Nouveau numéro de « Culture et Conflits »

Je mets en lien le numéro de cet automne de la revue « Culture et Conflits » portant sur « Militaires et engagements extérieurs: à la conquête des coeurs et des esprits? »(n°67).

Ce numéro met en valeur un jeune doctorant (plus avancé que moi puisqu’il termine bientôt) qui, dans le cadre de l’IEP de Paris, travaille sur la « légitimation locale de la force militaire internationale ». Merci donc à Christian OLSSON de renouveler la problématique du lien entre OPEX (dans le contexte postcolonial) et légitimité de la force (par le contrôle plus que par la cooptation, comme je ne cesse de le dire depuis quelques mois, quoique je n’ai jamais eu l’occasion de lire M OLSSON avant cela).

A noter: nous ne travaillons pas sur les mêmes bases épistémologiques, ni même d’ailleurs sur le même sujet.

-Christian Olsson et Pauline Vermeren: « Militaires et Engagements Extérieurs: à la conquête des coeurs et des esprits? » (Editorial)

-Thomas Lindemann, « Des guerriers pour faire la Paix. L’Armée américaine en Irak« .

-Christian Olsson: « Guerre Totale et/ou force minimale? Histoire et paradoxes des ‘coeurs et des esprits’« .

– Matthieu Rigouste: « L’ennemi intérieur: de la guerre coloniale au contrôle sécuritaire »

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"From the Shores of Tripoli to the Halls of Moctezuma"

(Hymne du Corps des Marines des Etats-Unis).

Dans un article paru en mai 2006 dans Armed Forces Journal, l’historien Max BOOT soulignait le lien entre le Corps des Marines et les « petites guerres » en montrant l’engagement historique dans les Banana Wars (Haïti, République Dominicaine, Nicaragua) entre 1913 et 1934. Notamment, il rappelait la standardisation des principes et procédures de contre-insurrection au sein du Small Wars Manual en 1935/1940. En novembre 2005, Franck HOFFMAN (un LCL en retraite du Corps et membre de plusieurs think tanks) et le général MATTIS (alors commandant de la Doctrine et de l’Enseignement du Corps, le Marine Corps Combat Developement Command -MCCDC) publiait une réflexion sur les « guerres hybrides » dans lesquelles les Marines auraient à jouer un grand rôle. Ces réflexions aboutissaient dans l’été 2006 par la publication du Tentative Manual for Countering Irregular Threats puis par d’autres manuels sur la contre-insurrection. Le Corps des Marines semble ainsi avoir appris plus rapidement et plus radicalement à mener une contre-insurrection que l’Army du fait de ses traditions, de la permanence d’une « doctrine informelle » (le Small Wars Manual est réédité en 1987) et de la plus grande « adaptabilité » de ses membres et de ses chefs.

Or, dès 2003, le général HAGEE, commandant du Corps des Marines (CMC), souhaitait que les Marines quittent leur engagement en Irak afin de retrouver leur qualité expéditionnaire leur permettant d’être une force d’urgence. Son successeur, le général CONWAY, garde ces revendications, tant pour un déploiement en Afghanistan (justifié selon lui par le besoin de « combat » des Marines) que pour le rejet de certains matériels jugés « trop lourds » pour un Corps « léger et agile », ou encore pour la nécessité de redéfinir des concepts doctrinaux « expéditionnaires ». Un autre élément narratif est ainsi mobilisé par ces deux hommes: la nécessité de répondre à la culture traditionnelle du Corps, qui est d’être à la mer et de prendre d’assaut les rivages de « l’arc d’instabilité ». Bien entendu, ces narrations modèlent les intérêts bureaucratiques de l’institution (on le voit avec l’insistance sur les matériels et plate-formes permettant de surgir « par delà l’horizon » comme l’OSPREY) autant qu’elles sont modelées par ces dernières (puisque ces mêmes programmes d’acquisition permettent d’avoir une part croissante du budget).

Dans le même temps, HAGEE comme CONWAY ont soutenu l’effort institutionnel d’apprentissage et de réforme lié à la contre-insurrection en Irak et en Afghanistan. Sur certains points, ils ont même précédé l’Army dans ce domaine, comme l’illustre la création précoce du Center for Advanced Operational Cultural Learning (CAOCL) à l’automne 2005.

Comment donc expliquer à la fois cette réticence et cet appui?

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Bassorah, Maliki et la forme de l’Etat Irakien.

