"From the Shores of Tripoli to the Halls of Moctezuma"

(Hymne du Corps des Marines des Etats-Unis).

Dans un article paru en mai 2006 dans Armed Forces Journal, l’historien Max BOOT soulignait le lien entre le Corps des Marines et les « petites guerres » en montrant l’engagement historique dans les Banana Wars (Haïti, République Dominicaine, Nicaragua) entre 1913 et 1934. Notamment, il rappelait la standardisation des principes et procédures de contre-insurrection au sein du Small Wars Manual en 1935/1940. En novembre 2005, Franck HOFFMAN (un LCL en retraite du Corps et membre de plusieurs think tanks) et le général MATTIS (alors commandant de la Doctrine et de l’Enseignement du Corps, le Marine Corps Combat Developement Command -MCCDC) publiait une réflexion sur les « guerres hybrides » dans lesquelles les Marines auraient à jouer un grand rôle. Ces réflexions aboutissaient dans l’été 2006 par la publication du Tentative Manual for Countering Irregular Threats puis par d’autres manuels sur la contre-insurrection. Le Corps des Marines semble ainsi avoir appris plus rapidement et plus radicalement à mener une contre-insurrection que l’Army du fait de ses traditions, de la permanence d’une « doctrine informelle » (le Small Wars Manual est réédité en 1987) et de la plus grande « adaptabilité » de ses membres et de ses chefs.

Or, dès 2003, le général HAGEE, commandant du Corps des Marines (CMC), souhaitait que les Marines quittent leur engagement en Irak afin de retrouver leur qualité expéditionnaire leur permettant d’être une force d’urgence. Son successeur, le général CONWAY, garde ces revendications, tant pour un déploiement en Afghanistan (justifié selon lui par le besoin de « combat » des Marines) que pour le rejet de certains matériels jugés « trop lourds » pour un Corps « léger et agile », ou encore pour la nécessité de redéfinir des concepts doctrinaux « expéditionnaires ». Un autre élément narratif est ainsi mobilisé par ces deux hommes: la nécessité de répondre à la culture traditionnelle du Corps, qui est d’être à la mer et de prendre d’assaut les rivages de « l’arc d’instabilité ». Bien entendu, ces narrations modèlent les intérêts bureaucratiques de l’institution (on le voit avec l’insistance sur les matériels et plate-formes permettant de surgir « par delà l’horizon » comme l’OSPREY) autant qu’elles sont modelées par ces dernières (puisque ces mêmes programmes d’acquisition permettent d’avoir une part croissante du budget).

Dans le même temps, HAGEE comme CONWAY ont soutenu l’effort institutionnel d’apprentissage et de réforme lié à la contre-insurrection en Irak et en Afghanistan. Sur certains points, ils ont même précédé l’Army dans ce domaine, comme l’illustre la création précoce du Center for Advanced Operational Cultural Learning (CAOCL) à l’automne 2005.

Comment donc expliquer à la fois cette réticence et cet appui?

Les théories de sociologie militaire prennent en compte de nombreux facteurs pour expliquer le changement ou la résistance des institutions militaires. Principalement, ces processus sont éclairés soit par les intérêts bureaucratiques, soit par les facteurs culturels, soit par les configurations politiques propres aux institutions.

Comme il s’agit d’une réflexion empruntant la durée historique, le facteur culturel apparaît central ici, même si se combine aux deux autres. En effet, les institutions émettent des représentations d’elles-mêmes qui en fixent « l’essence » pour leurs membres. La vision du monde, des intérêts, des rôles et des missions est donc fortement affectée par ce « filtre » culturel. Dans le même temps, la culture n’est pas un donné figé, même si elle peut être plus ou moins stable selon qu’elle plus ou moins intériorisée. Du reste, certains éléments de cette culture (le « coeur ») sont plus stables tandis que d’autres varient d’avantage en fonction de compétitions politiques et identitaires portées par des individus et des réseaux. Toutefois, l’instabilité générale qui en découle atteint son paroxysme lors d’évènements aptes à bousculer les routines et à faciliter la remise en cause des présupposés culturels de l’organisation.

Ainsi, la culture se forme-t-elle en interaction entre les narrations traditionnelles (les croyances), l’interprétation des évènements et des changements, le rôle des individus et des coalitions ou réseaux qu’ils sont capables de mobiliser.

