de retour à la « contestation coloniale » car ce sont souvent les mêmes hommes, les mêmes réseaux ou leurs héritiers qui réactivent des formes traditionnelles de critiques et même d’actions, parfois pour les mêmes raisons. D’où la prégnance de certains préjugés.

Or, il ne s’agit pas, selon moi, de rappeler dos à dos pro- et anti-COIN (ou anti-interventionnisme). En effet, si il est légitime d’insister sur les biais, les agendas et l’instrumentalisation de narrations par les deux camps, il faut souligner une différence essentielle.

Cette différence tient au jugement sur les interventions. Les adversaires de tout engagement qu’ils jugent « criminel » considèrent celui-ci comme illégitime et condamné d’avance à échouer. Autrement dit, leurs discours enferme dans la culpabilité et le passé dans un cycle sans fin: ils créent un mythe. Les partisans de la contre-insurrection aujourd’hui, que leurs motivations soient nobles (stabilisation et sécurité des gens réels et concrets avec qui ils vivent) ou non (domination occidentale, intérêt d’Etat, etc.), pensent que l’avenir peut être différent.

Mon avis est le suivant. En tant que catholique, je partage l’idée que tout acte, bon ou mauvais, s’inscrit dans une histoire personnelle ou collective et que, en dépit de multiples conditionnements, il reste ultimement le fait d’une volonté libre (même si elle n’est pas toujours rationnelle). De fait, une fois la moralité de l’acte jaugé, il n’est plus possible de s’enfermer dans la culpabilité ou l’auto-célébration. Ce qui compte est le suivi des actes. Dans le cas (personnel) du sacrement de confession, cela passe par la séquence: Contrition (conscience et regret du pêché et de ses causes, en premier lieu ma faiblesse qui cependant ne m’exonère pas car je suis libre), aveu (formulation), pénitence (c’est à dire réparation des torts causés par cet acte), pardon (libération de la culpabilité).

Cela peut paraître tiré par les cheveux, et je comprendrais que mes lecteurs s’offusquent ou se scandalisent de la comparaison, mais il est possible de transposer ce schéma. Le Magistère a condamné l’intervention en Irak. Depuis, il ne se tient pas à celle-ci: quel sens aurait-elle? Il déplore la violence et demande à ce qu’elle soit combattue, essentiellement par la réconciliation et le dépassement des conditionnements de la violence (conditionnements personnels et collectifs). En ce sens, les Américains n’ont pas avoué, mais certains d’entre-eux se sentent « contrits ». L’outil militaire sur place tente de stabiliser la situation. Ses intentions ne sont pas forcément pures (en quoi les intentions jouent-elles d’ailleurs dans la bonté ou la malice d’un acte? Certainement pas de manière décisive…), mais admettez qu’il serait absurde de ne pas souhaiter de tout coeur la stabilisation de l’Irak.

Ne pas en déduire que mes recherches visent à légitimer quoi que ce soit. Elles sont la plongée dans un monde où la violence et l’espérance, où la vie et la mort, se côtoient, se combinent parfois: c’est notre vie, c’est l’humanité!

2 réflexions sur “Retour vers le Futur?

  1. Ce commentaire vient un peu tard mais je tenais à lire attentivement vos deux article: celui-ci et celui sur l’émission de France culture.
    S’agissant de l’émission, et comme vous le présentez, nous avons affaire à deux narration différentes qui sont elles même conditionnées par des visions du monde et des biais idéologiques ou politiques différents. Je ne me prononcerai pas sur l’Afghanistan, situation que je connais assez mal. Je dirais d’ailleurs comme G Dorronsoro que la présentation médiatique qui en est faite en France est assez partiale et pour le moins incomplète. Nous ne savons pas trop ce que nous sommes venus faire là et le rôle de nos force envyées sur place ne parait pas bien clair. A ce sujet comme l’affirme votre rival universitaire, la France est-elle en mesure d’obtenir un changement de stratégie de l’OTAN (des USA!) dans la région. Par ailleurs la stabilisation à la française et la contre-insurrection à l’américaine sont elles incompatible et comment? Existe-t-il des ouvrages ou des monographies expliuqant peu ou prou de manière historique le déroulement des opérations dans ce pays depuis 2001. En particulier du point de vue français?

    S’agissant de votre article retour vers le futur je noterai un paradoxe dans les revendications des opposant aux intervention en Irak et en Afghanistan. Si les constructivistes ou les libéraux sont en général les premiers à s’opposer à ces interventions militaires « dures » parce que trop ethno centré, trop dangereuses (Cf le déclaration de S Royale sur la sécurité de nos forces!), trop tout ce que l’on veut en fait; on constate en revanche que ce sont les premiers à demander que l’on envoit des opérations de maintien de la paix un peu partout et de préférence là où cela ne sert à rien (Darfour, Côte d’Ivoire…) tout simplement parce que l’on n’intervient pas avec les bonnes méthodes. En effet au nom de la sécurité humaine, du droit des peuples (il a bon dos), de l’humanité,ou de l’humanitaire, on internvient parcqu’il faut faire quelque chose. Bien souvent il s’agit de mettre fin à la guerre et de faire la paix sans que l’on ait défini un seul instant ce que c’est que la paix, et quelle paix l’on désire, mais aussi comment l’on veut mettre fin à la guerre. Comme le dit assez bien Richerds Betts, la guerre en particliuer civile consiste à savoir qui va gouverner à la fin. Nous nous intervenons afin de forcer des gens qui se haissent dans biens des cas (parfois depuis des siècles) à négocier un compromis! Nos force font le pieds de grue entre les belligérants, à l’occasion prennent quelques coups bien placés et lorsqu’elles repartent il suffit en général d’un délais de 5 ans (environ) pour que la situation ne s’envenime à nouveau.
    Aussi je crois que la vision réaliste, avec tout ce qu’elle a de cynique et d’odieux pour nous catholiques, semble la plus à même, (à condition d’être amendée en particulier l’ethno réalisme par une vision plus imprégnée de la doctrine de l’Eglise) de fournir un cadre narratif pertinent et source de solutions acceptables.
    Ce commentaire est un peu long mais vos analyses me semblent très intéressantes et éclairées par une dimension qui fait souvent défaut alleurs. J’espère que cela pourrait être l’occasion d’une discussion fructueuse entre doctorants (thèse sur les intervention dans les guerres civiles depuis 1991).
    Par ailleurs, j’ai constaté que vous ne mentionnez plus en lien le site du salon beige?
    M Goutaudier

  2. J’ai remis le lien pour le Salon Beige.
    Je vous répondrai à la fin du mois d’avril, notamment sur l’Afghanistan car j’aurais de la doc sur le sujet.
    Je peux en répondre vous répondre sur les « recettes » françaises et américaines de contre-insurrection: non seulement elles sont compatibles, mais l’imprégnation commune est manifeste (on peut parler d’isomorphisme normatif pour montrer comment les deux armées de terre s’influencent mutuellement: l’exemple du récent FM 3-0 est évident).
    N’hésitez pas à me mettre d’autres commentaires. J’y répondrais dans la mesure de mes moyens (en matière de temps notamment).
    Cordialement
    Stéphane TAILLAT

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