Le blog Historiae.org Histories of Political Imagining est spécialisé dans les questions du fédéralisme et du séparatisme dans le sud de l’Irak. Dans un article intituté « The Enigmatic Second Battle of Basra« , Reidar VISSER offre une explication de l’actuelle affaire de Bassorah via le prisme des questions de la forme future de l’Etat irakien e de ses implications au niveau local.

Deux lignes supplémentaires de clivage apparaissent ainsi entre les diverses factions chiites à Bassorah comme au sein des instances gouvernementales et parlementaires au niveau national:

  1. l’opposition entre centralistes et fédéralistes: sur ce point, le Premier Ministre MALIKI, favorable à un Etat central relativement fort, se rapproche de SADR et s’oppose ainsi au Conseil Suprême Islamique en Irak, partisan d’un Etat fédéral.
  2. l’opposition entre les fédéralistes chiites favorable à une entité unique (le Conseil Suprême Islamique en Irak) et les fédéralistes favorables à une plus grande décentralisation et à la formation d’entités politiques sur une base géographique plutôt qu’ethnique (le parti FADHILA, dissident des JAM)

Ainsi, il y aurait des tensions entre MALIKI et le Conseil Suprême Islamique en Irak, pourtant principal soutien du Gouvernement au Parlement irakien. Le Conseil considérerait en effet que les options centralistes du Premier Ministre ainsi que son exercice ferme de l’autorité sont des menaces sur le long terme. Par ailleurs, le parti FADHILA aurait été favorable au maintien des Britanniques dans la cité du Sud, craignant les tentatives du Premier Ministre et du Conseil Islamique de restreindre sa mainmise sur le gouvernement Provincial (le gouverneur actuel, Mohammed Al-Waeli, est membre de ce parti).

Il apparaît donc ainsi que la thèse d’une alliance contre les Sadristes est la plus probable, étant donné les tensions idéologiques entre le Premier Ministre, le Conseil et le FADHILA. Cette impression est renforcée par les narations de chacun des principaux acteurs de l’affaire puisque le Conseil et MALIKI (sans compter les Américains et les Britanniques) proclament tout deux que l’objectif de la « Charge des Chevaliers » est d’éliminer les groupes mafieux contrôlant les raffineries de pétrole de la ville (principal terminal pétrolier d’Irak).

Quel est l’objectif du Premier Ministre? S’assurer un contrôle plus important des Forces de Sécurité Irakienne et une stature d’Homme d’Etat. Sur le premier point, les milices de son parti, le mouvement DAWA, sont faibles. Il s’agit donc de renforcer un contrôle « subjectif » des militaires (HUNTINGTON) ou un contrôle politicien (JANOWITZ) de ces derniers. C’est problématique si on considère le mal que les Américains ont eu à former des Forces Armées Nationales non-partisanes après les déboires de la « chiitisation » de celles-ci (certaines unités ayant eu participé aux luttes interethniques en 2006, ou même aux compétitions interchiites). De plus, le contrôle « intrusif » des civils sur les militaires (FEAVER) pose le problème de l’efficacité des opérations militaires sur le moyen terme (c’est à dire si les Américains partent). Sur le second point, le Premier Ministre a fait taire ses conceptions centralistes pour nouer une alliance de circonstance contre son principal rival au sein de la population chiite. Peut-il apparaître comme le « stabilisateur » de l’Irak et comme un homme « au dessus des partis ». Tout dépendra des narrations qu’il saura mettre en branle, notamment concernant le rôle de l’Iran au sein des JAM de Moqtada Al Sadr.

BASSORAH (to be continued…)

Je poursuis ma réflexion d’hier sur l’affaire de BASSORAH et de l’offensive contre l’Armée du Mahdi (JAM) de Moqtada Al Sadr.

Deux éléments semblent se confirmer:

  1. Moqtada Al Sadr a appelé à un « règlement pacifique » du conflit, tandis que les manifestations pacifiques ont battu le pavé à BAGDAD et dans d’autres villes du Sud. Par ailleurs, le leader chiite aurait autorisé ses forces à riposter si elles étaient prises à partie. Cela étaie l’impression de faiblesse relative du mouvement sadriste, autrefois plus agressif. L’affrontement superpose bien deux éléments: les compétitions entre les groupes chiites pour le contrôle de BASSORAH, du Sud chiite et du gouvernement d’une part, la poursuite de la contre-insurrection et de la stratégie de la « tâche d’huile » contre les milices rétives et les « éléments criminels » de ces dernières d’autre part. Cette superposition peut se lire de plusieurs manières, le Premier Ministre MALIKI utilisant les rivaux de Sadr pour éradiquer la violence endémique présente à BASSORAH et renforcée par le départ des Britanniques, tandis que la décision unilatérale du gouvernement irakien de lancer l’offensive (une décision d’opportunité apparemment) intervient peut-être en prévision des élections provinciales d’octobre et du départ de la 5ème brigade du surge en juillet (le général PETRAEUS devant donner une évaluation sur la situation les 8 et 9 avril prochains).
  2. Par ailleurs, les forces américaines semblent reprendre la main sur l’opération, surtout à BAGDAD. Cela renforce le sentiment donné hier par plusieurs déclarations d’officiers irakiens concernant l’infériorité de leur équipement et de leurs tactiques face aux JAM. Ainsi, cela démontrerait les limites de l’autonomie réelle des Irakiens dans la contre-insurrection et la stabilisation. De manière non surprenante, ces limites se renforceraient en grimpant la hiérarchie politico-militaire. L’explication me paraît la suivante: les équipes de conseillers militaires (MiTT) opèrent à des niveaux tactiques parfois assez bas et semblent apporter une réelle valeur ajoutée pour les échelons de la section au bataillon. Toutefois, les officiers supérieurs et généraux irakiens sont tributaires des Américains, tant dans la planification (comme à MOSSOUL) que dans la logistique (une fonction traditionnellement défaillante dans l’Armée irakienne).Cela pose donc de nouveau la question de la pertinence de « l’irakisation par le haut » telle que pratiquée actuellement. En effet, la contre-insurrection (à l’instar de toute opération militaire) suppose une intégration et un équilibre entre la centralisation (des objectifs, de la doctrine, des lignes d’opérations, etc.) et la décentralisation (de la stabilisation, des responsabilités, des modes tactiques adaptés au contexte local, etc.). Dans cette optique, la cohérence au niveau du théâtre est capitale. Or, force est de constater que, si les Américains ont su développer une telle cohérence en 2007/2008), il leur manque d’intégrer efficacement le Gouvernement Irakien (GoI). En effet, la Trinité Clausewitzienne apparaît complexe dans ce cas précis: non seulement, elle superpose la configuration américaine (dans laquelle le pôle Population et le pôle Armée sont relativement déséquilibrés par rapport au pôle Gouvernement) et la configuration irakienne (où les 3 pôles ne semblent pas du tout coordonnés, comme l’illustrent les combats actuels); mais elle nécessite que les deux soient intégrées d’une manière ou d’une autre…. Pour terminer, je dirais que la reprise de contrôle par les Américains peut avoir deux effets: terminer plus rapidement l’affaire, ou bien endommager la stratégie de communication de MALIKI en radicalisant l’ensemble des partisans de SADR, lesquels sont farouchement anti-Américains.

Bonus: un diaporama du New York Times

Photo: The Washington Post.

Mise à jour: A noter que les principaux blogs anglo-saxons semblent hésiter entre deux narrations (dont nous avons déjà vu qu’elles ne sont pas incompatibles). D’un côté, l’opération serait destinée à assurer la sécurité dans le Sud (poursuite de la COIN), de l’autre, elle serait la preuve d’une lutte politique entre factions en prévision des élections. Effectivement, les enjeux sont importants car ils reflètent les clivages concernant la guerre en Irak d’une part, et ceux concernant le rôle du surge et de la nouvelle stratégie de 2007 dans la stabilisation graduelle d’autre part.

Mise à jour n°2: deux nouvelles intéressantes

-Les forces de la Coalition auraient bombardé les positions sadristes à Bassorah… No comment (voir plus haut)

-le Premier Ministre aurait proposé de racheter les armes lourdes et légères des miliciens qui n’auraient pas pris part au combat, et ce jusqu’au 8 avril. Par ailleurs, le Parlement irakien a été boycotté par les membres de la majorité mais pas par les Sadristes. Enfin, un dirigeant iranien appelle au règlement pacifique du conflit, tandis que les rapports et les témoignages montrent que l’intensité des combats a diminué. Hypothèses: les forces irakiennes ont avancé plus rapidement qu’hier, les négociations en cours rapprochent peut-être MALIKI et SADR, le concours des Américains et des Iraniens démontre l’intérêt partagé (bien que temporaire) à la stabilité du pays: qui sait?

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