Concernant les Marines et la COIN, il est nécessaire d’explorer l’histoire du Corps et de ses relations aux « petites guerres ». En effet, l’engagement des Marines dans les opérations « constabulaires » des Caraïbes dans les années 1913-1934 correspond à une période de crise au sein de l’institution. D’un côté, la mission traditionnelle du Corps (qui lui permet de justifier de son existence), à savoir la sécurité des navires, est mise en cause par l’engagement effectif des Marines dans des opérations terrestres (Guerre du Mexique, 1ère Guerre Mondiale) et par la volonté du Président Théodore Roosevelt de fusionner l’institution avec l’Army. De l’autre, certains éléments du Corps cherchent à développer un nouveau rôle de manière à éviter ces résultats: pour cela, ils réfléchissent aux procédures de débarquement amphibie (Prise des Bases Navales Avancées ANB). Au vrai, seul le premier agenda échoue, tandis que le second entre en concurrence avec la réalité opérationnelle des « petites guerres » dans laquelle une grande majorité des officiers sont engagées. En 1934, le Commandant du Corps, le général LEJEUNE, ferme les écoles d’application et d’enseignement supérieur afin de rédiger un Tentative Manual on Landing Operations. Les commandants des Ecoles répondent en mobilisant leurs élèves l’année suivante afin de codifier les procédures des Banana Wars dans le Small Wars Manual. Toutefois, l’explication de cette coexistence sera donnée plus tard par le général Victor Krulak dont l’ouvrage First To Fight reste en tête des recommandations de lecture de l’USMC.

Pour Victor KRULAK, cette coexistence est rendue nécessaire par les menaces qui pèsent sur l’existence même de l’institution. Il institutionnalise ainsi une certaine lecture du passé de l’USMC qui insiste sur la « lutte pour la survie ». Sa propre expérience dans le lobbying intense que firent les Marines après la Seconde Guerre Mondiale afin de ne pas être victime de la réorganisation qui intervint alors dans l’établissement militaire aux Etats-Unis introduit une nouvelle grille de lecture. Cette « culture paranoïaque » sous-tend ainsi les développements ultérieurs et les interprétations concernant la contre-insurrection.

Ainsi, la persistance d’une « doctrine informelle » explique ainsi l’adaptation rapide des Marines à la guerre du Vietnam, notamment via le procédé des Combined Action Platoons (CAP) inspirés des équipes de conseillers militaires intégrées aux milices dominicaines ou à la Gendarmerie Haïtienne. Après le Vietnam, un nouveau débat intervient au sein de l’institution qui remet en cause la contre-insurrection, tout en développant un cadre intellectuel qui lui permettra de perdurer: la Guerre de Manoeuvre Expéditionnaire.

Enfin, à la fin des années 1990, Charles KRULAK, fils de Victor KRULAK, et Commandant du Corps des Marines, développe une réflexion stratégique et théorique intense afin d’adapter l’institution aux défis futurs. Loin de souscrire sans examen à la vision de la « Révolution dans les Affaires Militaires », Charles KRULAK parle déjà d’éléments qui forment aujourd’hui le cadre conceptuel à travers lequel les Marines, mais aussi l’Army, pensent les « guerres probables »: les guerres hybrides, la « three-blocks War », le « caporal stratégique ».

Ainsi, plusieurs facteurs se dégagent à travers ces oscillations de la culture organisationnelle vis à vis de la « petite guerre » ou de la contre-insurrection.

  • la position des CMC actuels s’explique par la « culture paranoïaque »: le Corps doit montrer qu’il n’est pas une duplication de l’Army ou de l’Air Force. Cela nécessite de ne pas rester engagé trop longtemps en Irak et de retrouver le « goût expéditionnaire » de l’institution. Elle est également congruente avec d’autres théories qui supposent que les dirigeants militaires répugnent à engager trop longuement l’outil qu’ils ont forgé (cf.les réticences des chefs d’Etat-Major à déployer trop d’unités en Irak aujourd’hui)
  • Cette même culture explique également l’inverse, c’est à dire la nécessité d’intégrer la contre-insurrection au sein des concepts traditionnels. D’où l’idée que le Corps a une vocation spécifique aux « petites guerres ».
  • La coexistence de ces deux positions est aussi affaire de culture et de configuration institutionnelle: d’un côté, le général MATTIS ou Franck HOFFMAN pensent déjà aux « capacités duales » du Corps afin de préserver « l’ethos » de ce dernier. De l’autre, l’intégration de ces deux positions apparemment opposées se fait à la fois intellectuellement et institutionnellement à travers le développement de l’interarmisation « native » du Corps (les Marines Air-Ground Task Force comprenant un élément terrestre, un élément de soutien et un élément aérien, ce qui accroît leur mobilité opérationnelle) et de la décentralisation des capacités qui en découle, permettant ainsi les initiatives et les innovations (un autre élément de la culture des Marines est justement de se vouloir « adaptable »).

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :