Clarifications…

Dans la confusion actuelle (entretenue par mon dernier post, je le concède), il est bon de ne pas se laisser happer par le factuel avant d’avoir essayé de l’inscrire dans un cadre conceptuel.

Dans l’affaire de BASSORAH, il faut distinguer trois éléments:

  • L’assaut contre la ville, préparé depuis décembre en prévision de Phantom Phoenix, et décidé par le Premier Ministre lui-même. Ayant débutée le 25 mars, Knight’s Charge (ou Knight’s Assault) consiste officiellement à reprendre le contrôle de la cité du sud, contestée entre les diverses milices chiites, surtout depuis le départ des Britanniques cet automne. Le rapport entre ces groupes est complexe. Les élections provinciales de l’automne, boycottées par l’Armée du Mahdi (JAM) de Moqtada Al-SADR, ont donné un avantage important au Parti FADHILA, dissident des JAM. Les autres partis, le DAWA du Premier Ministre et le Conseil Suprême Islamique en Irak, se partagent les sièges  restants. La rue est cependant disputée entre les JAM et l’organisation BADR, bras armé du Conseil Suprême. Enfin, les Services Publics sont entre les mains de ces différents groupes: l’électricité au FADHILA et aux JAM, les raffineries de pétrole au DAWA et au FADHILA, l’aéroport enfin au DAWA. Les alliances entre les milices ont progressivement isolé le parti de SADR. Ainsi, si l’attaque sur BASSORAH ne vise explicitement aucun groupe, les affrontements semblent n’avoir lieu qu’avec les Sadristes.
  • Cet assaut s’inscrit donc dans une compétition plus large entre groupes chiites. Comme je l’écrivais hier, l’influence de SADR dans la coalition au pouvoir n’a cessé de diminuer au profit du Conseil Suprême Islamique. Officiellement, le gouvernement et les Américains luttent depuis l’automne contre ceux qu’ils appellent les « éléments criminels » de l’Armée du Mahdi, c’est à dire les miliciens accusés de ne pas respecter la trêve. Ceux-ci sont souvent confondus avec les « groupes spéciaux » armés et financés par les Forces Spéciales iraniennes. La semaine dernière, une étape supplémentaire a été franchie lorsque les forces de police ont livré bataille à des groupes JAM à KUT. Par ailleurs, les tirs de mortier sur la « zone verte », quasi-quotidiens depuis dimanche, ont coïncidé avec l’appel à la désobéissance civile lancé par les adjoints de SADR pour lundi dernier. On assiste donc à un affrontement à l’échelle de tout le pays entre certains membres des JAM et la Coalition, notamment à HILLAH, DIWANYAH et le quartier de SADR CITY à BAGDAD. Il faut noter que SADR n’a toujours pas dénoncé la trêve. Ce qui montre soit sa position de faiblesse, soit que la communication du gouvernement (qui évite la stigmatisation d’aucun groupe) est efficace.
  • L’assaut sur BASSORAH marque une étape supplémentaire dans « l’irakisation » de la contre-insurrection. Comme à MOSSOUL (mais à une plus vaste échelle), les Américains sont en soutien. Contrairement à cette dernière ville cependant, les opérations ressemblent davantage aux assauts de 2004-2005 contre les « sanctuaires » qu’à la conquête progressive par l’infiltration et l’installation d’avant-postes. Outre le test capital que représentent ces deux opérations à la veille de l’évaluation officielle PETRAEUS/CROCKER, il est nécessaire d’insister sur les lacunes des forces irakiennes (ISF). Deux éléments importent particulièrement:

-les équipements et les tactiques semblent inadaptés, aux dires des officiers irakiens. Peut-être n’est-ce là que l’expression de la réticence à se battre sans les Américains ou bien une manière de demander davantage de soutien matériel (à l’image des revendications observées chez les miliciens sunnites: il faut plus d’armes…. en prévision d’une guerre civile?)

-l’utilisation de 16 000 policiers locaux (sur les 30 000 irakiens engagés dans l’opération) reflète l’adaptation de la « stabilisation par le bas » au sein des forces irakiennes. D’ailleurs, outre le soutien (au moins passif) des autres milices, les forces irakiennes s’appuient sur la population de certains quartiers souhaitant davantage de sécurité. Il est trop tôt pour dire si le gouvernement saura, à l’instar des Américains en 2007, capitaliser et organiser ce mouvement de fond à son avantage.

Pour conclure, le terme de « guerre civile » me semble pour le moment prématuré et inexact. Prématuré car la trêve n’a pas été dénoncée et car il ne s’agit pas d’un embrasement généralisé des différents groupes chiites. Inexact, car nous somme dans une situation différente des violences interethniques de 2006 où les populations civiles étaient directement visées.

Il s’agit peut-être d’une phase nouvelle du conflit, présentant autant d’éléments de rupture que de continuité par rapport à la période précédente: « irakisation » accélérée de la contre-insurrection, déplacement des menaces (les Chiites et l’Iran apparaissant de plus en plus comme le nouveau « centre de gravité » des opérations de stabilisation, tandis qu’AQI a basculé vers le pôle terroriste, à l’exception de l’affrontement pour le contrôle de l’ouest de MOSSOUL, notamment la route MOSSOUL-TELL AFAR-SYRIE); équilibre enfin entre la centralisation et la décentralisation en COIN.

narration alternative: via The Captain’s Journal. MALIKI aurait décidé de frapper les « gangs » et les milices pro-iraniennes ou « mafieuses » se réclamant en partie de SADR en profitant de la faiblesse de ce dernier. (note: il est vrai que les activités criminelles et « politiques » s’entremèlent assez étroitement dans la grande cité du Sud. L’opération contre BASSORAH est donc à la fois politique, contre-insurrectionnelle et policière… Bref, de la COIN pure jus par les Irakiens eux-mêmes). De fait, la narration « dominante » actuellement (que je reprends partiellement d’ailleurs) considère que l’opération Knight’s Charge est une faute politique car elle risque d’exaspérer encore plus les Sadristes. Il n’est pas sur qu’il ne s’agisse pas là d’une erreur de perspective dans la mesure où, je le répète, l’opération est certainement prévue depuis longtemps. MALIKI a donc usé du principe d’opportunité pour réaliser une stratégie assez simple: reprendre le contrôle de BASSORAH.

Deux narrations donc:

  1. Celle de la Guerre Civile (compétition politique entre Chiite)
  2. Celle de la lutte contre les « éléments criminels » (contre-insurrection et State Building)

Compléments:

-Où sont les Britanniques? A force de faire dans le maintien de la  Paix au lieu de la COIN……

-Tentation impériale ou cooptation: est-il dangereux de pousser MALIKI dehors? (ou comment laisser les Irakiens eux-mêmes régler cette seconde « Intifada » sadriste) Doit-on craindre le retrait des troupes ou au contraire se réjouir que les Irakiens crèvent eux-mêmes l’abcès?

4 réflexions sur “Clarifications…

  1. Bonjour Stéphane,

    De fait, je n’aime pas non plus la très médiatique qualification en « guerre civile ». Il faut vraiment ne jamais en avoir vu une pour qualifier cela ainsi… sacrés journalistes !

    Ceci dit, je pense que nous sommes face à deux conflits superposés et à un élémentaire de la stratégie : il existe bel et bien une compétition dans la zone, entre chiites et il est remarquable que Sadr en appelle à la désobéissance civile et non à des ops. de grande envergure : il sait qu’il est sérieusement challengé. Il tente de reprendre le contrôle.

    Or, le mouvement de Maliki – en théorie – n’est pas une faute : il intervient au bon moment. Le tout – c’est la pratique – consiste à savoir si son armée est elle-même suffisament imperméable aux dissidences et dissentions. Autrement dit et pour simplifier abusivement, Maliki joue au bowling et il faut espérer que sa boule ne soit pas en neige… ce qui, là, constituerait une erreur grave.

    Quant à la « remise au pas » d’un certain nombre de protos-maffieux sadristes… si c’est le cas, Maliki commetrait une faute tactique en ne l’exploitant pas via Psyops – avec comme conséquence de pouvoir bien se positionner par rapport à Sadr lui-même (qui doit aussi sa légitimité à une conception assez rigoriste, au moins en facade).

  2. Je ne vois pas en quoi les deux narrations sont incompatibles.On peut très bien avoir affaire avec des groupes à la fois politiques et criminels.Après tout, le crime est une vois habituelle pour financer les mouvements armées.

    Je ne connait pas le terrain donc je me garderais d’en dire plus.

    2eme point:Je n’ai pas vue de positions officielles de Sadr, j’ai raté quelque chose(ne suivant pas la situation quotidiennement) ou alors il est très silencieux ces derniers temps.

  3. A ZeusIrae: les deux narrations ne sont pas incompatibles en effet. C’est pourquoi je tente d’analyser les deux et leurs implications. Ceci dit, il est patent de voir que certains ont tendance à insister sur l’une et d’autres sur la seconde…..

  4. A JH: le seul problème est que l’armée irakienne reste fragile au moins de manière déclaratoire. C’est à dire que les officiers irakiens interrogés ont tendance à insister sur l’armement supérieur des Sadristes, à se plaindre d’une mauvaise coordination.
    La politique de communication de MALIKI et des Américains est claire (cf le briefing du général BERGNER dans le post précédent): nous ne poursuivons pas un groupe particulier, mais des criminels.
    Enfin, vous avez bien entendu raison: il y a la fois une compétition entre les Chiites pour le contrôle du Sud ET du gouvernement, et une opération de reprise de contrôle de la cité de BASSORAH, considérée comme une « enclave » mafieuse.
    En attendant, il est clair que Sadr reste muet, tandis que ses partisans font de la désobéissance civile ou manifestent pacifiquement…

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